OPINION. « Guerre : que le meilleur gagne ? »

Jean-Christian Kipp
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Par Jean-Christian Kipp, Président du fonds Odysseus pour la défense des libertés et des droits humains (*)
Dans le conflit ukrainien, par exemple, l’Occident a fait le choix du droit, celui d’un pays souverain. Il vient au secours de l’Ukraine envahie en lui apportant une aide économique et militaire de dimension inégalée dans l’histoire. Le pays doit recouvrer ses territoires, et l’envahisseur russe, être puni. Mais cette aide ne permet pas d’inverser le cours du conflit. Elle maintient seulement l’Ukraine suffisamment la tête hors de l’eau pour assurer une défense acharnée. On y estime à 1 500 le nombre de victimes par jour. La démarche occidentale prolonge au prix de nombreuses vies ce conflit de haute intensité qui dure depuis trois ans et demi. Et la Russie qui se positionne progressivement en vainqueur conforte ses revendications, notamment territoriales, voire les étend.
Contrairement à l’objectif visé, l’Ukraine risque de payer au prix fort son courage et ses sacrifices, façonnant ainsi un double drame : celui de pertes humaines accrues et de pertes territoriales étendues. Si l’Occident avait fait le choix de minimiser les pertes humaines en la poussant à négocier, si ce n’est dès le début de la guerre, du moins dès l’échec de sa contre-offensive de l’été 2023, l’Ukraine s’en serait finalement mieux portée.
L’option du droit semble avoir été ici moins judicieuse que le choix de la vie, qui aurait conduit à une négociation de paix anticipée et des conditions plus favorables pour l’Ukraine. Dans le cas présent, le droit est allé contre l’humanité qu’aurait accompagnée l’arrêt rapide des combats.
Le cas ukrainien pose ainsi une question de fond : souhaite-t-on que l’issue du conflit soit équitable quitte à ce qu’il s’intensifie ou perdure, ou cherche-t-on, dans un souci humanitaire, à minimiser la somme des drames humains qu’implique toute guerre ?
Selon l’objectif visé, la réponse sera bien différente.
Le maniement de ce principe d’équité bien souvent mis en avant est délicat.
Dans la réalité, il est souvent difficile de savoir lequel des belligérants a tort, et lequel a raison. Au manichéisme réducteur, s’oppose la complexité de l’histoire et des situations.
Par ailleurs, l’équité nécessite une vision impartiale. Convenons que cela est rarement le cas. Le recours aux grands principes (droits de l’homme, souveraineté des États...) n’est souvent que le cache sexe de l’hypocrisie, et le reflet des intérêts propres de chaque camp.
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Il est certes dans le devoir d’un pays de défendre ses intérêts avant celui du protagoniste qu’il assiste. Mais cela devient inacceptable lorsqu’il refuse de constater qu’il s’est trompé, ou qu’il fait perdurer un conflit là où, à l’évidence, n’existe aucune chance d’issue favorable. C’est cruel et contre-productif car chaque journée supplémentaire apporte alors son lot inutile de victimes.
Ces réflexions permettent de regarder le conflit israélo-palestinien sous un angle qui échappe à l’impasse de savoir lequel des deux protagonistes est le plus dans son droit.
L’approche par l’équité est en effet sans issue. Les sensibilités sur le sujet différent et les arguments se perdent dans l’historique complexe du conflit. Pour certains, l’offensive israélienne revêt les traits d’une guerre dure mais nécessaire pour la survie du pays, pour d’autres, ceux d’un génocide caractérisé. N’est-elle pas la dernière péripétie d’un conflit qui remonte à la création de l’état israélien lui-même, il y a presque 80 ans ? Visions irréconciliables qui conduisent à une impossibilité de consensus entre pays, et au sein de chaque pays.
Le plan proposé par Donald Trump le 29 septembre 2025 et ratifié par l’ONU le 17 novembre ne s’embarrasse pas de ces considérations. En évitant que la bande de Gaza soit intégralement détruite par Tsahal, ses habitants déportés ou tués, il revêt une valeur humanitaire inestimable.
Même si son déroulement s’apparente plus aujourd’hui à une désescalade qu’à une paix réelle, il suit pour l’instant son cours. On ne peut que s’en réjouir après tant de massacres et de destructions.
Toujours est-il que le plan Trump, élaboré avec Israël et sans les Palestiniens, ne conduit aucunement à une paix équitable. Il fait résolument le choix du vainqueur.
Il implique en effet une reddition pure et simple des Palestiniens. Tsahal se retire certes, mais selon un calendrier non précisé. La bande de Gaza est placée sans limite de temps sous le contrôle d’une autorité internationale pilotée par les Etats-Unis et la constitution d’un État palestinien, conditionnelle à des évolutions non précisées, est repoussée à un horizon incertain. La colonisation de la Cisjordanie n’y est pas abordée. La reconstruction est prévue mais sans que les Palestiniens y jouent le rôle qui leur revient de droit.
La guerre de Gaza a fait depuis octobre 2023 près de 240 000 victimes, palestiniennes dans leur quasi-totalité. En ce sens, la cessation des combats donne au plan Trump une valeur humanitaire forte. En revanche, l’incertitude qu’il fait subir au peuple palestinien par une absence totale de calendrier de retour à sa souveraineté n’en fait aucunement un plan de paix.
Il n’est que la prolongation du soutien de l’Occident à Israël, en contradiction avec un verbatim d’appels au droit et à la justice.
Dans ces deux exemples, il apparaît que les politiques basées sur les notions, fluctuantes, contestées entre nations, de droit et d’équité, ont pour effet de prolonger les conflits. Lorsqu’il apparaît que l’agresseur s’imposera in fine, cette prolongation ne fait qu’affaiblir la position de l’agressé, au prix d’inutiles destructions. A contrario, viser l’arrêt des combats a l’immense avantage de sauver des vies. La paix qui en résulte risque certes d’être imparfaite voire contestable mais assurément moins que si son occurrence était repoussée. À toute guerre, il faut à un certain moment un vainqueur !
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(*) Jean-Christian Kipp est à la fois reporter de guerre, aventurier, entrepreneur, mécène, et anticonformiste.Aventurier, il a participé à de nombreuses expéditions depuis les années 80. Il a été volontaire humanitaire en zone de guerre, puis reporter en couvrant notamment le conflit afghano-sovétique (1985 à 1989), les derniers jours des Khmers Rouges au Cambodge (1993), la naissance du mouvement Taliban (1994), les conflit syrien (2020), ukrainien (2022), arménien (2023), et les émeutes en Géorgie (2024). Il écrit régulièrement dans la revue de géopolitique Politique Internationale. Entrepreneur, Jean-Christian Kipp a créé une dizaine de sociétés, notamment dans le domaine de la santé. La vente de ces sociétés en 2020 a permis de créer le Fonds Odysseus, ce qui lui garantit une stricte indépendance. La vocation d’Odysseus est de promouvoir la liberté sous toutes ses formes. Il est vice-président de la Société des Explorateurs Français.