Robert Reich : "les entreprises ne peuvent pas être socialement responsables"

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Le Forum de Davos (voir aussi notre blog sur le site) a consacré de nombreux ateliers ce vendredi à la responsabilité sociale des entreprises. Une occasion pour nombre d'entre elles d'annoncer plusieurs initiatives philanthropiques. Professeur d'économie à l'Université de Berkeley en Californie et ancien secrétaire d'Etat au travail de Bill Clinton, Robert Reich dénonce dans son dernier ouvrage, "Super-capitalisme, le choc entre le système économique émergent et la démocratie" (éditions Vuibert), qui vient d'être publié en France, les dérives et les risques de confusion des rôles de "l'entreprise socialement responsable".

Latribune.fr : Klaus Schawb, fondateur et organisateur du Forum de Davos, estime que les entreprises globales ont le devoir de résoudre les maux de la planète en coopération avec les Etats et la société civile. Pensez vous que les grandes entreprises peuvent être réellement "citoyennes du monde" ?

Robert Reich : Ce serait certainement une bonne chose mais cela me semble irréaliste pour au moins deux raisons. Tout d'abord, les entreprises ne peuvent pas se permettre de perdre des clients (consommateurs) et mettre en péril les rendements qu'attendent les investisseurs pour défendre des intérêts sociaux car elles risqueraient très vite de se faire absorber par un concurrent ou un fonds d'investissement. Ensuite, il n'existe pas de consensus clair sur la plupart des objectifs de la responsabilité sociale, ou même sur la manière de les satisfaire. Dès lors, quelle ligne de conduite tenir? Selon quelles critères? La dispersion des initiatives nuit à l'efficacité. Les entreprises devraient certes s'investir pour résoudre certains problèmes de la société civile, mais il est impératif qu'au préalable les gouvernements définissent eux-mêmes des objectifs et des besoins et qu'ils imposent des règlementations et des obligations que les entreprises devront ensuite respecter.

Pourquoi estimez-vous que le concept de responsabilité sociale des entreprises est non seulement un leurre mais peut être également dangereux pour les citoyens?

Quand les entreprises revendiquent une attitude socialement responsable, et quelles que soient les initiatives qu'elles mettent en place pour s'en réclamer, elles sont toujours motivées par un désir d'améliorer leur image. Cela ne rend pas pour autant leur action insignifiante. Une entreprise peut réellement investir des sommes très importantes dans l'énergie verte ou la lutte contre le sida. Mais ces actions peuvent tromper le public en laissant croire que les entreprises font déjà tout ce qui est nécessaire pour réduire ces maux et qu'il n'y a donc pas lieu de s'impliquer d'avantage. Le citoyen peut en effet estimer que les actions des pouvoirs publics contre le réchauffement de la planète ou les conséquences néfastes du sida ne sont donc pas nécessaires car redondants. Mais la réalité est tout autre : seuls les gouvernements et la coopération entre les gouvernements peuvent agir suffisamment à grande échelle pour apporter des réponses efficaces à ces fléaux.

Mais la responsabilité sociale n'oblige-t-elle pas les entreprises à raisonner sur le long terme et non plus sur des profits à court terme?

Il est souvent dit que les entreprises socialement responsables pensent long terme et qu'adopter une telle attitude est finalement positive sur la rentabilité à long terme. J'ai soutenu cette thèse tout au long des années 90 mais sans jamais avoir trouvé de preuve concrète pour soutenir ces propos. Depuis, de nombreux indices suggèrent que les dirigeants d'entreprises ne pensent pas et ne peuvent pas penser à long terme. Les entreprises sont en concurrence pour lever des capitaux auprès d'investisseurs de plus en plus exigeants. La seule façon dont les investisseurs appréhendent le futur, c'est la valeur de l'action ! Si les dirigeants ne présentent pas de bons chiffres chaque trimestre, ils s'exposent à ce que les investisseurs les abandonnent ou revendent leurs participations à des fonds privés ou à d'autres entreprises.

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