OPINION. « Doha Forum 2025 : le retour du dialogue global dans un monde géopolitique fracturé »
latribune.fr

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
latribune.fr

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Le Doha Forum est né au tournant du millénaire, dans un moment d’incertitude mondiale où les fractures géopolitiques semblaient s’accélérer plus vite que la capacité collective à y répondre. C’était déjà les signes avant-coureurs non seulement d’un essoufflement du multilatéralisme mais celui par voie de fait aussi du retour historique des puissances régionales. Lorsque le Qatar décide en 2000 de lancer un espace annuel de réflexion, puis d’organiser officiellement la première édition en 2003, il ne s’agit encore que d’un pari audacieux : offrir à la région du Moyen-Orient un équivalent de Davos, mais tourné vers le politique, la diplomatie et la régulation internationale. En réunissant dès ses débuts plus d’une centaine de responsables politiques, d’experts, de diplomates et de chercheurs, Doha s’est donné pour mission de faire dialoguer ce que le reste du monde séparait, fragmentait ou ignorait. Depuis, chaque année c’est le rendez-vous géopolitique mondial incontournable, et une vitrine incontournable pour la pétromarchie qui cherche chaque jour à assoir un peu plus son statut de médiateur international.
Au fil des années, ce rendez-vous est devenu l’une des plateformes les plus singulières du débat international. Sous la bannière “Diplomatie, Dialogue, Diversité”, le Forum s’est imposé comme un lieu où se disent/ lisent non seulement les crises du monde, mais aussi les débuts de solutions possibles pour en finir. Sa particularité est de n’exclure personne : voix occidentales, États du Sud global, dirigeants politiques, chefs d’entreprise, ONG, institutions internationales, universitaires et acteurs de la société civile. Le Forum n’est plus un objet émergent ; il fait désormais partie du paysage diplomatique global. L’année dernière, il recevait aussi bien Antonio Guterres, le Secrétaire général des Nations Unies que Sergei Lavrov, l’inoxydable Ministre russe des Affaires étrangères.
Si le Doha Forum a pris une telle dimension, c’est aussi parce que le Qatar, en vingt ans, est devenu bien plus qu’un petit État du Golfe. Son influence dépasse aujourd’hui son poids démographique ou territorial. C’est non seulement de la diplomatie d’influence mais également du multilatéralisme adapté au monde d’aujourd’hui : le Qatar évolue aussi bien dans le cadre des Nations Unies que dans les négociations bilatérales à la mode Trump. Alors que les équilibres mondiaux se recomposent, Doha s’est imposé comme un acteur clé de la médiation internationale, de la corne de l’Afrique à l’Afghanistan, en passant par l’Ukraine, le Congo et Gaza, capable de parler à tout le monde et de jouer les intermédiaires avec nombre d’ « infréquentables ». Qu’il s’agisse donc de dossiers aussi sensibles que les négociations sur Gaza, les discussions entre l’Iran et les États-Unis, la médiation en Afghanistan, la stabilisation au Sahel ou les efforts de désescalade dans la région des Grands Lacs, le Qatar apparaît depuis quelques années malgré les critiques et les attaques comme un intermédiaire crédible, mobile, disponible, souvent discret et toujours courtisé. Il a petit transformé son capital financier, énergétique et symbolique en une véritable puissance de négociation. Et le Doha Forum est précisément la vitrine de cette ambition : un espace où Doha montre qu’elle n’entend plus seulement observer le monde, mais contribuer à le modeler. Le Qatar a peut-être compris avant d’autres que la diplomatie moderne ne passe plus uniquement par les chancelleries, mais aussi par les plateformes de dialogue. En accueillant chaque année dirigeants politiques, institutions régionales, acteurs privés, philanthropes, chercheurs ou organisations internationales, il s’installe durablement dans la catégorie des acteurs globaux qui structurent l’agenda mondial.
L’édition 2025 se tiendra les 6 et 7 décembre sous le thème “La justice en action : derrière les promesses, le progrès ». En effet, il ne s’agit plus de promettre, mais d’agir ; non plus de constater les fractures du monde, mais d’esquisser des réponses concrètes. Face à l’impuissance de la communauté internationale, le Qatar cherche à marquer sa différence et devient aussi un relais des Etats-Unis qui cherchent de plus en plus à se désengager de nombre de théâtres de conflit dans le monde. Dans un moment où les crises se superposent — conflits armés, instabilité économique, transformations technologiques, défis climatiques et dérèglements politiques — le Forum entend replacer la notion de justice au centre de la gouvernance mondiale. Pendant deux jours donc, Doha accueillera un casting qui illustre cette ambition : Hillary Clinton, Bill Gates, des dirigeants arabes, africains et asiatiques, le Président syrien de transition Ahmed al-Charaa, Donald Trump Jr., des responsables d’organisations internationales, des think tanks, des diplomates et des entrepreneurs du monde entier. Le Forum devient ainsi une scène où se croisent les puissances traditionnelles, les nouvelles forces régionales, les philanthropes influents, les technologues, les décideurs privés et ce que l’on appelle désormais les chantres de la diplomatie parallèle. Les discussions porteront sur la paix et la sécurité internationales, la transformation des économies, les risques géopolitiques liés aux technologies émergentes et à l’IA, la gouvernance du changement climatique, la fragmentation du multilatéralisme, et la question centrale de l’équité dans le monde. Il faut voir ce qui se passe en dehors des conférences également. Au-delà des sessions plénières, le Forum est devenu un lieu stratégique de rencontres bilatérales parallèles. Comme Davos, Doha Forum n’est pas qu’un évènement de plus : à la croisée de l’Occident, de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie, il s’efforce de sonder, d’influencer, et de pacifier ce monde en pleine mutation et qui semble partir à la dérive de jour en jour.
_____
(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l'Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

latribune.fr