OPINION. « Moscou referme le rideau de fer monétaire » (Michel Santi)
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Maxim Shemetov - Reuters
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Officiellement, c’est pour la stabilité financière. Il ne s’agit en fait que d’obéissance et de privation de libertés. Les relents du passé soviétique s’avèrent pestilentiels.
Une batterie de mesures « proposées » par le ministre russe des Finances interdira toute transaction libellée en monnaie étrangère aux résidents du pays. Dès à présent, le président dispose de toute autorité pour décréter la réglementation monétaire et pour imposer des restrictions pour l’ouverture, et même pour la conservation, d’un compte bancaire. Le Kremlin sera habilité à rendre illégale toute opération de change non autorisée en dollar ou en euro, qui, de toute façon, auront besoin d’un permis spécial de la présidence pour être transférés hors du pays.
Voilà donc une gradation supplémentaire dans l’isolation progressive – tant économique que politique – de ses citoyens, méthodiquement organisée par Poutine qui, progressivement, a établi un contrôle strict du flux des capitaux, saisi puis nationalisé des actifs privés, estampillé d’agent étranger toute organisation ne lui étant pas soumise, bloqué l’accès à des messageries populaires. Poutine ouvre un nouveau front, ne faisant pas cette fois appel à des armes, mais à des instruments qui achèveront de suffoquer sa population. La prison économique – mais aussi physique – attend désormais les Russes conservant quelques devises sous leur matelas, qui ont subi l’une après l’autre la fermeture de chaque porte et de chaque fenêtre qu’ils pouvaient avoir sur l’étranger.
Que du triste déjà-vu, en vérité, et du désuet, car l’URSS de Staline – monopolisant à l’époque tout deutsche mark, tout franc et tout dollar – considérait comme hautement subversive toute transaction de change. « Ennemis du peuple », ceux qui avaient le malheur d’être démasqués avec des monnaies étrangères se retrouvaient déportés au Goulag, parfois exécutés. Ce monopole d’État contraignant les citoyens à n’avoir que le rouble pour horizon était exercé en Union soviétique avec une totale paranoïa. Une infime élite pouvait décider qui aurait le droit de toucher au dollar, qui pourrait voyager, qui devrait disparaître dans les camps. Le rouble était une preuve de loyauté, et les devises le signe infaillible de trahison dans ce contexte où l’argent y était aussi important que l’idéologie, car les espèces étrangères étaient synonymes de contagion.
Ce faisant, l’URSS renforçait son isolation économique, brisait l’élan de ses échanges commerciaux, sapait son innovation, accélérait sa stagnation, encourageait le marché noir, ruinait sa monnaie. La surveillance des citoyens aboutit à la catastrophe économique, car les entreprises ne pouvaient rien planifier ni prévoir, et les ménages furent confrontés à une impitoyable inflation du fait de la raréfaction des importations. Ces dernières mesures poutiniennes ont sensiblement la même brutalité que celles de son prédécesseur, car le Kremlin a renoué avec l’ère où le contrôle économique était l’instrument privilégié pour s’assurer l’obéissance politique.
Le message adressé aux Russes est simple : votre épargne ne vous appartient plus. Celui adressé aux marchés l’est également : la loyauté prime la solvabilité.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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