OPINION. « Face aux GAFAM, la souveraineté numérique passera par l’interopérabilité »

Jehan Monnier
DR

Jehan Monnier
DR
Pour Jehan Monnier, co-fondateur de Belledonne Communications (*), la réponse ne réside pas dans le remplacement d'une dépendance par une autre, mais dans la construction d'un écosystème ouvert et interopérable.
L'open source prend alors tout son sens lorsqu'il repose sur des standards communs permettant à des solutions diverses de fonctionner ensemble et de garantir aux organisations une véritable indépendance.
Depuis plusieurs décennies, les suites collaboratives se sont imposées dans le quotidien des entreprises. Qu'il s'agisse de l’édition de texte, de la messagerie ou d'agenda, ces environnements numériques offrent une simplicité d'intégration indéniable et un gain de temps précieux pour les utilisateurs qui peuvent passer d'une tâche à l'autre sans quitter leur espace de travail.
Toutefois, cette adoption massive s’accompagne d’une réalité problématique : une forte dépendance technologique envers un fournisseur unique, souvent extraterritorial. À mesure qu'une organisation concentre ses communications, ses données et ses processus métiers au sein d'un même environnement propriétaire, sa capacité à faire évoluer son système d'information ou à intégrer de nouvelles solutions peut se réduire.
Progressivement, l'ensemble des fonctions numériques de l'entreprise se retrouve étroitement lié à une seule plateforme, rendant toute migration plus complexe, tant sur le plan technique qu'organisationnel. Cette situation peut également limiter la marge de manœuvre des organisations lorsque les conditions tarifaires, les fonctionnalités ou les orientations de l'éditeur évoluent. Ce qui apparaissait initialement comme une solution simple et financièrement attractive se transforme en un centre de coûts récurrents de plus en plus onéreux et difficile à maîtriser. À cela s'ajoutent des risques de sécurité majeurs, inhérents au fait de confier l'ensemble de ses données à un acteur unique utilisant des technologies fermées.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Face à ce constat d'enfermement, particulièrement marqué par l'absence d'alternatives souveraines globales, il est impératif de réagir. Aucune structure isolée ne possède la force nécessaire, à elle seule, pour développer l'intégralité des fonctionnalités d'une suite collaborative propriétaire mondiale.
La solution réside donc dans la collaboration d'un écosytème d’acteurs, de plus petite taille, spécialisés dans des domaines précis, comme la messagerie, le calendrier ou la téléphonie, afin de proposer une alternative collaborative unifiée. Dans ce contexte, l'open source apporte des garanties fondamentales de transparence, de flexibilité et d'accès au code.
Cependant, cette approche seule reste insuffisante. Si chaque éditeur développe sa brique technologique de son côté sans s'accorder sur la manière de faire circuler l'information d'une fonction à l'autre, le projet n'aboutira pas. C'est ici que les standards ouverts entrent en jeu, en définissant des protocoles communs permettant aux différentes applications de communiquer entre elles, qu’il s’agisse de synchroniser un agenda, d’intégrer des services de messagerie ou d’initier un appel depuis un autre outil.
L'utilisation de ces protocoles standardisés transforme radicalement l'architecture des systèmes d'information, en permettant à des solutions indépendantes de communiquer entre elles. Dans le cas de la gestion des annuaires, par exemple, une brique essentielle pour toute organisation, des standards reconnus permettent à une application cliente d’interroger le serveur et d’accéder aux informations nécessaires sans avoir à maîtriser la technologie complexe de stockage sous-jacente.
À l'inverse, les environnements propriétaires verrouillent ces échanges en imposant des interfaces fermées, rendant la création de passerelles entre outils plus complexe et décourageant l'intégration de briques externes. La logique est identique pour l'authentification centralisée, car les utilisateurs refusent de saisir leurs identifiants à chaque changement d'application. Le recours à des standards d'authentification permet à un serveur central de vérifier l'identité de l'utilisateur une seule fois et de partager cette information de manière sécurisée avec l’ensemble des logiciels de l’environnement numérique, de manière transparente pour l’utilisateur final.
Adopter des standards ouverts revient à accepter qu’une application puisse être remplacée par une autre sans remettre en cause l’ensemble d’un système d’information. Loin d'être une contrainte , cette réversibilité constitue la véritable force de ce modèle. Pour une organisation qui déploie une solution de voix sur IP, la garantie de bénéficier d'une sécurité d'approvisionnement et de pouvoir changer de fournisseur est un critère d'adoption déterminant, notamment en matière de continuité de service et de maîtrise des dépendances.
Développer un standard exige un investissement significatif en temps et en énergie, un effort qui n'a d'intérêt que s'il permet de faire dialoguer différents fournisseurs et projets pour fonctionner ensemble. L'implémentation isolée d'un standard n'apporte aucune valeur ajoutée. C’est leur adoption large et partagée qui crée les conditions d’un écosystème réellement interopérable.
Finalement, concevoir des architectures basées sur des logiciels ouverts et standardisés est la seule voie viable pour garantir aux entreprises une informatique à la fois indépendante, interopérable, flexible et sécurisée.
______
(*) Jehan Monnier est cofondateur de Belledonne Communications, éditeur français à l’origine de la solution open source Linphone. Ingénieur de formation, il œuvre depuis plus de quinze ans à promouvoir une approche souveraine, interopérable et durable des communications IP, en s’appuyant sur des standards ouverts comme SIP. Il accompagne aujourd’hui les entreprises et collectivités dans leurs projets de téléphonie, en proposant des alternatives crédibles aux solutions propriétaires dominantes.
OPINION. « Si le G7 veut corriger les déséquilibres économiques mondiaux, il doit commencer par traiter ceux dont il est directement responsable »
OPINION. « Torture animale en ligne : la France ne peut pas rester spectatrice du commerce de la cruauté »
OPINION. IPO de SpaceX : « La souveraineté ne se décrète pas, elle se finance »
OPINION. « Le backlash de la RSE n’a pas lieu », par Nils Pedersen, Marion Alzetto, David Meyer et Guillaume Leblond