OPINION. « Face aux incursions de drones, l’inertie de l’OTAN entre faiblesse et stratégie »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Alors que les services de renseignement allemands pensent savoir que la Russie attaquera à un moment où à un autre un Etat membre de l’OTAN, la question de sa capacité de décision et de défense interroge. Depuis plusieurs semaines, des drones se balladent sur le territoire de l’alliance transatlantique sans que rien ne soit fait et malgré les forts soupçons qu’ils soient bien russes. Pourtant, Emmanuel Macron l’a rappelé récemment : si des drones survolent l’espace européen, les États ont le droit de les abattre. Pourtant, rien en Pologne entre le 19 et le 10 septembre dernier, rien au Danemark entre le 22 et le 28 du même mois, rien en Allemagne et en Belgique ces derniers jours. Pire du côté estonien, trois avions MIG-31 clairement identifiés comme russes ont violé son espace aérien. Une évidence serait de les détruire comme les drones, certes. La Lituanie a voté une loi propre autorisant l’armée à abattre les drones qui entreraient illégalement sur son territoire. Cette situation, sans précédent, interroge : jusqu’où l’OTAN pourrait-elle aller face à une telle provocation ? Et comment éviter que la riposte ne déclenche un engrenage incontrôlable ?
Comme toute organisation importante, l’OTAN nécessite non seulement du temps de réflexion mais aussi d’adaptation pour passer à l’action et nos ennemis le savent bien. Le problème est d’abord juridique et politique. Le traité de l’Atlantique Nord repose sur deux articles clés. L’article 4 permet de convoquer des consultations entre alliés lorsqu’un État membre se sent menacé. L’article 5, lui, engage une réponse collective en cas d’attaque armée. Il n’a été activé qu’une seule fois, après le 11 septembre 2001. Mais un survol de drones, même hostiles, suffit-il à qualifier une « attaque armée » ? Rien n’est moins sûr, surtout si les preuves manquent ou si l’attribution à la Russie ne peut être établie de manière irréfutable. C’est toute la difficulté : sans preuve claire, une riposte risquerait d’être politiquement explosive.
Face à un incident de ce type, plusieurs scénarios existent. Le plus immédiat consiste à exercer la souveraineté nationale : abattre tout drone intrus. C’est une mesure défensive, légitime et proportionnée. Mais elle pourrait provoquer une escalade, surtout si Moscou nie toute responsabilité. Et Poutine a prévenu, nous poussant à faire pour le moment profil bas. L’étape suivante serait une concertation entre alliés dans le cadre de l’article 4, pour échanger les renseignements et afficher une position commune. Ce dialogue diplomatique s’accompagnerait alors d’un renforcement militaire : patrouilles aériennes accrues, surveillance radar, défense antidrones. Dans le même temps, des mesures non militaires supplémentaires pourraient être prises : sanctions économiques, expulsions diplomatiques ou opérations cyber de neutralisation ciblée. Tout ceci paraît bien faible quand on mesure la menace pour la sécurité de l’Europe.
Mais franchir la ligne d’une riposte militaire directe contre des installations russes serait une tout autre affaire. Cela reviendrait à reconnaître un acte de guerre, et donc à prendre le risque d’une escalade majeure. C’est pourquoi l’OTAN s’efforce de maintenir un équilibre entre fermeté et retenue mais pour combien de temps ? N’a-t-on pas le sentiment au fond d’être totalement dépourvus ou est-ce au fond un moyen d’éviter le pire et de ne pas s’emballer face à l’inconnu? Elle doit prouver sa capacité à protéger sans pour autant se laisser entraîner dans un conflit ouvert avec une puissance nucléaire.
Mais il est vrai que les risques d’engrenage sont réels. Une mauvaise attribution pourrait déclencher une crise inutile. Une réponse trop faible affaiblirait la crédibilité de l’Alliance, tandis qu’une réaction trop forte pourrait rallumer la guerre froide. Ce qui pour beaucoup de services de renseignements européens arrivera de toute façon dans les années à venir. Entre ces deux extrêmes, les États membres doivent trouver une ligne de conduite claire : défendre chaque mètre de ciel européen sans perdre de vue la nécessité d’éviter la guerre. Dans ce contexte, la prudence stratégique ne serait pas pour beaucoup de stratèges un signe de faiblesse. Elle serait même, espérons-le, la condition de la sécurité collective.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et et du NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm).
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