Nous sommes en 1820. Le vent s'engouffre dans les voiles des moulins à vent. Des villageois traversent les champs, affrontent la boue. Les chevaux souffrent tant les pentes sont raides. Partout des vignes et des cabanons plantés dans un maquis assez chaotique. Nous sommes très, très loin de Paris, et pourtant à quelques terrains vagues seulement. Montmartre est alors un îlot de 128 mètres d'altitude, une commune dépendant du département de la Seine. En 1820, le peintre Horace Vernet s'installe. Son voisin s'appelle Géricault. Corot débarque vers 1830. À partir des années 1820, Montmartre, c'est le « mont Chevalets ».
En 1860, Montmartre est rattaché à la capitale et commence vite à devenir celle de l'art. Après la guerre de 1870 et la Commune, la force d'attraction de Montmartre s'amplifie. Renoir s'y installe. La Butte devient le cœur battant de la bohème. Un monde interlope joyeux, déluré et fauché se retrouve au Lapin Agile, qui appartient à Frédéric Gérard, figure de la vie artistique et bohème montmartroise, surnommé « Le père Frédé ».
À partir de 1904, les baraquements misérables d'un lieu nommé le Bateau-Lavoir accueillent peintres, sculpteurs, gens de lettres, de théâtre et marchands d'art. À travers les portes chancelantes du Bateau-Lavoir se faufile un air de liberté. S'y côtoient Picasso, Juan Gris, Amedeo Modigliani, le Douanier Rousseau ou Auguste Herbin. Montmartre aimante les peintres marginaux de l'époque, les réfugiés accueillis à bras et yeux ouverts. Au fil des ans, Van Dongen et Van Gogh arrivent des Pays-Bas, Juan Gris et Picasso d'Espagne, Kupka et Mucha de Tchécoslovaquie [alors dans l'empire austro-hongrois], Modigliani d'Italie, Brancusi de Roumanie. Certains de ces émigrés deviendront les Français les plus adulés de la planète. Montmartre, c'est l'Europe du pinceau. On y débat, on s'y amuse, s'y stimule, s'y épanouit, s'y affronte, s'y réconcilie la nuit. Aujourd'hui encore, Montmartre est un mont d'accueil.