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OPINION. « Torture animale en ligne : la France ne peut pas rester spectatrice du commerce de la  cruauté »

Tribune collective (*)

Publié le 13 juin 2026 à 05:15

Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l'UICN

Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l'UICN

DR

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Alors que la France se veut à l'avant-garde de la protection animale, une industrie mondialisée de torture filmée prospère en ligne. Des commanditaires aux exécutants, des milliards de vues.

Quelque part en Asie, un homme reçoit des messages par Telegram ou WhatsApp qui lui  précisent ce qu’on attend de lui : tuer une maman singe devant ses bébés, juste pour voir leurs  réactions. Pour ceci, il fait payer un abonnement allant de 1 à 99 dollars par mois. Un autre  homme, aux États-Unis cette fois, reçoit des directives afin de torturer des tortues… De  l’autre côté de l’écran, les personnes commentent, exultent, incitent à d’autres tortures. Ils  paient et formulent des demandes nouvelles. Ils sont dans le monde entier car Internet n’a pas  de frontières. Ce n’est pas un film, c’est ce que les autorités américaines (Homeland Security  Investigations) ont décrit dans leur enquête en 2024. 

On appelle ceci « l’animal crushing ». Des images qu’on ne devrait pas avoir à décrire. Et  malheureusement ce n’est pas un épiphénomène cantonné aux marges d’Internet. C'est une  industrie structurée, avec ses producteurs, ses distributeurs et ses abonnés. Les organisations de  protection de la faune sauvage documentent ces horreurs. La coalition internationale SMACC  (la Social Media Animal Cruelty Coalition) spécialisée dans le suivi et le signalement des  contenus de cruauté animale sur les plateformes numériques a recensé plus de 5 480 contenus  de ce type sur YouTube, TikTok et Facebook en un an : 5,3 milliards de vues ! Sur les  plateformes que nos enfants, nos adolescents utilisent chaque jour. 

En 2023, une enquête d'un an du BBC World Service a permis d’illustrer cette réalité : des  centaines de clients américains, britanniques et européens payaient des opérateurs basés en Asie  ou ailleurs pour commander des vidéos de torture. Certains demandaient des actes précis  comme dans les réseaux de pédophiles. Ils se congratulaient entre eux dans des groupes  Telegram de plusieurs centaines de membres. L'un des principaux distributeurs américains se  faisait appeler « The Torture King ». Les enquêteurs fédéraux américains ont décrit « une  dépravation extrême, un monde souterrain aux limites de l'imaginable ». En avril 2026, la  justice américaine a prononcé ses premières condamnations. 

La France, elle, ne peut pas encore condamner. Non par manque de volonté, mais par manque  de droit. 

Car voilà le paradoxe : la cruauté envers les animaux est punissable en France. Le trafic  d'espèces protégées est poursuivi. Mais le commerce organisé et transnational de vidéos de  torture animale filméessur commande ne fait l'objet d'aucune qualification juridique spécifique  dans notre droit. La structure de ces réseaux, à savoir des commanditaires dans un pays, des  exécutants dans un autre, des contenus hébergés dans un troisième, est conçue pour échapper à  toute juridiction nationale. Les plateformes suppriment parfois des groupes mais uniquement si  une pression médiatique importante s’exprime. Elles ne le font jamais par elles-mêmes ou sur  simple alerte de particuliers ou d’associations. Tant que le droit ne l’impose pas, elles n’agissent  pas.  

Cela vous choque ? Nous aussi. Tant ces actes ignobles que cette impunité.  

La question est de savoir ce que cela dit de nous, de notre société. Nous avons su nommer la  souffrance animale dans nos codes pénaux, nous avons signé des conventions internationales, 

nous finançons des refuges et des sanctuaires … Et en même temps nous laissons prospérer un  marché où l'on commande la mort d'un primate comme on commande une pizza. Pourtant la  science ne laisse plus aucun doute. De nombreuses études scientifiques ont prouvé que les  primates souffrent, les oiseaux ressentent, les tortues ou encore les chats ont une vie intérieure  que nous avons longtemps refusé de voir…  

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Ce que ces réseaux vendent, c'est un monde où le vice et la violence sont banalisés, acceptés,  incités. Le criminologue Frank Ascione a établi depuis longtemps le lien entre la cruauté filmée  envers les animaux et d'autres formes de violence. Ce n'est pas un divertissement déviant à la  marge. C'est un continuum. Et un baromètre.  

Nos organisations protègent les animaux et le monde naturel. Face au changement climatique,  à la chute de la biodiversité ou à la pression anthropique. Nos études scientifiques sont plus que  des chiffres, ce sont des alertes, des cadres.  

Face à cette nouvelle réalité, nos organisations demandent la création d'une commission  d'enquête parlementaire sur les réseaux de torture filmée d'animaux sauvages. Pour nommer le  phénomène, mesurer son ampleur, contraindre les plateformes et produire une réponse  législative à la hauteur d'un crime transnational. Et pour protéger les mineurs qui, selon les  enquêteurs, ne sont pas seulement spectateurs de ces contenus : certains participent à la  commande et à la circulation. Ce que nous laissons se normaliser aujourd'hui, nous en  mesurerons les conséquences dans une décennie. 

La France se veut à l'avant-garde de la protection animale en Europe. Cette position ne vaut que  si elle se traduit en actes. 

Nous avons appris à ne plus détourner les yeux des espèces qui disparaissent. Il faut apprendre  maintenant à ne plus détourner les yeux de celles que l'on torture pour divertir. Un animal  supplicié sur commande n'est pas une statistique. C'est un être sensible. Et son bourreau a une  adresse IP. 

________

Liste des signataires :  

  • Maud Lelièvre, Présidente du Comité français de l’Union internationale pour la  conservation de la nature (UICN) 
  • Allain Bougrain Dubourg Président de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO - Birdlife France) 
  • Galitt Kenan Directrice générale du Jane Goodall Institute France 
  • Véronique Andrieux, Directrice générale de WWF France 
  • Nicolas de Boisgrollier, Représentant d’IFAW France •
  • Christophe Marie, Porte-parole de la Fondation Droit Animal, Éthiques et Sciences

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