OPINION. « La question des services rendus par la nature... ou comment les économistes nous vendent de l’idéologie »
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Christian Lévêque
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Par Christian Lévêque (*)
L’environnement est devenu un enjeu politique qui mène à la surenchère. Après des mesures de protection de la nature, la loi de l'Union européenne sur la restauration de la nature entrée en vigueur le 18 août 2024, entend maintenant restaurer d'ici à 2030, au moins 20 % des zones terrestres et des zones marines de l'UE et, d'ici à 2050, l'ensemble des écosystèmes terrestres, urbains, marins ou d'eau douce ayant besoin d'être restaurés.
Mais que met-on derrière le terme restauration et quel objectif se fixe-t-on ? Qu’est-ce que le bon état de la nature ? Si on le définit implicitement comme celui de la nature non anthropisée, c’est clairement afficher une démarche idéologique qui sacralise la nature et diabolise l’homme. Qu’est-ce que le « no net loss » d’ici 2030 ? On feint alors d’ignorer que les problèmes auxquels nous sommes confrontés ce n’est pas seulement la perte de biodiversité mais l’arrivée massive et la naturalisation sur notre continent de nombreuses espèces d’origine allochtone et vectrices de maladies, causant des dégâts considérables aux cultures ou des perturbations environnementales en raison de leur prolifération (espèces envahissantes).
On peut comprendre que pour diverses raisons (éthiques, esthétiques, sanitaires, etc.), on veuille améliorer notre environnement. Réduire les pollutions, par exemple, est un objectif qui peut faire consensus car on sait techniquement comment faire et nous le faisons déjà depuis longtemps. Mais tout est dans la mesure et afficher comme objectif «zéro pollution » relève de l’idéologie. Quant à la restauration de la nature il est bien difficile de comprendre ce que l’on entend par là. Quand on nous dit qu’il faut retrouver des rivières naturelles, doit-on comprendre qu’il faut supprimer tous les aménagements dont nous tirons des services économiques (navigation, protection contre les crues, hydroélectricité). L’objectif est-il de retrouver des cours d’eau aux crues dévastatrices alors que nombre de ces aménagements avaient pour objectif de nous en protéger ?
Serions-nous ainsi dans une démarche idéologique qui considère que le naturel prime sur la protection des citoyens ? De toute évidence ces politiques environnementales que tentent de nous imposer des lobbies écologiques, et qui ont été adoptées à une très courte majorité, manquent à la fois de pédagogie et d’objectifs clairs et compréhensibles.
Mais ce qui est grave sur le plan déontologique, et qui sera développé ici, c’est que cette politique affichée repose sur une argumentation douteuse, celle des services écosystémiques qui est une instrumentalisation grossière de l’économie.
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Prenons le cas concret de la biodiversité dont les écologistes font l’apologie en nous disant tout le bien qu’elle nous procure. Ce qui n’est pas faux en soit, mais ce discours est totalement instrumentalisé si on occulte le fait que la diversité biologique est aussi une source inépuisable de nuisances.
Ainsi, sur le site de la commission européenne on trouve une liste à la Prévert des services rendus par la biodiversité qui sert de justification pour la protéger. La voici in extenso :
Chacun de ces points, tellement généraux dans leur formulation, mériterait discussion… Dire que la biodiversité purifie l’air que nous respirons, par exemple, laisse perplexe sachant que la nature produit aussi du gaz carbonique et du méthane. De même, s’il est exact que des molécules à usage médicamenteux ont été extraites de la biodiversité, nos médicaments pour l’essentiel sont maintenant produits par la chimie.
Mais là n’est pas l’essentiel car au regard de ces services ainsi listés on peut produire une contre-liste de nuisances tout aussi copieuse que la précédente
Ces nuisances ne sont pas des vues de l’esprit et les couts induits sur notre santé et notre économie sont considérables… Une étude internationale a montré que le coût économique mondial des moustiques vecteurs de la dengue, du chikungunya et du virus Zika entre 1975 et 2020, s’élève au moins à 94,7 milliards de dollars, mais ce chiffre serait largement sous-estimé. Le paludisme coûterait chaque année quelque 12 milliards de dollars à l’Afrique. Les insectes envahissants coûtent au moins 69 milliards par an dans le monde… Bref des sommes considérables sont dépensées pour nous protéger de la biodiversité !
Alors pourquoi les économistes ne parlent-ils que des bienfaits de la nature et pas des nuisances ? Où est la logique et la déontologie scientifique ? A moins de penser que l’économie de l’environnement soit totalement instrumentalisée ?
Les écologistes à bout d’arguments éthiques ou esthétiques, ont pensé que pour protéger la nature, il fallait d’autres arguments pour convaincre les décideurs. Et des économistes n’ont pas manqué de convaincre les écologistes qu’il fallait apporter des arguments économiques. Dire qu’il y des milliards de dollars en jeu, çà fait sérieux ! Ces économistes vont donc s’évertuer à donner une valeur monétaire à la nature, et plus particulièrement à la biodiversité. C’est dans le contexte des débats préparatoires à la conférence de Rio en 1992, que l’on s’est mis à parler de services rendus par la nature, ou services écosystémiques. Pour faire bref, ce sont les bénéfices que l’homme peut retirer des processus biologiques et écologiques. A cette époque le débat était focalisé sur les biotechnologies et sur les bénéfices attendus des brevets (l’or vert) qui permettraient de financer la protection de la nature, disaient les experts… ? Une démarche qui a fait long feu, mais l’instrumentalisation de l’écologie par l’économie s’est poursuivie.
Officiellement, les services écosystémiques sont « les bénéfices que les humains tirent des écosystèmes ». Ce qui veut dire que pour qu’il y ait service, il faut qu’il y ait usage… D’où un premier paradoxe : alors que la protection de la nature repose sur des conceptions altruistes et éthiques, la notion de services écosystémiques s’inscrit d’emblée dans une vision anthropocentrée des profits que nous pouvons tirer d’une exploitation de la nature… !
L’économiste américain Robert Costanza a publié en 1997 un article culte chiffrant la valeur annuelle des services rendus par la biosphère à environ 33 000 milliards de dollars, en définissant les services écosystémiques « comme des flux de matière, d’énergie et d’information en provenance d’un stock de capital naturel, qui se combinent avec les services des activités industrielles et humaines pour générer du bien-être humain ». Evidemment le chiffre avancé interpelle, d’autant, argument massue, que ces services qui contribuent à l’économie mondiale, sont fournis « gratuitement ». Costanza reconnaissait néanmoins que ces valeurs sont (très) approximatives et qu’elles ont pour objectif de susciter une prise de conscience de la contribution de la nature à l’économie mondiale. De fait les méthodes utilisées pour estimer la « valeur » de la biodiversité (le consentement à payer par exemple) sont critiquées, mais la démarche était présentée comme pédagogique dans un premier temps.
Il n’en reste pas moins que le concept de services écosystémiques tel qu’il a été développé par la suite introduit un biais cognitif majeur. Il repose en effet sur l’idéologie portée par les ONG de conservation de la nature selon laquelle la nature est intrinsèquement bonne et généreuse (la Terre Mère). Dans cette démarche on ne considère que ce qui est positif pour l’homme : elle nous fournit des ressources et des services que l’on va mettre en regard des dégâts que nous faisons subir à la nature (et donc des pertes économiques) du fait de nos activités prédatrices, cet autre leitmotiv des ONG…
C’est ici que se situe la faille de cette démarche d’illusionnistes. Nos rapports à la nature ne se limitent malheureusement pas aux seuls services qu’elle est supposée nous rendre. Tout un chacun dans son vécu, a bien conscience que la nature est aussi une grande pourvoyeuse de méfaits et de nuisances. Les maladies et les épidémies, les espèces prédatrices et les poisons, les ravageurs de cultures, les aléas climatiques, les inondations et les tremblements de terre, etc.. seraient-ils à ranger dans la catégorie services ? Or tout ce que l’on appellera dis-services, c’est-à-dire les fonctions écologiques perçues comme négatives pour notre espèce, ont aussi un coût, celui de notre protection. On aurait pu penser que l’économie qui s’affiche comme une science, en aurait pris la mesure ! Mais non, elle va occulter totalement le coût de la protection contre les nuisances de la nature, en focalisant sur les coûts potentiels pour notre économie des dégâts que nous causons à la nature. Incidemment cette idée a été reprise lors de l’épisode Covid, quand certains cassandres nous ont dit que la nature se vengeait des déprédations que nous lui faisions subir.
Tous les économistes, heureusement, ne sont pas tombés dans le piège des services écosystémiques. Certains nous invitent à aborder nos rapports à la nature de manière plus rationnelle en introduisant la notion de « dis-services environnementaux » (Zhang et al, 2007 ; Campagne et al., 2018 ; Blanco et al., 2020). Mais cette notion a du mal à faire son chemin face au catéchisme écologique et son rouleau compresseur médiatique (Blanco et al., 2019)… Evidemment, admettre que la nature peut nous être hostile, çà ne cadre pas bien avec l’image bucolique que les ONG cherchent à nous imposer, d’une pauvre nature fragile mise à mal par les méchants humains ! Nous sommes confrontés ici à ce que l’on appellera le mensonge par omission.
La question des services écosystémiques a connu une dérive inquiétante. Suivez le raisonnement. Certains écologistes utilisent ce raccourci : la dégradation des systèmes écologiques du fait de leur transformation par les humains…, nous prive des services qu’ils nous procurent. Il faudrait donc maintenir ou restaurer le bon état écologique des systèmes naturels (un état que personne ne sait définir objectivement si ce n’est qu’il n’a jamais été modifié par l’homme…) pour assurer la pérennité des services qu’ils nous rendent… ? Un raisonnement assez pervers car pour qu’un écosystème nous rende des services, il faut qu’on en fasse usage… ? Une rivière non aménagée par l’homme ne fournit pas spontanément de l’énergie utilisable par l’homme. La rivière fournit un service si la force de l’eau passe dans une turbine, ce qui implique des aménagements. Son énergie intrinsèque peut même se retourner contre nous, sous forme de crues catastrophiques dont on doit se protéger. Ce « disservice » implique aussi des aménagements qui ont un coût.
Le miroir aux alouettes des services écosystémiques qui laisse croire que l’on pourrait sauver la planète grâce aux évaluations économiques a pris le pas sur le bon sens. Cette instrumentalisation de l’économie ne devrait tromper que les individus crédules car la question des services écosystémiques pose un double problème : de bon sens et de déontologie. Le bon sens est que si la nature est pourvoyeuse de bienfaits, elle est aussi pourvoyeuse de préjudices et de nombreuses nuisances ! Sécheresses et inondations ont pourtant fait la une des journaux ces dernières années. Les couts de ces évènements, et d’autres, sont à confronter aux bénéfices des services rendus par la nature !
Ainsi, dans l’évaluation économique du rôle des zones humides auxquelles les ONG accordent une grande importance, ces dernières listent toutes les bonnes raisons factuelles de les préserver, ce qui en soit n’est pas critiquable. Mais elles font délibérément abstraction d’autres observations factuelles : les zones humides sont également émettrices de méthane, un puissant gaz à effet de serre, et ce sont aussi les principaux foyers de maladies parasitaires, notamment en milieu tropical. Pour protéger nos oiseaux migrateurs, il faut protéger les zones humides africaines, sans aucun doute. Mais qu’en est-il de la santé des paysans du Sahel qui vivent dans ces zones humides ? En toute logique, un programme de conservation des zones humides en zone tropicale devrait être associé à un programme de santé publique. La réponse d’un responsable de la Convention Ramsar sur les zones humides a été surprenante : cela couterait trop cher !
Actuellement la politique de restauration des cours d’eau en vue de restaurer la continuité écologique, une expression inventée par des technocrates, nous amène à détruire de nombreux aménagements pour qu’ils retrouvent leur « liberté », donnant ainsi la primauté à la vision romantique d’une nature bucolique … Aurait-on oublié qu’un fleuve est aussi un instrument de destruction massive comme en témoignent les récentes inondations. C’est pourquoi les cours d'eau avaient été mis en « liberté conditionnelle » par des aménagements pour en limiter les excès.
Incidemment l’argument avancé pour restaurer la continuité écologique des cours d’eau était de restaurer les populations de poissons migrateurs. On a ainsi entrepris, à grands frais, la destruction de nombreux seuils et retenues qui barraient le lit mineur, pour permettre aux poissons de regagner leurs zones de frai en amont des cours d’eau. Pour quels résultats ? Depuis que cette opération de « restauration » est en cours, les populations de migrateurs ont connu une diminution sans précédent. Ce n’est probablement pas à cause de la destruction des seuils, mais pour d’autres causes que l ’on ignore… Il n’en reste pas moins que les écologistes et les pêcheurs qui ont été à l’origine de cette entreprise en affirmant sans aucune preuve scientifique que les seuils étaient la cause de la diminution des poissons prédateurs ont, sur des bases idéologiques (retrouver des rivières naturelles) causé par ailleurs de nombreux dégâts au patrimoine bâti et à la faune aquatique.
La restauration écologique visant à effacer les traces d’anthropisation telle que la loi veut nous l’imposer, relève d’une philosophie sous-jacente selon laquelle la nature serait belle si l’homme ne l’avait pas abimée. Il s’agit là d’un jugement de valeur qui fait écho à une représentation fixiste d’une nature idéalisée, voire sacralisée ? Or on sait que la nature n’a jamais cessé de se modifier même en l’absence de l’homme : il n’y a donc pas un état type auquel se référer… (Lévêque 2017). On sait aussi que la nature européenne a été maintes fois remaniée par les changements climatiques, l’agriculture, et l’urbanisation, et que nos systèmes artificialisés ne sont pas pour autant des systèmes dégradés. Ainsi n’est-il pas paradoxal, alors que l’on ne cesse de dénoncer l’action de l’homme, de labelliser site Ramsar de conservation de la nature des systèmes fortement artificialisés comme la Camargue ou le barrage réservoir du Der-Chantecoq ? Il faut donc savoir raison garder et plutôt que de nous imposer une vision mystique de la nature nous devrions poser la question : dans quelle nature voulons-nous vivre ? Et prendre pour exemple ces systèmes aménagés labellisés qui répondent à la fois à des services rendus et à des critères écologiques, plutôt que de vouloir éradiquer les humains d’une nature qu’ils ont péniblement construite pour y vivre en sécurité. « C'est la façon dont l'homme habite la terre qui l'a rendue agréable à vivre » (Sylvie Brunel), ce n’est pas l’inverse.
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Sources :
(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_europ%C3%A9enne_sur_la_restauration_de_la_nature
(2) https://ec.europa.eu/environment/stories/nature-needs-you/
(3) https://www.ird.fr/augmentation-massive-du-cout-economique-mondial-des-moustiques-envahissants-et-des-maladies-quils
(4) https://fundacionrecover.org/wp-content/uploads/2025/09/FundacionRecover_InformedePaludismo_FR.pdf
(5) https://www.lesechos.fr/2016/10/les-insectes-envahissants-coutent-au-moins-69-milliards-par-an-213001
(6) Zhang W. et al. 2007. Ecosystem services and dis-services to agriculture, Ecological Economics, 64(2): 253-260.
(7) Campagne C.S. et al., 2018.. Looking into Pandora’s Box: ecosystem disservices assessment and correlations with ecosystem services. Ecosystem Services, 30 (part A) :126-136.
(8) Blanco J., et al.,2020. How farmers feel about trees: Perceptions of ecosystem services and disservices associated with rural forests in southwestern France. Ecosystem Services 42
(9) Lévêque C., 2017. La biodiversité : avec ou sans l'homme ? : réflexions d'un écologue sur la protection de la nature en France. Versailles, Quae
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(*) Christian Lévêque est écologue, hydrobiologiste et directeur de recherches émérite de l'Institut de recherche pour le développement (IRD). Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont le premier Que sais-je sur la biodiversité
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