OPINION. « Lutte contre la drogue : prévenir, plutôt que sévir »
latribune.fr

Charles Hadji
DR
latribune.fr

Charles Hadji
DR
Par Charles Hadji, Agrégé de philosophie, et habitant un « quartier sensible » de Grenoble (*)
Après l’assassinat, à Marseille, de Mehdi Kessaci, frère d’un militant antidrogue, le Président Macron a pointé la responsabilité des consommateurs. « C’est parfois les bourgeois des centres villes qui financent les narcotrafics » ! Faut-il donc vraiment considérer les consommateurs comme coupables ? Et comment le fait si préoccupant de l’explosion de la consommation doit-il éclairer et orienter la lutte?
Pour contrer ce qu’un ministre de l’Intérieur avait appelé la « mexicanisation » de la société, on songe spontanément à un accroissement de la répression anti-trafiquants, passant par une augmentation des effectifs de police et une intensification des actions de celle-ci ; ainsi que par un développement de l’arsenal juridique. Les réponses de ce type sont sans doute nécessaires, mais nullement suffisantes. Car ni elles ne s’attaquent à la racine du mal, ni elles ne le traitent dans toutes ses dimensions.
Il faut donc regarder les choses en face : la lutte contre les trafiquants n’est que la moitié du problème. Y aurait-il trafic, s’il n’y avait des clients ? Ne peut-on affirmer que le consommateur est, pour le moins, « complice » ? Tant que des gens souhaiteront se droguer, une action se réduisant à la seule lutte contre l’offre risque d’être aussi aveugle que vaine. Elle ne fera que déplacer les points de vente, sans amoindrir la force du torrent, ni les violences qu’il fait subir.
Pour que le combat ne soit pas frappé d’hémiplégie, il est donc nécessaire de lutter aussi, et peut-être surtout, contre la demande. Mais comment ?
Tout d’abord, si l’on veut être cohérent dans le cadre d’une réponse qui serait à dominante répressive, en réprimant la consommation aussi fermement que la vente ! Mais la répression, des uns (les dealeurs) comme des autres (les consommateurs), ne saurait être la seule réponse possible. Non seulement parce que, pour ces derniers, il ne faut pas trop vite transformer la responsabilité (sociale) en culpabilité (pénale). Mais surtout parce qu’il peut être au-moins aussi approprié de prévenir que de sévir.
Pour un combat efficace, il faudrait développer une double action préventive. L’une, socio-éducative, au niveau des individus. L’autre, économique et culturelle, au niveau de la société. Car au-moins deux champs d’action sont concernés: celui des représentations et des mentalités individuelles; et celui des raisons de vivre, c’est-à-dire des valeurs qui donnent sens à la vie en société, au sein d’une nation.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

On doit en effet observer que si l’opinion est unanime à condamner les trafiquants, elle fait preuve d’une certaine indulgence à l’égard des consommateurs. Si bien qu’une véritable schizophrénie s’installe. Si le droit condamne l’usage, la société tend à le tolérer. D’un côté, et légitimement, on crie haro sur les trafiquants. Mais d’un autre côté on admet, si on ne le valorise, le recours à la drogue, chez certains grands artistes, ou écrivains ; ou même managers ou chefs d’entreprise. Comme si la drogue était un ingrédient nécessaire au génie. Voire à tout travail intensif.
Il faudrait donc armer psychiquement les individus, en transformant leur représentation de la drogue, et en fortifiant l’outil qui leur permettra de résister, à savoir la volonté. Ou, pour parler comme le général Mandon, la « force d’âme ». Une double prise de conscience est nécessaire : de la nocivité foncière de la drogue, vecteur de servitude ; et de la force du pouvoir de résistance que constitue la volonté, facteur de libération. Le combat devrait prendre ici la forme d’un travail éducatif, et social (à l’Ecole, comme dans les associations, et les familles) pour revaloriser, et développer, en chacun, la « force d’âme ».
Mais l’usage de la drogue révèle souvent une souffrance. Sa consommation a alors pour fonction de combler un manque. On ne se satisfait pas de sa vie personnelle. On recherche un supplément d’être. Les « substances » jouent le rôle de médicaments contre le mal de l’âme. Or une telle souffrance, psychologique et sociale, touche aujourd’hui plus particulièrement les jeunes, qui expriment de façon préoccupante un sentiment de solitude, dans un contexte où leur santé mentale ne cesse de se dégrader (cf. Le Monde du 09/10/24).
Comme l’a exprimé le philosophe Alain, « Le bonheur, c’est la saveur même de la vie ». Si la vie perd sa saveur, qui va la lui rendre ? On peut faire l’hypothèse que l’on sera d’autant moins tenté de se tourner vers une drogue espérée « réparatrice » que l’on disposera de bonnes raisons de caresser l’espoir d’une vie heureuse.
Mais quelles sont les raisons de vivre et d’espérer qu’offre aux jeunes la société actuelle? N’est-il pas temps de réanimer ce qui serait un « rêve français », propre à donner l’envie de s’engager dans une aventure collective, avec la perspective d’un horizon commun suffisamment « lumineux » pour que cela en vaille la peine?
Nous souffrons aujourd’hui sans doute d’un déficit d’utopie porteuse, c’est-à-dire d’un déficit de transcendance. Il faudrait reconstruire un projet commun, nous réunissant autour de valeurs susceptibles de donner du sens, et de procurer de l’énergie, à chacune de nos petites vies humaines.
Il est clair, en tout cas, que si l’on n’agit pas sur les mentalités, et faute de pouvoir faire référence à des valeurs porteuses, le combat contre les trafiquants a toutes les chances d’être perdu d’avance, quels que soient les nouveaux plans de lutte imaginés et mis en place par les hommes politiques.
_______
(*) Agrégé de philosophie, Docteur d'État ès Lettres et Sciences Humaines, Professeur honoraire (Sciences de l'éducation) de l'Université Grenoble Alpes (UGA), Charles Hadji s'est consacré pendant vingt ans à la formation des enseignants des premier et second degrés, avant d'être enseignant-chercheur à l'Université de Lyon, puis à celle de Grenoble. Ses travaux ont porté principalement sur les apprentissages, et sur l'évaluation. Il est l'auteur, entreautres, de « Faut-il avoir peur de l'évaluation ? » (Bruxelles, De Boeck, 2012) ; et de « Le défi d'une évaluation à visage humain » (Paris, ESF Sciences Humaines, 2021).
latribune.fr