OPINION. « Doctrine de sécurité nationale : la surenchère de puissance américaine, un boomerang stratégique »
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Alexis Coskun
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Par Alexis Coskun, Directeur FGS Global Paris, Docteur en droit public et chargé d’enseignement à l’Université de Strasbourg
La publication, en décembre 2025, de la nouvelle Stratégie nationale de sécurité des États-Unis approfondit le tournant en cours à Washington. Succédant à la version de l’administration Biden, datant de 2022, ce texte s’inscrit certes dans la continuité d’un durcissement stratégique, mais franchit un cap en assumant une approche utilitariste, si ce n’est égoïste, et résolument offensive, si ce n’est agressive, des relations internationales. Pour l’Europe, le message est limpide : la domination économique est la matrice principale de la puissance américaine. Les entreprises et décideurs européens doivent impérativement saisir la portée de ce paradigme, car il façonnera durablement leur environnement concurrentiel, réglementaire et technologique. Cependant derrière l’hypertrophie recherchée et claironnée de la puissance économique se profilent des risques qui menacent autant les européens et le monde à court terme que Washington à moyen et long terme.
« In everything we do we put America first ». Placée en exergue, cette phrase donne le ton : la stratégie américaine n’est pas guidée par un idéalisme multilatéral, mais par la défense exclusive des intérêts nationaux. L’économie y est présentée comme le fondement de la puissance militaire, politique et institutionnelle des États-Unis : « Notre économie est le socle de notre position mondiale et la base nécessaire de notre puissance militaire ». Le texte va plus loin, en érigeant la réindustrialisation, la « domination » énergétique et la suprématie technologique au rang de priorités stratégiques. Cette doctrine, dans la lignée des premières années du mandat Trump II, s’appuie sur une vision mercantiliste et interventionniste qui rompt avec la mondialisation libérale des décennies passées.
Mais que signifie concrètement cette doctrine ? Trois axes principaux se dessinent, qui impacteront directement l’Europe et ses entreprises – et qui, paradoxalement, comportent autant de risques pour les Européens et le monde que pour les Américains eux-mêmes, piégés par l’hubris de la puissance trumpienne.
La stratégie américaine vise à amplifier le mouvement de relocalisation industrielle, amorcé sous Trump I et poursuivi par l’Inflation Redution Act (IRA) du président Biden. L’objectif est clair : rapatrier la production, en particulier dans les secteurs stratégiques, via des tarifs douaniers, et une politique verticale de contrôle des minéraux et ressources critiques. Le tout, adossé à la profondeur et la liquidité du marché américain des capitaux et à une protection du rôle dirigeant du Dollar : « les États-Unis doivent s’assurer un accès indépendant et fiable aux biens nécessaires à leur défense et à leur mode de vie ».
Pour l’Europe, le risque est double. D’une part, poursuivre sur la voie de la désindustrialisation et de l’atrophie productive, phénomène déjà accentué par l’IRA et les politiques protectionnistes américaines. D’autre part, se retrouver marginalisée dans l’accès aux ressources critiques, alors que les États-Unis privilégient des partenariats bilatéraux et une logique d’autosuffisance.
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Ce pari américain n’est pourtant pas sans faille : les déficits de compétences et de main-d’œuvre demeurent extrêmement prégnants, la hausse des tarifs risque d’alimenter l’inflation, et la dépendance vis-à-vis de certains États producteurs de minerais et minéraux pourrait s’accentuer, tant du fait de l’absence de certains matériaux critiques sur le sol américain que du retard pris dans le déploiement des capacités de raffinage. Dans ce cadre un des objectifs affichés de l’administration Trump, répondre aux préoccupations de la classe moyenne américaine, semble impossible à satisfaire. Tant en termes d’efficacité économique que de souveraineté stratégique, le mercantilisme égoïste ne saurait constituer une solution idéale et le multilatéralisme pourtant dédaigné s’affirme comme une approche plus souhaitable et porteuse de résultats.
La stratégie de sécurité nationale réaffirme la volonté de faire des standards américains la référence mondiale, notamment dans l’IA, le cloud et les technologies quantiques. Il s’agit là d’une réponse directe à la Chine, qui pousse ses propres normes, mais aussi d’une tradition américaine d’extra-territorialité normative. Pour les entreprises européennes, le risque est évident : devoir se conformer à des standards décidés à Washington, sous peine de perdre l’accès au marché américain, ou d’être marginalisées sur la scène internationale.
À court terme, cette approche pourrait favoriser les géants américains du numérique. Mais elle comporte un talon d’Achille : en accentuant la fragmentation des marchés ou nécessitant des adaptations techniques importants, elle risque d’affaiblir et de tarir à terme la croissance des entreprises américaines. Elle encouragera aussi la Chine, et dans une moindre mesure l’Union européenne, à développer leurs propres standards, accélérant la balkanisation technologique du monde. Au-delà même des Etats-Unis une telle démarche risque, plus largement d’affaiblir le développement technologique mondial. Reprenant une analogie classique de la micro-économie, la recherche de l’utilité supplémentaire d’un acteur risque de faire baisser l’utilité de tous les acteurs de l’économie mondiale.
Le troisième pilier de la doctrine américaine est la « domination énergétique ». Les États-Unis entendent exploiter à plein leur capacité de production d’hydrocarbures, non seulement pour assurer leur croissance mais aussi pour renforcer leur influence géopolitique : « restaurer la domination énergétique américaine est une priorité stratégique majeure ». Pour l’Europe, cela signifie un risque de dépendance accrue vis-à-vis du gaz et du pétrole américains, alors même que la transition énergétique et la lutte contre le changement climatique sont reléguées au second plan par la nouvelle administration Trump.
Cette orientation comporte aussi un risque pour les États-Unis eux-mêmes : en misant sur le charbon et le pétrole, ils pourraient prendre un retard technologique dans les énergies propres et se retrouver dépassés et handicapés dans une économie mondiale qui progresse, même lentement, vers la décarbonation.
La Stratégie nationale de sécurité américaine 2025 acte donc un retour à un réalisme brutal et à la primauté de l’économie dans la puissance globale. Pour l’Europe, il est urgent de d’assumer que la compétition ne se joue plus seulement sur les terrains diplomatique et militaire, mais aussi – et surtout – sur les plans industriel, technologique et énergétique. Les entreprises européennes doivent anticiper ces évolutions, diversifier leurs chaînes d’approvisionnement, investir dans la souveraineté technologique et peser dans la définition des standards internationaux. Face à une Amérique qui n’a jamais autant assumé son unilatéralisme économique, l’Europe n’a d’autre choix que de construire sa propre autonomie stratégique, sous peine de subir les règles du jeu fixées ailleurs. Dans la défense du multilatéralisme n’est nullement preuve de naïveté, c’est un élément d’indépendance d’autonomie, particulièrement pour une Europe qui demeure, malgré des projets innovants importants, pauvre en ressources énergétiques et minérales et dont la main d’œuvre est vieillissante. Face à la doctrine Trump la recherche de collaboration équitables en Europe et à l’échelle du monde n’est pas seulement un projet moral ou politique mais bien une nécessité stratégique concrète.
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