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Défense et Aérospatiale

Sous-marins : pourquoi le choix du Canada d'écarter Naval Group et de choisir Hanwha est si déroutant

Photo de Michel Cabirol

Michel CABIROL

Publié le 06 octobre 2025 à 04:00

Le sous-marin Blacksword Barracuda de Naval Group a été écarté par le Canada

Le sous-marin Blacksword Barracuda de Naval Group a été écarté par le Canada

naval Group

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Fin août, Ottawa sélectionnait deux groupes finalistes (ThyssenKrupp Marine Systems et le sud-coréen Hanwha) pour l'acquisition de douze sous-marins de nouvelle génération au maximum. Une sélection qui continue d'intriguer et de dérouter tout comme celle d'écarter Naval Group. Les cartes peuvent-elles être rebattues ?

Plus d'un mois après la décision du Canada d'écarter Naval Group pour la fourniture de sous-marins de nouvelle génération dans le cadre du Programme de sous-marins canadiens de patrouille, l'incompréhension demeure. La sélection du chantier naval sud-coréen Hanwha dans la short-list (avec ThyssenKrupp Marine Systems) aux dépens de Naval Group reste très surprenante alors que le BlackSword Barracuda était parfaitement taillé pour répondre aux nombreuses exigences exprimées par la marine canadienne (furtivité, létalité, endurance, autonomie et capacité de déploiement dans l'Arctique). Fin août, le gouvernement canadien a sélectionné TKMS et Hanwha pour fournir à sa marine jusqu'à 12 sous-marins. 

Les Canadiens ont très récemment débriefé le groupe français, qui avait besoin de comprendre les raisons de cette non-sélection pour réagir. Pour autant, Naval Group n'engagera pas, semble-t-il, de recours, selon nos informations. Ce qui ne veut pas dire que le groupe naval a lâché un dossier qui vaut près de 40 milliards d'euros. Bien au contraire. Ainsi, Naval Group souhaite démontrer aux Canadiens avec bienveillance que le BlackSword est le sous-marin, qui répond le mieux aux enjeux de la marine canadienne. Un sous-marin qui d'ailleurs n'avait jamais jusqu'ici perdu une compétition sur le plan technique (Australie et Pays-Bas) et qui semblait être l'un des favoris de cette compétition après son succès aux Pays-Bas. Ainsi, beaucoup de personnes proches du dossier pensait (à tort) que le succès de Naval Group aux Pays-Bas constituerait un avantage majeur compte tenu des liens étroits entre les deux marines depuis 1945, notamment dans le domaine de l'entraînement. La sélection d'Ottawa a d'ailleurs également beaucoup surpris aux Pays-Bas.

Malheureusement les décisions liées aux marchés d'armement ne sont pas toujours prises à l'aune de la seule performance des systèmes d'armes. Loin s'en faut. « La décision des Canadiens est politique, pas technique, confirme d'ailleurs un observateur proche des discussions. La sélection du sous-marin sud-coréen pourrait « refléter un geste vis-à-vis d'un pays prioritaire pour le Canada dans le cadre d'une stratégie indopacifique balbutiante ». Pour autant, rappelle-t-on à La Tribune, « toute décision politique est irrévocable jusqu'au jour où elle ne l'est plus ».

La voie royale pour TKMS

Le choix d'un sous-marin sud-coréen intrigue toutefois. Si la Corée du sud, qui a déjà mis en service trois sous-marin océanique de type KSS III, elle s’appuie sur l'expérience acquise avec les sous-marins des types KSS I et KSS II, de conception allemande et pour lesquels un transfert de technologie a été opéré à partir de 1987 par HDW. D'aucuns estiment que le Canada a choisi deux sous-marins issus de la technologie allemande. Ce qui semble très déroutant... « On peut considérer que le sous-marin proposé par Hanwha est le résultat d’un transfert de technologie de l'industrie allemande, et que donc la compétition en elle-même n'est plus forcément extrêmement vive », explique-t-on à La Tribune. Entre la copie et l'original, les Canadiens pourraient rapidement choisir l’original.

D'autant que les Coréens ne font pas non plus partie de l'OTAN, évoluent dans des eaux plutôt tempérées loin des océans arctique et atlantique et, enfin, coexistent avec un voisin très turbulent. Ce qui pourrait être les raisons politique et technique pour Ottawa d’écarter au final Hanwha. Faut-il également rappeler les Canadiens avaient annoncé au printemps vouloir rééquilibrer leurs relations commerciales entre les groupes de défense américains jusqu'ici dominants en tant que fournisseurs des armées canadiennes et les Européens. Ils souhaitaient s'inscrire dans une double perspective, un partenariat transatlantique avec l'Europe et un autre au sein de l'OTAN pour s'éloigner de l'orbite des États-Unis qu’ils jugeaient oppressante début 2025. « Or choisir entre TKMS et Hanwha, c'est choisir entre l'Allemagne, qui a la posture OTAN que l'on connait - un appétit pour les équipements militaires américains comme le F-35 et les Patriot - et Hanwha qui, par son positionnement géographique, n'est pas un membre de l'OTAN », rappelle-t-on.

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Le Canada et l’Allemagne ont en outre noué des liens plus étroits ces dernières années. Ainsi, en juillet 2024, le Canada, l'Allemagne et la Norvège ont créé en 2024 en marge du sommet de l'OTAN à Washington un Partenariat de sûreté maritime (PSM), en vue de renforcer la sécurité maritime dans l'Atlantique Nord. Ce partenariat a récemment été rejoint par le Danemark. Cette coopération élargie se fonde sur les principaux piliers du PSM : innovation, coopération en matière de matériel, résilience de l'industrie et instruction conjointe. Faut-il toutefois rappeler que les opérationnels norvégiens voulaient initialement le Scorpene de Naval Group mais les politiques allemands ont tordu le bras des Norvégiens pour qu’ils achètent des sous-marins à TKMS.

La France a-t-elle procrastiné ?

Cet échec reste un coup dur pour la France, et notamment pour Emmanuel Macron, qui avait à l'automne 2024 un peu forcé la main au PDG de Naval Group, Pierre Eric Pommellet, pour qu'il se lance dans cette compétition. Les équipes du chantier naval, qui avaient gardé en mémoire l'échec de la campagne de la frégate FREMM au Canada en 2017, avaient à l'époque des doutes sur un possible succès de Naval Group. Un pays, qui s'est toujours montré assez réticent à acheter du « Made in France » dans la défense : 546,5 millions d'euros sur la période 2014/2023 avec un pic de 446,5 millions en 2016.

A posteriori, les équipes commerciales avaient eu raison de douter même si la France et Naval Group n'ont pas été au maximum de leurs possibilités dès le départ en termes de lobbying et de marketing pour rester en course dans la compétition, comme l'indiquent des sources concordantes à La Tribune. « Naval Group est parti trop tard et n'a pas mis les bouchées doubles et ce dans l'indifférence totale du ministère des Armées », confirme cet observateur. Certes très remarquée en mars dernier dans le port d'Halifax au Canada, l'escale du Tourville, l'un des sous-marins nucléaires d'attaque du programme Barracuda, n'a pas fait non plus tomber la pièce dans le bon sens. Il est vrai que ce joli coup français n'a pas eu de suite avec des visites à haut niveau. Pourtant, le Tourville est amené très certainement à se déployer à l’avenir régulièrement dans l’Atlantique Nord.

Pourquoi ce faux départ ? Le groupe naval a été complètement pris par surprise par l'annonce précipitée d'Ottawa sur la composition de la short-list (présélection), tout comme d'ailleurs ses rivaux, y compris les deux finalistes. C'est pourquoi le groupe français ne s'est jamais vraiment lancé à fond dans cette compétition, qui n'en était qu'au stade du RFI (demande d'informations) alors que TKMS et Hanwha ont littéralement assiégé les Canadiens deux ans avant la décision d’Ottawa. Naval Group attendait cette présélection un peu plus tard et comptait déployer progressivement une approche commerciale de plus en plus soutenue dans le temps. Il ne s'attendait vraiment pas à perdre dès le RFI, un document d'une cinquantaine de pages qui ne répond que très partiellement aux besoins du client et qui appelait ensuite à un dialogue stratégique, industriel opérationnel. Le groupe français avait des arguments à faire valoir avec notamment le club Barracuda franco-néerlandais dans ces trois domaines auquel le Canada aurait eu accès. D’autant que la France est membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU. « Pour remonter une flotte, il faut un grand partenaire », confirme un expert.

Le Canada, qui a souhaité accélérer son processus d'acquisition en raison du vieillissement accentué de sa flotte de sous-marins, veut des bâtiments très rapidement pour compenser un trou capacitaire à venir. Ce que les deux finalistes se sont visiblement engagés à faire en les livrant très vite. Pour autant, assure-t-on à La Tribune, « croire que le Canada va signer un contrat avec TKMS ou Hanwha d'ici à la fin de l'année est une vue de l’esprit ». Est-ce alors des promesses en l’air ? Une chose est sure, c'est que la négociation de ce type de contrat prend en principe plusieurs années. Aux Pays-Bas et en Australie, le processus de sélection a duré dix ans environ tandis que celui des Singapouriens s'est étalé sur huit ans. Quant aux Norvégiens qui ont interrompu leur processus de leur compétition pour choisir TKMS dans le cadre d'une procédure de gré à gré gouvernemental, ils ont attendu plus de quatre ans avant de signer un contrat avec le chantier naval allemand (2017-2021).

Michel CABIROL

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