OPINION. « Les drones et l’Union européenne »

Nicolas-Jean Brehon
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Par Nicolas-Jean Brehon, conseiller honoraire au Sénat, auteur de « Le fonds européen de défense », fondation Schuman, février et septembre 2025
Il y a au départ des raisons objectives. Le pays est pour l’essentiel une grande péninsule (sans compter ses iles et le Groënland ) et peut être facilement abordé par la mer. L’armée danoise est une armée modeste et « en cours de modernisation », comme toutes les armées européennes. Mais en attendant, elle n’a pas atteint le seuil qui pourrait la faire craindre par qui que ce soit. De là à considérer que c’est un point d’entrée dans l’espace otanien ? Mais pourquoi le Danemark ? La réponse est évidente et pourtant n’est commentée par personne: depuis le 1 er juillet et jusqu’au 31décembre 2025, le Danemark exerce la présidence de l’Union européenne. Qui en Europe a relevé cette coïncidence ? Les Russes, puisqu’il s’agit d’eux, semblent lire les institutions et les programmes mieux que les Européens eux-mêmes.
Une présidence, disait Jacques Delors, a trois fonctions : représenter l’Union, trouver des consensus sur les projets en cours et ouvrir des sentiers. Chaque présidence débute par la présentation d’un programme qui donne ses priorités. Quelles sont celles du Danemark ? « Une Europe plus sûre et plus compétitive ». Plus sûre. C’est la première priorité. « Les développements internationaux obligent l’UE à devenir un acteur géopolitique plus efficace. L’UE doit être en mesure de se défendre d’ici 2030 ». Soit. Ou plutôt, chiche, semble dire le camp d’en face.
L’objectif est simple et compris par tous. Tester les réactions militaires des alliés. Mais il faut aussi avoir une lecture politique de l’offensive car c’est le système institutionnel européen lui-même qui est visé. Deux sujets sont concernés.
Le premier sujet est celui de la solidarité européenne. La clause de défense mutuelle inscrite dans les traités est-elle applicable ? "Au cas où un État membre serait l'objet d'une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir ». Agression armée ? Ce n’est pas le cas. L’impact d’un vol de drone non identifié est considérable. Même sans explosif. Quelques drones suffisent à entraver les mouvements aériens, nuire aux économies. Le risque pour les aéronefs est lié au point d’impact, à la vitesse de l’avion et à la masse de l’intrus, pareil à un projectile. Personne ne peut prendre le risque d’une collision qui déstabiliserait l’appareil ou entrainerait une perte de propulsion. L’analyse coût bénéfice est incomparable. Inutile d’envoyer des Migs ou des Sukhoïs à 30 ou 40 millions d’euros et à 30 ou 40.000 euros l’heure de vol. Trois drones à 5 ou 10.000 euros suffisent à désorganiser le trafic d’un aéroport. Cinquante paralyseraient le trafic aérien de toute l’Europe. Cinq cent drones provoqueraient le chaos. C’est un message pour les pays européens : arrêtez de soutenir l’Ukraine sinon, je peux vous déstabiliser comme jamais vous ne l’avez été. Russie- UE : 1-0.
Même sans actionner la clause de défense mutuelle, la solidarité européenne est engagée par cet épisode. La France envoie des Rafales. Le Danemark réunit un sommet européen informel à Copenhague consacré à la sécurité. L’ordre du jour, préparé avant les survols au Danemark, s’est alourdi depuis. On y débattra d’un « mur anti drones » au flanc Est de l’UE. Un système de détection et de destruction des drones. Mais l’opinion est inquiète.
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Car le deuxième sujet, plus essentiel encore, est celui de la crédibilité européenne face à l’adversité.
Nul doute que cette protection (le mur de drones) viendra (en 2030 ?), mais aujourd’hui ce n’est pas le cas. Voilà trois ans que la guerre est nos frontières. Voilà trois ans que les formes de la guerre du XXI° siècle se sont dessinées, modifiant radicalement celles du XX° siècle. L’arquebuse, le canon, la mitrailleuse, le char, le drone… chaque époque a son innovation militaire qui change le combat. Certes, les reportages sur l’alerte H 24 des F 15 et des Rafales sont là pour rassurer mais au fond, ne laissent-ils pas une impression de malaise ?. Certes, on peut imaginer les difficultés de la lutte anti drones. La destruction directe est difficile, dangereuse et coûteuse. Le brouillage des données de localisation brouille tout le monde. Certes, il y a l’expérience des Jeux Olympiques à Paris. Une réussite mais sur un périmètre réduit. Trois drones à Orly ou Roissy y auraient le même effet qu’à Aalborg où l’aéroport a été fermé, le temps que les drones disparaissent ! Lorsqu’une poignée de drones arrive en bout de piste d’aéroport, les Etats européens sont en mode panique. En vérité, personne n’est prêt à lutter aujourd’hui contre ces intrusions. Russie-UE : 2-0.
La menace qui guette est extrêmement dangereuse. Le message qui pourrait se profiler est simple : avant de soutenir l’Ukraine, commencez par protéger les citoyens ! Trois ans de soutiens et quelques centaines de milliards d’aide potentiellement balayés par une poignée de drones. Russie-UE : 3-0. Autant dire que l’UE joue une partie essentielle pour sa crédibilité, son avenir. L’enjeu est politique.
2030, c’est loin. Cinq ans d’incertitude, c’est long. Pourquoi l’opinion se désintéresse t -telle de la construction européenne ? Parce que chacun, à tour de rôle, parle et discourt. Périodiquement, un leader allume un nouveau phare censé éclairer la politique et l’avenir européen :« L’économie la plus compétitive du monde », « l’Europe puissance », « la souveraineté européenne ». Depuis quelques années, le mot magique est la sécurité. « L’Europe qui protège ». Même si la défense reste une compétence nationale. En se mettant en première ligne, l’UE offre aussi sa vulnérabilité. La puissance protectrice européenne, soit. Mais trois drones passent et l’illusion s’écroule. Une poignée d’aéronefs sans pilote fera plus de mal à la construction européenne que toutes les statistiques et les discours plus ou moins anti européens.
Et ce ne sont pas les missiles sous les ailes des Rafales qui changeront cette impression. Les griffes du lion face à « l’avorton de mouche » s’amusait La Fontaine dans sa fable le Lion et le Moucheron. On en est là. Panique face aux moustiques artificiels. La Fontaine nous regarde nous débattre face aux avortons d’aéronefs et La Fayette se porte au secours du Danemark… Mais les Européens sont inquiets. Remarque, la fable finit mal pour tout le monde. Le moucheron qui se gaussait d’avoir vaincu le lion finit dévoré par une araignée.