Economie positive : on a envie d'y croire mais...

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Le président François Hollande feuillette un exemplaire du rapport Attali sur l'économie positive lors de sa remise par l'auteur à l’Élysée le 21 septembre.
Le président François Hollande feuillette un exemplaire du rapport Attali sur l'économie positive lors de sa remise par l'auteur à l’Élysée le 21 septembre. (Crédits : Reuters)
Le Forum autour de "l'économie positive" qui a eu lieu au Havre du 25 au 27 septembre porte de belles idées. "L'économie change, changeons l'économie" : le slogan parle à beaucoup. Reste aux décisionnaires à s'en saisir pour ne pas laisser le sujet aux seuls experts ou à quelques initiatives isolées.

Une économie où le gain ne serait pas une fin en soi mais un moyen au service de la marche du monde. Une économie où les générations futures trouveraient leur place plus naturellement. Une économie qui respecterait la planète et où l'environnement ne serait pas la cinquième roue du carrosse. Nombre de citoyens sont désormais convaincus du bien- fondé de ce qui apparaît presque aujourd'hui comme un impératif.

"L'altruisme est un moteur plus puissant que l'individualisme"

Jacques Attali qui préside aux destinées de ce mouvement "pour une économie positive" n'a pas tort dans son diagnostic : "Le règne de l'urgence caractérise l'économie actuelle et domine la société dans son ensemble. Or, sans la prise en compte du long terme, la vie de nos contemporains deviendra un enfer. L'économie positive vise à réorienter le capitalisme vers la prise en compte des enjeux du long terme. L'altruisme envers les générations futures y est un moteur plus puissant que l'individualisme animant aujourd'hui l'économie de marché".

Son rapport "pour une économie positive" remis à François Hollande le 21 septembre dernier et présenté au Havre au Forum de l'économie positive est truffé de bonnes idées.

Plusieurs des propositions portent sur les questions financières: «Rediriger l'épargne et les investissements vers les activités positives» (portant sur le long terme), «favoriser le développement de la microfinance», «poursuivre et amplifier la lutte contre les paradis fiscaux», «indexer la rémunération des dirigeants sur la positivité de l'entreprise» et «mettre fin à la myopie actionnariale».

La définition de l'entreprise doit même être modifié

La définition même de l'entreprise dans le Code civil doit être modifiée, étant actuellement tournée vers «l'intérêt de ses associés capitalistes». Un tel amendement «forcera les dirigeants d'entreprises (...) à avoir des comptes à rendre à d'autres qu'aux actionnaires et à faire en sorte que d'autres indicateurs se développent et à la finance d'être responsable», relève le rapport.

Le document préconise la création d'un «Conseil du long terme», qui prendrait en compte les intérêts des générations futures et qui pourrait voir le jour «à partir du Conseil économique, social et environnemental» (Cése).

"Il nous appartient maintenant d'accélérer la mise en place de cette économie positive", écrit Jacques Attali.

Faire des propositions françaises au niveau de l'Union européenne

Oui mais comment ? Certes, François Hollande a accueilli favorablement ce rapport. Il a invité ses auteurs à définir d'ici un an, avec le Cése, une «feuille de route de l'économie positive» dans le cadre des perspectives de la France dans dix ans. Et appelle de ses vœux un grand «débat participatif sur l'économie positive", qui pourrait faire, a-t-il dit, l'objet de propositions françaises au niveau de l'UE.

Si «les prétentions» des gouvernements portent sur le long terme, «toutes leurs actions néanmoins sont souvent de court terme», a-t-il admis. «L'économie positive doit les obliger à lever la tête».

Stigliz avant Attali

Et pourtant. Souvenons-nous. Joseph Stiglitz, le prix Nobel d'économie, venu lui aussi au Havre la semaine dernière se faire l'écho de l'économie positive, n'avait-il pas remis en 2009 à Nicolas Sarkozy le rapport de la "Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social" ?

Son but était de développer une "réflexion sur les moyens d'échapper à une approche trop quantitative, trop comptable de la mesure de nos performances collectives" et d'élaborer de nouveaux indicateurs de richesse.

Le PIB était notamment en ligne de mire et il était question de remettre en cause des chiffres trop éloignés des mesures du bien-être social, ainsi que du développement durable économique, écologique et social. D'autres rapports ont suivis mais dans les faits... rien.

Croisade contre les raisonnements trompeurs fondés sur le PIB

Au Havre, le même Joseph Stiglitz est venu rappeler que 90% de la croissance dégagée lors de la reprise de 2009-11 aux États-Unis, après la crise financière, a profité à 1 % de la population alors que les 99 % autres ont connu une chute de leurs revenus.

Ce prix Nobel continue sa croisade contre les raisonnements trompeurs fondés sur le PIB, un instrument de mesure selon lui illusoire. "Le PIB monte mais les revenus de la plupart des gens baissent ou stagnent", assène Joseph Stiglitz.

Rifkin défend "l'altruisme relationnel"

De son côté l'américain Jérémy Riffkin est aussi venu rappeler l'urgence d'une troisième révolution industrielle, Jacques Attali défendant, lui, le concept "d'altruisme relationnel" comme nouveau moteur de l'économie avant que la dictature nous submerge.

"La crise n'est pas seulement due à la globalisation des marchés mais aussi à celles des idées", a martelé Stiglitz. Sous-entendu, nos croyances doivent être revues et corrigées.

Nous sommes nombreux à l'avoir compris. Nombreux aussi à espérer que cela change justement. "C'est le rôle que l'on essaye de jouer : penser le changement et faire en sorte que cela change", a confirmé Jacques Attali.

Aucune réelle volonté des décisionnaires de changer le monde

Certes, comme le disait Francis Blanche, "il vaut mieux penser le changement que changer le pansement". Mais, depuis trois ans, nous n'avons jamais eu autant de brillants experts pour le penser. Il ne faudrait pas que tous ces "sachants" venus prêcher les convaincus que nous sommes s'en retournent penser le monde sans aucune réelle volonté des décisionnaires de le changer.

On rêve d'une Université d'été du Medef sur l'économie positive et de patrons du CAC 40 plus présents au Havre. Car il s'agit bien désormais "d'inciter les entreprises à modifier leurs comportements" comme le suggère le rapport sur l'économie positive. "Le poisson pourrit toujours par la tête", a rappelé Henri Lachmann, l'ancien président de Schneider.

"Plus on monte dans la hiérarchie plus on a des devoirs"

"Donc les dirigeants sont désormais sommés de donner une ligne et une vision plus claire. Plus on monte dans la hiérarchie plus on a des devoirs et moins on a de droits. Ce n'est pas le système qui pose problème c'est la façon dont il est conduit. Je ne crois pas à l'altruisme en économie. Mais je crois à la solidarité et à la responsabilité", a-t-il déclaré au Havre.

Reste donc à réunir des décisionnaires et des praticiens pour non pas discuter des propositions du rapport mais étudier concrètement comment les mettre en œuvre. Faudra-t-il attendre un changement de génération ? Les jeunes prouvent quotidiennement qu'ils aspirent à travailler autrement. Ils sont déjà en réseau. Encore faut-il qu'on leur donne la parole, qu'on leur fasse une place et surtout plus confiance.

 

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a écrit le 09/10/2013 à 12:02 :
ça ressemble beaucoup aux projets de désarmement. C'est logique et rationnel, et même moral. Mais on attendra toujours que ce soit l'autre qui commence. Il ne s'agit pas d'altruisme mais de volonté commune et de force pour faire respecter cette volonté.
a écrit le 09/10/2013 à 11:54 :
L'entreprise ne serait tournée que vers «l'intérêt de ses associés capitalistes». C'est oublier la satisfation des clients qui est l'objectif principal et la culture de la relation client à long terme imposée par le fait qu'il est plus coûteux de conquérir un nouveau client que d'en conserver un. L'entreprise n'oublie pas la satisfaction de son personnel dont la motivation conditionne la performance globale. L'entreprise n'est donc pas un diable individualiste sous prétexte qu'elle entre dans la jeu de la concurrence. Depuis 50 ans, une théorie s'est imposée : la séparation entre la politique sociale qui organise la satisfaction des besoins collectifs et la politique économique tournée vers la production de biens et services. A ce titre les entités comme la planification nationale qui donne une vision économique et sociale à long terme, et les démarches participatives sont devenues obsolètes. Mais cet abandon n'est pas le seul fait des entreprises. Les pouvoirs publics ont aussi largement abdiqué pour privilégier les considérations électoralistes.
Réponse de le 09/10/2013 à 12:18 :
Les entreprises et les pouvoirs publics, c'est nous ...
Réponse de le 09/10/2013 à 14:10 :
+ 1000 diable !!!
a écrit le 09/10/2013 à 11:24 :
???hummmm , l'espoir fait vivre....ou survivre plutôt
a écrit le 09/10/2013 à 10:47 :
En bref, une retour en arrière avec l'expérience du présent, un simple constat d?échec afin de reprendre un autre chemin dont nos aïeux avaient connaissance mais que l'on a perdu de vue! La décroissance n'est pas loin! La simplicité volontaire semble avoir de l'avenir!
Réponse de le 09/10/2013 à 11:26 :
ouais, un retour en arrière avec l'expérience du présent..."..ouais, c'est comme dans la vie dire : ah! si jeunesse savait...ah! si vieillesse pouvait... ! " mais, non, c'est pas comme ça, que ça se passe, hélas..
a écrit le 09/10/2013 à 10:41 :
"Donc les dirigeants sont désormais sommés de donner une ligne et une vision plus claire (...)"

-> "sommés" (et non "sommer")
Réponse de le 09/10/2013 à 11:27 :
asseyez vous confortablement, et buvez de l'eau! c'est pas pour demain !!

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