OPINION. « L’Automobile, socle menacé de notre souveraineté industrielle »
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Jean-Michel Pinto et Eric Espérance
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Jean-Michel Pinto et Eric Espérance
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Par Jean-Michel Pinto et Eric Espérance, senior partners au sein de la practice automobile de Roland Berger (*)
L’expression « première industrie européenne » est presque galvaudée et le poids réel du secteur dans la création de valeur du continent est souvent sous-évalué. L’Automobile, c’est près de 3 millions d’emplois industriels directs soit 10% du total des emplois industriels européens. Mais les emplois directs sont en fait la partie émergée de l’iceberg.
Avec ses près de 20 millions de tonnes d’acier et 4 millions de tonnes d’aluminium consommées chaque année, l’automobile est le premier client de ces deux industries. Grand consommateur de polypropylène, c’est aussi un secteur clé pour la chimie européenne. C’est surtout le premier client en Europe de l’industrie des semiconducteurs (40% des volumes), une industrie clé pour garder notre autonomie stratégique.
Pour mesurer l’importance du secteur, il faut aussi prendre en compte son poids dans la R&D européenne. Avec 73 milliards investis en R&D annuellement, le secteur représente environ un tiers de l’investissement total en recherche et développement du secteur privé.
Ces chiffres démontrent que comme le dit le Directeur Général de l’équipementier Valeo, Christophe Périllat, « l’industrie automobile européenne n’est pas délocalisée. Elle est toujours là. ». Plus encore, elle est le socle sur lequel s’appuie notre puissance industrielle. Pourtant, aujourd’hui, ce socle est en danger. La crise que le secteur subit est d’une ampleur sans précédent. Une étude conduite par Roland Berger pour le CLEPA estime ainsi qu’environ un quart de la valeur ajoutée industrielle produite par les équipementiers est à risque dans les cinq prochaines années.
Cette crise profonde est multifactorielle. La transition mal négociée vers l’électrique menée par l’Union Européenne contribue à son aggravation mais elle n’en est pas la seule cause. Croire que le seul assouplissement des objectifs 2035, par ailleurs nécessaire, résoudrait aussitôt l’ensemble des difficultés du secteur est un dangereux mirage.
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Pour redresser notre industrie européenne, il faut mener trois combats simultanés, les 3 T du redressement.
Le premier T c’est le Terrain de Jeu équitable. Aujourd’hui les règles du jeu sont distordues par le choix fait par les deux autres grandes plaques, la Chine et les Etats Unis, de soutenir leur industrie aux dépends de l’industrie européenne, la Chine subventionnant massivement le secteur manufacturier, les Etats Unis mettant en place des barrières douanières. L’Europe doit mettre en place urgemment des mesures de protection pour rééquilibrer les termes de l’équation. Le choix des industriels se porte majoritairement sur le contenu local européen, un mécanisme plus flexible et moins ciblé que les droits de douanes ou les subventions et de ce fait plus favorable à l’innovation et la compétitivité du secteur.
Le second T c’est la Technologie. Le secteur automobile européen doit sa puissance à sa domination historique sur le moteur thermique. Pour peser demain, l’industrie européenne doit absolument rester dans la course aux technologies du futur que sont le véhicule électrique et le véhicule connecté. Cela nécessite de repenser complètement l’organisation du développement technologique en Europe de l’innovation à l’industrialisation. C’est indispensable au niveau des entreprises, qui doivent déconstruire les modèles traditionnels et intégrer massivement l’IA pour gagner en efficacité, mais aussi au niveau du soutien public qui doit être simplifié, continu sur l’ensemble du cycle de développement et concentré sur les technologies critiques.
Le troisième T, le plus complexe, c’est la Transformation du secteur. L’industrie européenne souffre à tous les niveaux d’un lourd héritage, fait d’un empilement de normes mais aussi de spécifications techniques et de méthodes de travail inadaptées voire obsolètes, d’un outil industriel vieillissant et dispersé, d’une culture de la collaboration abimée entre privé et public ainsi qu’entre constructeurs et équipementiers, collaboration par ailleurs très limitée par une approche très restrictive des politiques antitrust. Il faut au niveau de la puissance publique comme chez les industriels tout changer du sol au plafond et ce sans délai.
Cette transformation ne se fera pas sans heurts, mais ne nous y trompons pas, si l’Europe n’est pas capable de conduire sa révolution schumpétérienne, celle-ci aura lieu au niveau mondial et l’industrie automobile européenne sera remplacée, fragilisant de manière irréversible notre souveraineté industrielle.
L’industrie automobile européenne n’est pas morte mais sa capacité à perdurer dans les prochaines décennies se décide maintenant.
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(*) Jean-Michel Pinto possède plus de 15 ans d'expérience dans le conseil en stratégie, avec un accent particulier sur le secteur manufacturier et celui de la durabilité et du climat pour l’automobile. Il a travaillé de manière approfondie avec de grands équipementiers électriques dans le contexte de la transition énergétique avant de recentrer ses activités principalement sur le secteur automobile. Tout au long de sa carrière, Jean-Michel a principalement accompagné des équipementiers automobiles de rang 1 et des constructeurs dans l'adaptation de leurs modèles économiques pour faire face à des transformations sectorielles rapides. Son expertise couvre un large éventail de projets stratégiques liés à la durabilité, notamment la conception et la mise en œuvre de programmes de transformation durable ainsi que le développement de stratégies circulaires et de business cases. Eric Espérance est un expert de l’industrie automobile et des secteurs manufacturiers. Son domaine d’expertise fonctionnelle couvre l’innovation et la gestion de la R&D, le lean manufacturing ainsi que la stratégie d’entreprise et de business dans laquelle il développe de la création de valeur par le déploiement de l’Industrie 4.0. Avant de rejoindre Roland Berger, il a été Directeur de la R&D des sièges et vice-président de la Stratégie des échappements chez Faurecia puis Directeur de l’Innovation chez Valeo Eclairage. Il se consacre à l’amélioration de l’efficacité opérationnelle des fonctions R&D et Manufacturing. A ce titre, il a déployé des stratégies de plateforme chez plusieurs équipementiers automobiles.
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