OPINION. « Comment l'UE peut-elle structurer son “statecraft” économique »
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Par Véronique Chabourine, analyste stratégique
En février, la Cour suprême des États-Unis a invalidé une partie des droits de douane instaurés par l’administration Trump au titre de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) de 1977, estimant que cette loi ne permettait pas d’imposer des droits de douanes sans validation du Congrès. Dans les jours qui ont suivi, l’exécutif américain a annoncé la mise en place de nouvelles mesures tarifaires, cette fois en s’appuyant sur la section 122 du Trade Act de 1974, qui autorise l’adoption de mesures tarifaires temporaires en cas de déséquilibre économique jugé exceptionnel. Cette séquence intervient après une première phase de tensions commerciales à l’été 2025. La Commission européenne avait engagé des consultations, rappelant son attachement aux règles du commerce international et sa capacité à mobiliser ses instruments de défense commerciale. Cette séquence ne relève pas d’un simple ajustement juridique : elle illustre la normalisation du droit commercial comme instrument de puissance.
Cette séquence reflète une transformation plus large : l’économie est désormais pleinement intégrée aux rapports de puissance. Depuis 2022, l’Union européenne a adopté une série de mesures restrictives à l’encontre de la Russie, combinant gels d’avoir, exclusions financières et restrictions à l’exportation de technologies sensibles. Parallèlement, elle a renforcé plusieurs instruments destinés à protéger son marché et à encadrer ses dépendances stratégiques : entrée en vigueur du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières en 2023 ; application du règlement sur les subventions étrangères en juillet 2023 ; adoption de l’Instrument anti-coercition en décembre 2023 ; adoption du règlement européen sur les semi-conducteurs (Chips Act) la même année ; et montée en puissance des mécanismes de filtrage des investissements étrangers. Pris isolément, ces instruments répondent à des vulnérabilités spécifiques ; considérés ensemble, ils dessinent une inflexion stratégique.
Loin d’être conjoncturelles, ces initiatives traduisent la mise en œuvre progressive de ce que l’Union désigne depuis 2020 comme son « autonomie stratégique ouverte » (open strategic autonomy).
Si l’autonomie stratégique a d’abord été conçue comme un cadre de résilience et de réduction des dépendances, les instruments mobilisés par l’Union en débordent désormais le périmètre initial, passant de la résilience à la conditionnalité. Cette évolution s’apparente à ce que l’on désigne comme le statecraft économique — l’usage assumé des instruments économiques, financiers et réglementaires au service d’objectifs géopolitiques. Le statecraft économique ne s’exprime pas de manière uniforme. Les États-Unis l’articulent autour de la centralité du dollar et de l’extraterritorialité financière, capables de combiner sanctions et contrôle à l’exportation de technologies. La Chine l’inscrit dans une stratégie étatique coordonnée mobilisant politique industrielle, contrôle des ressources critiques et planification de long terme. L’Union européenne, elle, s’appuie principalement sur l’ampleur et l’attractivité de son marché intérieur ainsi que sur la portée extraterritoriale de ses normes. La question n’est donc pas de savoir si l’Europe peut imiter ces modèles, mais si elle peut transformer sa puissance normative en levier stratégique cohérent.
Les instruments adoptés ces dernières années ne visent plus uniquement à réduire des vulnérabilités ; ils conditionnent progressivement l’accès au marché européen à des standards climatiques, technologiques ou concurrentiels. La question n’est donc plus de savoir si l’Europe pratique le statecraft économique, mais si elle en assume les implications politiques.
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Les données empiriques confirment que le statecraft économique n’est pas une nouveauté pour l’Union européenne. Selon les données du Global Trade Alert, l’UE adoptait déjà 2 010 mesures classées comme « harmful to foreign commercial interests » en 2021, avant même le choc géopolitique ukrainien. L’année 2023 marque un pic partagé par les grandes puissances — 2 192 mesures pour l’UE, 1 614 pour les États-Unis, 1 738 pour la Chine — dans un contexte de tensions systémiques accrues. En 2025, toutefois, la trajectoire européenne diverge : 1 555 mesures « harmful » contre 1 971 mesures « liberalising » soit un solde net d’ouverture, quand les États-Unis (1 277 contre 767) et la Chine (1 483 contre 1 159) conservent un ratio coercitif dominant. Ces données doivent être interprétées avec prudence, les catégories « harmful » et « liberalising » ne traduisant pas nécessairement l’intensité économique des mesures. L’UE demeure la seule des grandes puissances à maintenir un équilibre en faveur de l’ouverture.
Selon l’indice Elcano de présence globale, l’Union européenne demeure l’un des premiers acteurs de projection économique mondiale, sa puissance reposant majoritairement sur ses flux commerciaux et d’investissement. Les données de la CNUCED confirment cette exposition : en 2024, l’UE a enregistré 268 milliards de dollars d’IDE entrants et 446 milliards d’IDE sortants. Pour une puissance dont la force repose sur l’interdépendance, le statecraft ne peut pas être réduit à une logique coercitive. Il doit rester, ciblé et proportionné face à la coercition extérieure sans compromettre l’ouverture qui fonde la puissance structurelle européenne.
Le statecraft géoéconomique fait désormais partie des instruments structurels de la puissance. Pour l’Union européenne, il ne peut cependant constituer une stratégie autonome. Son efficacité dépend de sa capacité à s’articuler à une logique d’anticipation et de consolidation des positions stratégiques. Jusqu’à présent, nombre d’outils européens ont été élaborés dans l’urgence : le Chips Act après les pénuries de semi-conducteurs, la stratégie sur les matières premières critiques après la prise de conscience des dépendances industrielles, ou encore le renforcement des contrôles à l’exportation dans le contexte de la guerre en Ukraine. Mais une doctrine ne peut se réduire à une succession d’ajustements post-crise. L’UE ne peut demeurer dans une posture d’adaptation permanente aux initiatives des autres grandes puissances. Cela implique d’identifier les secteurs dans lesquels l’Europe peut devenir incontournable — semi-conducteurs, normes numériques, infrastructures critiques, défense — et d’y concentrer ses efforts. La mutualisation de certains achats stratégiques, notamment dans la défense, le renforcement coordonné des politiques industrielles ou encore la maîtrise de points d’étranglement stratégiques (choke points) constituent autant de leviers pour structurer des interdépendances favorables.
Cela suppose de dépasser la simple juxtaposition des initiatives nationales et d’engager un alignement stratégique renforcé dans les secteurs où l’Europe peut consolider des positions de centralité. Dans des domaines tels que la défense, l’accélération des investissements — notamment dans le cadre de Readiness 2030 — pourrait s’accompagner de mécanismes favorisant les achats communs et la convergence industrielle, afin d’éviter la dispersion des capacités.
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Sources :
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