OPINION. « En France, c’est la double peine : le climat se dérègle mais les institutions aussi »
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Serge Guérin et Philippe Naccache
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Serge Guérin et Philippe Naccache
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Par Serge Guérin, sociologue, professeur à l’Inseec-GE et Philippe Naccache, enseignant-chercheur en développement durable à l’Inseec-GE
Les débats actuels à l’Assemblée nationale et dans les médias offrent un spectacle déprimant où chaque parti rivalise d’inconséquences en faisant miroiter, à leurs différents électorats, des lendemains enchanteurs. Ainsi, le PS demande un retour de l’âge de la retraite à 62 ans ou encore la création d’une taxe Zucman aux effets magiques. De son côté, le RN déploie un programme dont on a peine à comprendre la cohérence, promettant allégrement plus de dépenses, plus de pouvoir d’achat, moins d’impôts et de contrainte pour les entreprises. La LFI, quant à elle, cherche à assurer une suprématie à gauche en s’attelant, à travers des postures de plus en plus radicales, à démanteler la Vème république, et peut être la République elle-même…Le bloc central n’est, quant à lui, ni un bloc, ni central, et adopte des positions, économiques comme politiques, de plus en plus difficiles à lire, allant jusqu’à la demande de démission du chef de l’État…
Ces comportements érodent nos institutions et la confiance que le pays met en elles. Cette situation pourrait être perçue comme une simple crise politique ou pire de régime, qu’il serait possible de passer par pertes et profits dès la situation clarifiée par une élection présidentielle salvatrice. C’est peu probable car les promesses faites par les différents partis politiques ne pourront in fine que faire des déçus et laisser des traces dans l’opinion. En effet, qu’elle sera la réaction des électeurs lorsque, par exemple, le RN prendra le pouvoir et se trouvera contraint de choisir entre plus de redistribution et donc d’impôts ou plus de libéralisme économique ? De même, quels sentiments habiteront ceux qui auront cru au slogan « faisons payer les riches ! » lorsque la taxe Zucman, ou l’une de ces nombreuses variantes, accouchera, si elle voit le jour, d’une disposition qui taxera à la marge et qui peut-être sera inapplicable ou encore inconstitutionnelle… En tout cas très en deçà des sommes promises et nécessaires pour réduire la spirale de l’endettement et des inégalités. Bref, il sera bien compliqué de redescendre « de l’idée vers les faits », pour reprendre les termes de Tocqueville.
Il ne faut pas sous-estimer le poids, dans la perte de confiance en nos institutions et en la démocratie, des postures politiciennes, qui ne se concrétisent jamais. Nombreux sont ceux qui, encore aujourd’hui, fustigent le non-respect du vote du 29 mai 2005 sur la constitution européenne, même si le candidat Sarkozy avait été clair sur sa volonté de passer outre le résultat en cas d’élection. Les illusions lyriques qu’elles nourrissent finissent depuis longtemps dans le fracas du réel (endettement, démographie atone, immigration non choisie et non régulée) et laissent des traces dans les esprits et dans les votes…
Il est évident que la solidité des institutions, et la confiance qu’elles doivent inspirer aux citoyens, est indispensable à la polis. Cependant, sans que nous en ayons pleinement conscience, nous sommes déjà entrés dans une nouvelle période de l’humanité, celle du dérèglement climatique. La terre est actuellement environ 1.5 degré plus chaude qu’avant la période industrielle. Les températures vont continuer à croître comme le reconnait le programme des Nations-Unis pour l’environnement qui table sur +2,5 degrés à l’horizon 2100 si l’ensemble des promesses faites pour l’ouverture de la COP 30 sont tenues, et +2.8 degrés avec les politiques actuellement mises en œuvre. Or, le dérèglement climatique va produire de plus en plus d’effets sur nos sociétés, rendant indispensable des institutions politiques fortes pour maintenir la cohésion de la société alors que les conditions de vie vont immanquablement se déliter. A cet égard, Isabel Schnabel, de la BCE, souligne que le dérèglement climatique va produire plusieurs formes d’inflation. Parmi elles, la greenflation, conséquence de la transition écologique et des minerais nécessaires à celle-ci. Pensons à la voiture électrique dont les prix la rendent inaccessible à la majeure partie de la population, ce qui nourrit des tensions et des clivages entre citoyens et politiques. Selon le sondage Verian/l’Opinion, seulement 21% des Français envisagent d'acheter une voiture électrique et la voiture thermique reste le moyen de transport quotidien le plus utilisé. A cette inflation, se surajoute une climateflation qui est la conséquence des évènements extrêmes tels que les canicules qui impactent les prix des produits agricoles. Ainsi, Kotz dans Environnemental research Letters montre que les prix de la consommation alimentaire ont augmenté, par exemple en Espagne de 50% sur l’huile d’olive en 2024 après les sécheresses de 2022 et 2023. Ce cas n’est pas isolé en Europe : le Royaume-Uni a vu le prix des pommes de terre augmenter de 22% après un hiver plus rigoureux. Plus grave, selon le même Kozt, en 2024 dans Nature Communication Earth & Environment, il faut anticiper, dans le cas de forte émission de gaz à effet de serres, une inflation sur les produits alimentaires allant jusqu’à 2% an par an jusqu’en 2035. Nous possédons de nombreuses indications sur les conséquences de l’augmentation des prix alimentaires sur les sociétés. Sans préjuger des conséquences concrètes qu’auront ces phénomènes inflationnistes pour nous, nous disposons de nombreuses recherches qui devraient nous mettre en garde. Ainsi, par exemple, selon Anderson en 2017 dans The Economic Journal, la persécution des juifs en Europe entre 1100 et 1800 aurait été en partie liée à une variation très faible de la température ayant eu des conséquences sur les récoltes. Cette persécution a été accentuée par la faiblesse des institutions. C’est peu ou prou le même constat que fait Synder dans son ouvrage, Les terres noires, lorsqu’il souligne, dans un contexte qui dépasse celui de la seule inflation, que les lieux où l’extermination des juifs a été moindre sont ceux où les institutions étaient fortes. De même, Lagi en 2011, a montré la corrélation entre l’augmentation de l’indice FAO des prix des produits alimentaires, et l’instabilité politique en Afrique du Nord et au Moyen Orient. Instabilité qui s’est traduite par les printemps arabes. Les contestations politiques qui en ont découlé ont occasionné des violences de grande ampleur comme en Égypte ou en Syrie et ont eu impact bien au-delà de leurs seules frontières. Le cas syrien est à cet égard particulièrement édifiant quant aux multiples conséquences qui l’a engendré : bouleversements dans la région notamment avec l’irruption de Daech à partir de l’Irak, terrorisme en Europe notamment les attentats de novembre en France, vague migratoire qui a contribué à la déstabilisation des sociétés Européenne et à la montée des tensions nationalistes notamment en Allemagne.
A ces éléments de fragilisation, on doit ajouter les questions de sécurités publiques. Ranson, en 2014 dans le Journal of Environmental Economics and Management, montre très clairement que les températures ont un effet sur les comportements criminels notamment sur les viols et les agressions avec circonstances aggravantes. Là encore, les institutions de l’État régalien devront être assez puissantes pour éviter que ne s’instaure un climat de désordre publique.
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Face à ces multiples écueils, la société française, si elle ne veut pas s’engager dans une voie funeste, doit renforcer la crédibilité et la confiance des citoyens dans ses institutions politiques et cela au moment où la confiance de la population française et au plus bas. En effet, selon Ipsos/Cevipof, 34% des Français pensent que "d'autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie". Malheureusement, le comportement adolescent de la classe politique fragilise nos institutions alors que, plus que jamais, nous allons devoir nous appuyer sur ces dernières pour affronter une myriade de conséquences liées au a dérèglement climatique. Le spectacle qu’offre la classe politique sacrifie non seulement notre crédibilité actuelle, mais pire encore, elle obère nos chances de demeurer une société prospère et démocratique apte à affronter les effets du dérèglement dans les prochaines décennies.
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