OPINION. « Investissements Europe-Chine : quelles leçons tirer du retournement de l’histoire ? »
latribune.fr

Dominique Jolly et Denis Lacoste
DR
latribune.fr

Dominique Jolly et Denis Lacoste
DR
Par Dominique Jolly et Denis Lacoste (*)
A partir des années 1990, les investissements des entreprises occidentales en Chine ont été massifs et ont contribué au décollage économique du pays. Aujourd’hui, ce flux d’investissements se tarit de façon spectaculaire (Jolly, 2026). Dans le même temps, les investissements directs étrangers (ci-après IDE) Chinois vers l’Europe se sont beaucoup contractés ces dernières années (même s’ils ont connu un rebond récent). Une des raisons de cette chute réside dans les politiques de screening mises en place visant à protéger les intérêts européens. Pourtant, la question de mesures en faveur de ces IDE mérite d’être posée. Si l’on regarde en arrière, on peut voir la mesure dans laquelle les IDE occidentaux en Chine ont contribué à favoriser l’essor industriel de ce pays. Ne devrait-on pas s’en inspirer ?
Après une phase, durant les années 1980, où seuls quelques entrepreneurs étrangers visionnaires ont osé rentrer en Chine, les entreprises occidentales ont commencé à massivement y investir à partir des années 1990. Ce mouvement était motivé par un coût de production attractif du fait d’un coût du travail et d’un coût de l’espace ridiculement bas, mais aussi par un large marché intérieur chinois et des infrastructures qui allaient devenir une incroyable plateforme d’exportation.
Cela a fait le bonheur d’entreprises occidentales comme Schneider, L’Oréal, Philips ou Volkswagen qui ont su pénétrer le marché chinois. Ce développement s’est aussi fait au bénéfice des clients de l’Occident qui ont pu acheter du textile, de la petite électronique mais aussi des ordinateurs à des prix très concurrentiels améliorant ainsi leur pouvoir d’achat.
Les entreprises chinoises ont su profiter intelligemment de ces investissements étrangers en utilisant les avantages comparatifs de leur pays. Et l’énergie entrepreneuriale refoulée pendant des années maoïstes castratrices a pu se libérer dans un contexte plus que favorable :
Tout d’abord, ces investissements ont été toujours été réalisés sous la forme de joint-ventures avec des partenaires chinois, J.V. imposés par le pouvoir politique. Jusqu’à très récemment, la filiale détenue à 100 % a toujours été l’exception et non la norme. A travers ces coentreprises, les entreprises chinoises ont beaucoup appris de leurs homologues occidentales et ont pu se remettre à niveau. Et, à force d’investir dans l’innovation, nombre d’entreprises chinoises sont devenues leaders dans de multiples technologies, Ensuite, ces investissements et les collaborations inter-entreprises sous-jacentes se sont inscrits dans le cadre d’une stratégie déterminée du gouvernement chinois visant à construire un authentique système national d’innovation technologique (Jolly, 2022). Il en a patiemment assemblé toutes les composantes : universités, centres de recherche, parcs scientifiques et techniques prêts à accueillir des jeunes pousses, investissements massifs en R&D, structures de financement de l’innovation et aides d’état. Les étudiants chinois partis étudier aux États-Unis et revenus au pays ont pu également y contribuer en apportant de nouvelles pratiques managériales, mais aussi de connaissances scientifiques et techniques de premier plan,Enfin, bien sûr, les entreprises chinoises ont pu bénéficier d’un marché intérieur considérable, permettant de développer des avantages concurrentiels notamment dans les activités de volume comme les panneaux photovoltaïques (Jinko Solar), les smartphones (Huawei, Xiaomi), l’automobile (BYD, SAIC), le nucléaire (CNNC) les batteries (CATL), etc. La taille de ce marché rend également les Chinois de plus en plus puissants en matière de fixation de normes dans des activités émergentes.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Dans le même temps, en parallèle, les entreprises européennes ont moins bien négocié quelques virages technologiques comme dans les panneaux solaires, l’équipement téléphonique, les smartphones, les voitures électriques ou encore le nucléaire civil. Comme le souligne le rapport Draghi, leurs investissements se sont trop concentrés sur des technologies matures. Ce décrochage technologique et industriel est confirmé par le rapport récent de l’OCDE. Aujourd’hui, la Chine investirait 2.69 % de son PIB en recherche contre seulement 2,13% dans l’UE. En conséquence la Chine domine dans des technologies émergentes comme les batteries, les robots humanoïdes et peut-être bientôt l’intelligence artificielle. De son côté, l’Europe accuse le coup après des années de désindustrialisation avec des problèmes divers, bien sûr d’intensité diverse selon les pays : emploi, perte de souveraineté, perte de leadership, et elle peine à restaurer ses capacités industrielles. Cette perte de compétitivité a été martelée par les chefs d’entreprises à Anvers lors du récent Sommet Européen de l'Industrie de Février dernier. Selon eux il y a urgence et la situation s’est dégradée depuis la publication du rapport Draghi en 2025. Pour Markus Kamieth, organisateur du sommet et PDG de BASF « L'Europe perd des capacités industrielles à une vitesse jamais vue » (les Echos, 12 février 2026).
L’observation de ce renversement des équilibres entre Chine et Europe amène à quelques réflexions et à la question des moyens d’actions de l’Europe :
Alors que les Chinois viennent de passer presque cinq décennies à copier les technologies occidentales, il faut maintenant renverser la vapeur.
De multiples rapports sur la compétitivité européenne ont été publiés et parmi eux, le rapport Draghi de 2025, qui fait référence, insiste sur la nécessité d’investir massivement dans la recherche et les technologies clés, l’innovation de rupture, de réduire la fragmentation du marché Européen, de simplifier les réglementations, de renforcer les compétences et d’attirer les meilleurs talents.
Certains analystes pointent toutefois que ces mesures n’auront pas d’effets immédiats et que, face au « rouleau compresseur chinois », la stratégie d’innovation et de montée en gamme proposée par Draghi ne pourra protéger des pans entiers de l’industrie qui sont menacés directement et à court terme par la Chine. Ainsi, selon le rapport récent du Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan, seules deux options macro-économiques sont possibles pour faire bouger les lignes à court terme : une augmentation générale des droits de douane de 30 % vis-à-vis de la Chine ou une dépréciation de l’Euro de 20 à 30 % par rapport au Renminbi. Mais la hausse des droits de douane, complexe à mettre en œuvre, si elle protège les entreprises, prive les consommateurs de l’accès à des produits bon marché. Pour les industriels européens réunis à Anvers le constat de l’urgence est le même car la Chine crée « l'équivalent d'un tout nouveau secteur de haute technologie ». Les remèdes proposés sont toutefois différents : il faut pour eux réduire les coûts de l’énergie, rétablir des règles du jeu équitables, et stimuler la demande de produits made in Europe par la commande publique.
Mais face à la désindustrialisation européenne, dont les IDE occidentaux en Chine sont, quelques décennies après, en partie responsable, peu d’observateurs évoquent les IDE chinois en Europe comme une solution à nos problèmes. Pourtant, il semble évident que tant les mesures de protection proposées par le Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan que celles liées à la relance de l’innovation proposées par l’UE n’auront pas d’effets immédiats. Pour preuve, selon l’observatoire du European Policy Innovation Council publié en janvier 2026, seulement 15 % des 383 recommandations du rapport Draghi ont été totalement mises en œuvre.
Pour Pierre-André de Chalendar et Louis Gallois, toutes ces mesures n’auront que des effets de long terme et les entreprises des secteurs fragiles ne pourront attendre leurs effets. Pour eux, il convient d’explorer la piste de « l'ouverture maîtrisée aux investissements chinois en Europe, sous la forme de participations minoritaires assorties de transferts de technologie et de conditions de réciprocité » (Les Echos, 6 Mars 2026). Nous ne devons pas avoir honte de copier la recette qu’a utilisé la Chine pendant des décennies pour protéger nos entreprises et nos emplois. Dans un interview donné à BFM, Louis Gallois, fait un constat sans appel de notre situation concurrentielle "Je pense que maintenant nous sommes un pays émergent sur un certain nombre de produits vis-à-vis des Chinois". Et il évoque sans détour cette question des sociétés communes : "Quand j'essayais de vendre des Airbus en Chine, on me disait : Oui, mais vous devez coopérer avec Comac. Coopérer, cela veut dire les aider (...) Il faut faire la même chose. Vous voulez vendre des batteries en France ? Faites des joint-ventures, faites des sociétés communes avec des entreprises françaises, avec des transferts de technologies" (BFM, 15 Novembre 2025).
L’Industrial Accelerating Act qui a été proposé par la commission européenne intègre également une avancée dans cette voie. Il porte sur des investissements étrangers dans les batteries, les véhicules électriques, les panneaux solaires et les matières premières critiques. Il s’applique aux investissements de plus de 100 millions d'euros en provenance de pays disposant de plus de 40 % de parts de marché mondial dans un de ces secteurs.
Si cette proposition est adoptée en l’état, un investissement étranger en Europe ne pourrait être accepté que s’il satisfait au moins 4 des 6 critères suivants : participation dans l’entreprise inférieure à 49%, investissement réalisé à travers une société commune avec une entreprise européenne dans laquelle l’investisseur étranger détient une participation inférieure à 49%, un transfert de technologie prévu, un minimum de R&D conduit en Europe, le recours à un minimum d’intrants européens (30%) et de travailleurs européens (50%).
Comme le souligne l’économiste spécialiste du secteur de l’automobile Bernard Jullien, il est clair que dans des secteurs comme celui de la batterie où les acteurs européens ne peuvent plus espérer occuper une place de premier plan, une telle proposition ne peut être que considérée que positivement !
Il semble donc que, si les IDE chinois présentent indéniablement un danger pour les entreprises européennes, ils peuvent représenter une forte opportunité pour nos industries. Et les Chinois, bien conscients des effets bénéfiques qu’ont eu les investissements occidentaux sur leur sol, sont vent debout contre cette proposition de L’Industrial Accelerating Act . A nous d’accepter, et même de favoriser ce renversement de l’histoire, même si admettre notre faiblesse actuelle est douloureux. Acceptons d’utiliser ces IDE comme une des armes de la réindustrialisation de l’Europe et de les encadrer pour qu’ils profitent au mieux à nos entreprises et à nos emplois !
--------
Références bibliographiques
________
(*) Dominique Jolly est un ex-professeur de stratégie d'entreprise. Il a été directeur de la Walker School of Business & Technology de l'Université Webster (Genève, Suisse), doyen de la faculté de SKEMA Business School (Sophia-Antipolis, France) et directeur de la recherche à Grenoble École de Management (Grenoble, France). Il a également été professeur invité au Centre sur l'innovation en Chine du CEIBS (Shanghai, Chine) et à HEC Montréal (Montréal, Canada). Expert en stratégie d'entreprise, le professeur Jolly est un conseiller indépendant en affaires étrangères avec la Chine. Il travaille comme consultant pour plusieurs grandes entreprises et conseille des organisations internationales et des gouvernements étrangers dans les domaines de l'innovation et de la technologie. Ses missions l'ont amené à travailler dans plus de vingt pays en Europe, en Asie, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et en Afrique. Denis Lacoste est Professeur émérite de Stratégie et Management International à TBS Education où il a occupé plusieurs postes de direction. Docteur de l’IAE d’Aix-en-Provence, il a enseigné en formation initiale et continue dans de multiples institutions en France et à l’étranger. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, articles de recherche et articles de presse dans les domaines de la stratégie d’entreprise et de l’économie. Son dernier ouvrage « Les 10 notions clés de la stratégie d'entreprise » a été publié aux éditions De Boeck.
latribune.fr
OPINION. « La prochaine bataille de l’IA se jouera dans les conseils d’administration »
OPINION. « PME : et si l’enjeu n’était plus de financer la croissance, mais la résilience ? »
OPINION. « IA : la finance est devenue le premier test de compétitivité des entreprises européennes »
OPINION. « IA : ce que la machine ne pourra pas décider à notre place »
Comment la Chine a profité de ces investissements