Capgemini : le contrat de la discorde avec la police de l'immigration américaine
latribune.fr
s manifestants brandissent des pancartes condamnant l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) près du lieu où un homme identifié comme Alex Pretti a été abattu par des agents fédéraux qui tentaient de l'arrêter, à Minneapolis, dans le Minnesota, aux...
Le géant français du numérique se retrouve dans la tourmente après la révélation de contrats liant sa filiale américaine à l'ICE, la police de l'immigration de Donald Trump. Entre bonus à l'expulsion et outils de traçage, l'affaire bouscule le groupe.
L’affaire a pris une dimension politique et éthique majeure depuis les révélations de l'Observatoire des multinationales et de la presse américaine : Capgemini Government Solutions (CGS), bras armé du groupe français outre-Atlantique, a décroché en décembre 2025 un contrat de 4,8 millions de dollars pour des services de « skip tracing ». Derrière ce terme technique se cache une mission de recherche et de localisation d'individus à partir de données administratives et commerciales. L'objectif est explicite : identifier les étrangers en situation irrégulière pour faciliter les opérations d'exécution et d'expulsion.
Ce contrat ne représente que la partie émergée d’un accord-cadre dont le montant pourrait atteindre 365 millions de dollars. Le mécanisme financier soulève des interrogations sur la responsabilité sociale de l’entreprise : les documents révélés par The Intercept mentionnent des primes de performance et des ajustements tarifaires indexés sur le taux de réussite de la filiale. Concrètement, plus les adresses des étrangers sont vérifiées avec succès et plus les documents sont livrés dans les délais, plus la rémunération de Capgemini augmente.
L'intelligence artificielle au service des opérations d'expulsion
L'implication du groupe français ne se limite pas à une assistance technique de second plan. Capgemini intervient directement dans la gestion opérationnelle de l’ICE avec l’analyse de données et l’intelligence artificielle pour croiser les informations de contact et repérer les personnes sur le territoire. La filiale gère également un standard téléphonique destiné aux victimes de crimes commis par des étrangers, ainsi que des prestations de vérification des antécédents personnels.
Cette collaboration n'est pas récente, les premiers accords entre CGS et le département américain de la Sécurité intérieure (DHS) remontant à la fin des années 2000. Par le passé, l'entité américaine se félicitait ouvertement sur son site Web de travailler étroitement avec l'ICE pour « minimiser le temps requis et le coût de l'expulsion de tous les étrangers illégaux ». Ces mentions ont été supprimées des supports de communication officiels depuis le début de la polémique.
L'argument de l'étanchéité juridique face à la pression du gouvernement
Interpellé à l’Assemblée nationale, le gouvernement français a durci le ton. Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, a jugé insuffisants les arguments de la direction sur l’autonomie de sa filiale et a exigé une transparence totale. De son côté, la ministre des Armées, Catherine Vautrin, a rappelé que le respect des droits de l'homme doit primer sur les impératifs commerciaux, appelant les groupes français à une «vigilance » accrue.
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Pour sa défense, le directeur général du groupe, Aiman Ezzat, invoque la structure particulière de CGS. Installée en Virginie, la filiale opère sous un « Special Security Agreement » (SSA), un dispositif d'encadrement qui lui permet de traiter des missions classifiées pour le gouvernement américain mais impose une séparation stricte avec la maison mère française. Selon la direction, le conseil d’administration de CGS est composé d’administrateurs américains indépendants qui prennent leurs décisions de manière autonome. Aiman Ezzat affirme n'avoir appris la nature précise du contrat de décembre 2025 que par des «sources publiques».
Une crise sociale interne doublée d'une fronde syndicale
Cette polémique surgit alors que le groupe vient d'annoncer un plan de réorganisation prévoyant la suppression de 2 400 postes en France. La CGT et la CFTC dénoncent une contradiction totale avec les valeurs d'inclusion affichées par l'entreprise. Les organisations syndicales demandent l'arrêt immédiat et public de toute collaboration avec l'ICE, pointant du doigt les méthodes de cette agence fédérale, récemment mise en cause après la mort de deux citoyens américains lors d'opérations dans le Minnesota.
La pression monte également sur les partenariats technologiques de Capgemini, notamment avec Palantir, spécialiste de l'analyse de données massive. Alors que le groupe avait déjà discrètement modifié sa charte éthique en mars 2025 pour remplacer la notion de «diversité» par celle d’«équité» sous la pression de l'administration américaine, cette nouvelle crise force la direction à engager un processus d'examen du contenu de ses contrats aux États-Unis.