OPINION. « Torture animale en ligne : la France ne peut pas rester spectatrice du commerce de la cruauté »

Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l'UICN
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Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l'UICN
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Quelque part en Asie, un homme reçoit des messages par Telegram ou WhatsApp qui lui précisent ce qu’on attend de lui : tuer une maman singe devant ses bébés, juste pour voir leurs réactions. Pour ceci, il fait payer un abonnement allant de 1 à 99 dollars par mois. Un autre homme, aux États-Unis cette fois, reçoit des directives afin de torturer des tortues… De l’autre côté de l’écran, les personnes commentent, exultent, incitent à d’autres tortures. Ils paient et formulent des demandes nouvelles. Ils sont dans le monde entier car Internet n’a pas de frontières. Ce n’est pas un film, c’est ce que les autorités américaines (Homeland Security Investigations) ont décrit dans leur enquête en 2024.
On appelle ceci « l’animal crushing ». Des images qu’on ne devrait pas avoir à décrire. Et malheureusement ce n’est pas un épiphénomène cantonné aux marges d’Internet. C'est une industrie structurée, avec ses producteurs, ses distributeurs et ses abonnés. Les organisations de protection de la faune sauvage documentent ces horreurs. La coalition internationale SMACC (la Social Media Animal Cruelty Coalition) spécialisée dans le suivi et le signalement des contenus de cruauté animale sur les plateformes numériques a recensé plus de 5 480 contenus de ce type sur YouTube, TikTok et Facebook en un an : 5,3 milliards de vues ! Sur les plateformes que nos enfants, nos adolescents utilisent chaque jour.
En 2023, une enquête d'un an du BBC World Service a permis d’illustrer cette réalité : des centaines de clients américains, britanniques et européens payaient des opérateurs basés en Asie ou ailleurs pour commander des vidéos de torture. Certains demandaient des actes précis comme dans les réseaux de pédophiles. Ils se congratulaient entre eux dans des groupes Telegram de plusieurs centaines de membres. L'un des principaux distributeurs américains se faisait appeler « The Torture King ». Les enquêteurs fédéraux américains ont décrit « une dépravation extrême, un monde souterrain aux limites de l'imaginable ». En avril 2026, la justice américaine a prononcé ses premières condamnations.
La France, elle, ne peut pas encore condamner. Non par manque de volonté, mais par manque de droit.
Car voilà le paradoxe : la cruauté envers les animaux est punissable en France. Le trafic d'espèces protégées est poursuivi. Mais le commerce organisé et transnational de vidéos de torture animale filméessur commande ne fait l'objet d'aucune qualification juridique spécifique dans notre droit. La structure de ces réseaux, à savoir des commanditaires dans un pays, des exécutants dans un autre, des contenus hébergés dans un troisième, est conçue pour échapper à toute juridiction nationale. Les plateformes suppriment parfois des groupes mais uniquement si une pression médiatique importante s’exprime. Elles ne le font jamais par elles-mêmes ou sur simple alerte de particuliers ou d’associations. Tant que le droit ne l’impose pas, elles n’agissent pas.
Cela vous choque ? Nous aussi. Tant ces actes ignobles que cette impunité.
La question est de savoir ce que cela dit de nous, de notre société. Nous avons su nommer la souffrance animale dans nos codes pénaux, nous avons signé des conventions internationales,
nous finançons des refuges et des sanctuaires … Et en même temps nous laissons prospérer un marché où l'on commande la mort d'un primate comme on commande une pizza. Pourtant la science ne laisse plus aucun doute. De nombreuses études scientifiques ont prouvé que les primates souffrent, les oiseaux ressentent, les tortues ou encore les chats ont une vie intérieure que nous avons longtemps refusé de voir…
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Ce que ces réseaux vendent, c'est un monde où le vice et la violence sont banalisés, acceptés, incités. Le criminologue Frank Ascione a établi depuis longtemps le lien entre la cruauté filmée envers les animaux et d'autres formes de violence. Ce n'est pas un divertissement déviant à la marge. C'est un continuum. Et un baromètre.
Nos organisations protègent les animaux et le monde naturel. Face au changement climatique, à la chute de la biodiversité ou à la pression anthropique. Nos études scientifiques sont plus que des chiffres, ce sont des alertes, des cadres.
Face à cette nouvelle réalité, nos organisations demandent la création d'une commission d'enquête parlementaire sur les réseaux de torture filmée d'animaux sauvages. Pour nommer le phénomène, mesurer son ampleur, contraindre les plateformes et produire une réponse législative à la hauteur d'un crime transnational. Et pour protéger les mineurs qui, selon les enquêteurs, ne sont pas seulement spectateurs de ces contenus : certains participent à la commande et à la circulation. Ce que nous laissons se normaliser aujourd'hui, nous en mesurerons les conséquences dans une décennie.
La France se veut à l'avant-garde de la protection animale en Europe. Cette position ne vaut que si elle se traduit en actes.
Nous avons appris à ne plus détourner les yeux des espèces qui disparaissent. Il faut apprendre maintenant à ne plus détourner les yeux de celles que l'on torture pour divertir. Un animal supplicié sur commande n'est pas une statistique. C'est un être sensible. Et son bourreau a une adresse IP.
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Liste des signataires :
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