OPINION. « La bourse a failli tomber dans le panneau »

Karl Eychenne
DR
Par Karl Eychenne, Chercheur chez René & Artaud
Le crime était presque parfait. La bourse devait s’écrouler sans que personne n’y trouve rien à redire. Les cassandres semblaient enfin avoir trouvé un public réceptif. Même d’illustres nabis de la finance annonçaient le déluge (Goldman Sachs, Morgan Stanley, Michael Burry, Robert Shiller…). Novembre fut le bon prétexte. Quelques accès de faiblesse en début du mois, puis des mouvements de ventes spectaculaires les journées suivantes, et l’affaire semblait alors bien engagée. Mais très vite la bourse sembla retrouver ses esprits, pour finalement rattraper tout ou partie de son retard. La purge ne s’est donc pas produite. Passé un léger doute, la bourse a vite retrouvé son humeur altière.
Pourtant les motifs ou mobiles ne manquaient pas. Le motif est objectif, il ne fait que lire ce que le réel lui donne à voir. Et ce réel flirtait alors avec le fantasque. En effet, les niveaux de marché anticipaient des taux de croissance des bénéfices insoutenables pour les prochaines décennies. Comme si les valeurs emblématiques de l’IA allaient pouvoir exercer leur monopole éternellement, et la demande du reste du monde restait toujours aussi forte. Et si le motif n’était pas jugé suffisant, alors on pouvait compter sur le mobile, subjectif. Le mobile ne fait qu’interpréter ce que le réel lui fait ressentir. Et ce ressenti était l’ivresse de l’investisseur, son exubérance. Acheter à ces niveaux là impliquait que l’investisseur n’allait pas suffisamment être rémunéré pour le risque qu’il acceptait de prendre.
Motifs ou mobiles plaidaient donc pour une chute bienvenue des marchés d’actions. Nous connaissons la suite. Sans complexe mais pas complètement stupide, la bourse a bien ralenti deux secondes à la vue d’obstacles. Mais semble-t-il pour mieux les contourner. Comment justifier une telle fuite en avant de la bourse ?
Si la bourse n’a pas donné suite, c’est bien qu’elle avait d’autres projets pour son avenir. Et chuter ne faisait pas partie de ses projets. Après tout, pourquoi la bourse devrait – elle se convertir aux sombres projets que d’autres avaient pour elle ? Rien n’oblige la bourse à reconnaitre des motifs et mobiles qui ne sont pas les siens. Et c’est bien là une nuance décisive qu’il faut saisir.
L’économiste considère la hausse du marché comme une promesse irréalisable de croissance de bénéfices des entreprises. L’investisseur considère la hausse du marché comme une exubérance en termes de prime de risque exigée. Le trader voit la hausse du marché comme une opportunité de vendre au plus haut avant les autres. Et l’Homme de la cité voit la hausse du marché comme une hérésie, une de plus dira t’il. Chacun voit la hausse du marché comme une raison de vendre, mais pour des mobiles et motifs différents.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Jean - Paul Sartre, le philosophe existentialiste athée, n’a jamais parlé finance de marché à ma connaissance, mais il nous éclaire sans le vouloir. De son point de vue, les motifs ou mobiles de vendre n’existent pas dans l’absolu. Ils n’existent qu’en rapport avec notre manière de lire le monde économique. Le PER élevé ne devient motif de vendre que parce que je lis le marché de cette façon. D’autres préfèrent le nombre de chats noirs croisés au petit matin…
Chacun découpe le monde à sa manière, pour reprendre les termes du philosophe dans « L’Être et le Néant » (chapitre I, partie IV). Car le monde ne nous apparait jamais neutre, il est toujours découpé selon nos grilles de lectures. Chacun vit la hausse du marché en fonction du monde qu’il se figure, la manière dont il se projette en lui. Et il semble bien que la hausse inaliénable de la bourse projette un monde bien plus ambitieux que celui promis par les oracles aigris. Autrement dit, il ne faut pas compter sur la bourse pour se convaincre elle – même qu’il est temps d’arrêter de monter. Seul un accident de parcours « imprévisible » sera susceptible de provoquer la chute. Il était donc vain de croire que la bourse allait en croire à l’apocalypse annoncée. Parfois, elle aurait dû (2000, 2008).