"Deux télescopes auxiliaires observent le ciel nocturne à l’observatoire de Paranal. Au moment où cette photo a été prise, on pouvait distinguer au total 15 satellites et deux avions dans le ciel au-dessus de la montagne" (ESO).
Selon une étude de l’Observatoire européen austral (ESO), la multiplication des mégaconstellations de satellites en orbite basse menace directement l’avenir de l’astronomie mondiale. Avec 1,7 million de lancements projetés, les scientifiques s’inquiètent d’une saturation de l’espace qui menacerait directement leurs observations, mais qui aurait également des conséquences plus larges sur les humains.
Étudier les étoiles et autres objets célestes va s’avérer de plus en plus compliqué pour les scientifiques dans les années à venir. Le coupable numéro un : l’envoi démultiplié de satellites dans l’espace. C’est l’alerte lancée par la nouvelle étude de l’Observatoire européen austral (ESO), acceptée dans la revue Astronomy & Astrophysics.
Depuis 2019, 14 000 satellites ont été envoyés en orbite autour de la Terre, la plupart par Starlink de SpaceX. Au total, ce sont 32 000 satellites, dont ceux hors service et les débris spatiaux, qui se retrouvent à tournoyer dans le vide autour de notre planète.
« Les satellites, éclairés par le Soleil, sont bien plus lumineux que les galaxies lointaines. Lorsqu’un satellite passe devant ce que nous observons, il laisse une traînée lumineuse sur notre image, masquant tout ce qui se trouve derrière lui », explique l’auteur de l’étude, Olivier Hainaut.
« C’est un vrai problème pour les scientifiques. Le temps d’observation astronomique est très coûteux et ils doivent attendre jusqu’à obtenir une image sans perturbation », expliquait déjà en 2024 à La Tribune Kai-Uwe Schrogl, président de l’Institut international du droit de l’espace (IISL).
Des centres de données dans l’espace
Même si SpaceX a pris des mesures pour réduire la luminosité de ses appareils, note le communiqué de presse de l’ESO, l’entreprise américaine d’Elon Musk envisagerait d’envoyer un million de satellites supplémentaires. Lors de l’introduction en Bourse de SpaceX, le multimilliardaire de nationalité sud-africaine, canadienne et américaine, a présenté le projet d’envoyer des satellites d’intelligence artificielle pour jouer le rôle de centre de données. La constellation d’appareils serait équipée de panneaux photovoltaïques pour profiter de l’énergie du soleil en permanence. Le refroidissement des appareils serait également moins coûteux.
Le problème, c’est qu’une partie de ces satellites supplémentaires seraient visibles à l’œil nu à certains moments de la nuit. « Jusqu’à présent, nous avons réussi à gérer la situation, mais celle-ci empire », prévient Olivier Hainaut. Au total, 1,7 million de satellites pourraient être envoyés dans le ciel dans les prochaines années. L’auteur de l’étude demande, lui, de limiter ce nombre à 100 000.
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D’autant plus que la constellation de SpaceX perturbe déjà l’astronomie. L’auteur de l’étude met déjà en avant que des traînées sont présentes sur les images prises par le télescope de l’ESO à l’observatoire de Paranal au Chili, deux heures après la tombée du jour.
« L’astronomie apporte une valeur inestimable à l’humanité, tant sur le plan scientifique, technique, économique qu’éducatif, et nous aide à comprendre notre place dans l’Univers », précise de son côté Xavier Barcons, directeur général de l’ESO.
« Le nombre important de satellites prévus en orbite terrestre basse met cette capacité à rude épreuve, soulignant la nécessité de limiter les futurs lancements de satellites et d’inciter les astronomes, les ingénieurs, les opérateurs de satellites et les autres parties prenantes à collaborer pour adopter des mesures d’atténuation strictes », plaide-t-il.
D’autres projets viennent perturber le ciel
Mais Starlink ne serait pas le seul responsable de l’amplification à venir de cette pollution lumineuse, selon l’étude. S’ajouteraient aux satellites d’Elon Musk, les constellations chinoises CTC-1 et CTC-2 mais aussi celle d’E-Space, la start-up fondée en 2021 à Toulouse par un ancien de OneWeb.
Un autre projet menacerait également l’astronomie, c’est celui de la start-up américaine Reflect Orbital. Elle a pour projet d’envoyer 50 000 satellites miroirs d’ici 2035, qui fourniraient de la lumière solaire en pleine nuit.
« Ces satellites seraient les plus brillants jamais mis en orbite, ce qui aurait des conséquences néfastes sur la qualité du ciel nocturne sur Terre », dénonce le communiqué. « Vu depuis l’intérieur d’un faisceau réfléchi, le satellite diffusant la lumière du soleil apparaîtrait quatre fois plus brillant que la pleine lune », complète-t-il.
Une pollution qui n’est pas que visuelle
Au-delà des dangers pour l’astronomie, des constellations trop lumineuses pourraient modifier la luminosité du ciel, qui devient 3 à 4 fois plus lumineux, selon l’article de recherche. Ce qui pourrait avoir des conséquences sur la santé des humains et des écosystèmes, estime l’Observatoire.
« Les grandes constellations ont également des impacts directs sur la qualité de l’air, en raison des nombreux lancements nécessaires pour mettre en orbite et entretenir des milliers de satellites, ainsi que de la pollution atmosphérique causée par leur combustion lors de leur rentrée dans l’atmosphère à la fin de leur cycle de vie », précise-t-il.
SpaceX et Reflect Orbital ont déposé des demandes d’autorisation pour lancer leur constellation à la Commission fédérale des communications (FCC) aux États-Unis. De son côté, l’ESO a répondu à ces propositions sur la base de cette nouvelle étude. « La balle est désormais dans le camp de la FCC, et nous attendons de voir quelles décisions elle prendra concernant ces deux dossiers. Pour l’astronomie optique, il s’agit d’une menace existentielle, et nous espérons que les régulateurs partageront ce point de vue », a indiqué Betty Kioko, responsable des affaires institutionnelles à l’ESO.