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La dictature des réseaux

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 24 juin 2010 à 17:04 - Mis à jour le 25 février 2014 à 16:20

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06 juin 2026

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Juin 2010. Qu’ils soient techniques ou humains, affectifs ou sociaux, philosophiques ou professionnels, les réseaux « physiques » et électroniques – Facebook, Twitter, Linkedin, Viadeo, Smartphones… - façonnent nos existences, en graduent l’intégration, et nourrissent l’idéologie au nom de laquelle sans eux l’individu n’est rien ni personne. Une réalité irréversible, y compris dans le champ professionnel et de l’entreprise. Mais une réalité qui, sous l’écorce des vertus universellement célébrées,...

« Tout, absolument tout est réseau. La société est elle-même entièrement structurée par, et tendue vers les réseaux ». Le sociologue Pierre Musso, auteur de « Critique des réseaux » (PUF, 2003), claque l'évidence : les réseaux ont totalement architecturé les existences, technologique ou humaine, personnelle ou professionnelle. Au point d'imposer une dépendance, un diktat. Techniques (Internet, télécommunications, électricité, transport…), les réseaux définissent et quadrillent le territoire contemporain, jusqu'à précipiter l'organisation dans la panique lorsque survient une défaillance. La formidable paralysie du transport aérien lors de l'éruption du volcan islandais Eyjafjöll, les menaces proférées par la Russie lors du conflit géorgien en 2008 de suspendre l'approvisionnement de l'Europe en gaz naturel, ou plus prosaïquement l'interruption immédiate de l'activité quand le réseau informatique de la PME se grippe, illustrent la cascade des avertissements aux réseaux technologiques. Mais cette vassalité n'est pas que matérielle. Elle n'est pas non plus que naturelle, dès lors, comme le rappelle Daniel Parrochia, professeur de philosophie à l'Université Lyon 3, « que nous sommes insérés dès la naissance dans une multiplicité de réseaux et que nous ne pouvions vivre dans l'isolement ». Elle a innervé les rapports humains, personnels et professionnels, au gré des clubs, surtout des réseaux sociaux, informatiques, et électroniques. « L'individu se doit d'être en réseau. Il n'a plus le choix. Et de toute façon on ne lui donne plus le choix », poursuit Pierre Musso, également enseignant-chercheur à l'Université de Rennes et au laboratoire LIRE de l'Université Lyon 2. Au risque sinon, corrobore Dominique Cardon, sociologue au Laboratoire des usages d'Orange Labs, et chercheur associé à l'EHESS, d'être enfermé dans la catégorie discriminée et exclue des « immobiles ». La société est toute entière considérée comme la mise en réseaux des individus ; la place, la valeur de chaque personne sont elles-mêmes indexées au degré de rapports, de connaissances, d'informations, de communication sécrétées par les réseaux… Ces derniers constituent une idéologie, une vulgate tentaculaire que l'universitaire nomme « rétiologie ». Ils deviennent « norme », « obligation », « commandement ». Et in fine…dictature. L'examen fera sourire parmi les inconditionnels des Blackberry et autres Smartphones, les utilisateurs compulsifs de Facebook, Linkedin, ou Viadeo, les « addicts » des réseaux et autres cénacles professionnels ou identitaires. En réalité, il expose les particularismes d'une société percluse d'ambivalences. Et la liste est longue.

Factice

Les réseaux éteignent les cloisonnements ? Ils en créent aussi de nouveaux, dès lors que s'y arriment des participants en quête de valeurs, d'ambitions, d'intérêts communs, jusqu'à dessiner les contours de logiques communautaristes, ségrégationnistes, voire sectatrices, synonymes de repli et de ghettoïsation. Les réseaux libèrent et émancipent ? « Une liberté bien factice lorsqu'on sait qu'ils forment une toile d'araignée surveillée, contrôlée, et tracée de manière indélébile », corrige Martine Le Boulaire, directeur d'Entreprise et Personnel à Lyon - Facebook, accusé de divulguer la vie privée des internautes, de fissurer la confidentialité des discussions, d'être employé à des fins répréhensibles (apéritifs géants mortels, affrontements de bandes) commence d'ailleurs de cristalliser l'opprobre -. Ils ressuscitent des formes inédites d'endogamie et de conformisme : la frénésie d'informations reçues, outre qu'elle donne l'impression de combler un mal-être et une angoisse, aliène la pensée par soi-même et favorise la prise de position par procuration, jetant là les bases d'une nouvelle forme de « totalitarisme ». Dans ses réalités les plus paroxystiques, rôde le spectre de la dilution de l'identité, du délitement de la personnalité, aspirées dans celles qu'impose le réseau auquel on participe et dont on attend tellement reconnaissance. La sujétion aux valeurs, aux principes dudit réseau peut en effet conduire même subrepticement et inconsciemment à éroder son indépendance, sa liberté de penser, de dire, de contester, de se singulariser.
Les réseaux révolutionnent les modes décisionnels ? Ils répandent l'illusion d'une démocratie vertueuse, de rapports égalitaires,  et d'un foisonnement créatif. « Ils rendent les égoïsmes compatibles », défend Richard Collin, professeur à Grenoble EM et directeur de l'Institut de l'entreprise 2.0. « On a opposé ces nouveaux systèmes très horizontalisés à ceux, verticalisés, qui caractérisaient depuis toujours l'Etat et les grandes entreprises. Mais c'est un leurre ; tout réseau fonctionne selon un mode en réalité fortement hiérarchisé », affirme de son côté Pierre Musso. Après les premières chimères, réapparaissent les postures traditionnelles : « et très vite se détachent un leader, son adjuvant, le traître, l'opposant systématique… », complète Daniel Parrochia. Et difficile de proclamer la démocratie et l 'intégrité lorsqu'à l'occasion d'un recrutement le dirigeant d'entreprise impose le choix d'un membre de sa caste et consolide la consanguinité du corps social.

Isolement

Les réseaux éduquent car ils informent ? Mais qu'est-ce qu'être informé lorsqu'il s'agit d'être submergé de bribes de données, surgies de toutes parts et consommées sans discernement ? Un tel envahissement donne davantage de complexifier que de déchiffrer le monde. Les réseaux favorisent de nouvelles formes d'engagement ? A condition de ne pas fuir ses responsabilités derrière le confortable écran. Et d'accepter que la plupart des utilisateurs les emploient de manière volatile, volage, sporadique, au gré des intérêts concrets qu'ils en extraient, « et conformément à l'infidélité systémique de la société », tempère Richard Collin. Les réseaux relient les individus ? Mais quelle est la nature du lien lorsqu'il transite par un circuit informatique et s'exonère de la dimension non verbale et para-verbale - l'attitude, les silences, les vêtements, les yeux, les gestes, les rictus… - qui forme, indique le consultant Moss Kellal, « 93% de la communication entre deux individus » et concentre les trésors de la relation humaine ?
D'autre part, ce qui prévaut dans la société est le morcellement de la collectivité desdits individus, quand il y a peu dominaient encore les grandes catégories qui participaient à sa lisibilité et à son équilibre ; on espère ainsi restaurer via les réseaux une communauté de valeurs et de repères aujourd'hui disséminés et atomisés… en partie par la faute même de ces réseaux. Leur emploi inconsidéré apparaît comme une riposte aux désordres, à l'aléatoire qu'ils ont eux-mêmes…fécondés. Dominique Cardon mesure leur progression au fur et à mesure que les représentations collectives faiblissent, que la stabilité et la durabilité des statuts vacillaient, et que la société s'individualisait et se désunissait. « Celle-ci est dorénavant celles des compétences individuelles ; chaque personne a donc pour logique de s'appuyer sur les compétences des autres, afin de progresser. D'où l'utilisation des réseaux pour les identifier et les partager ». Lesquels simultanément séparent et agrègent, dispersent et rassemblent, éloignent et solidarisent. « Etre en réseau sur son ordinateur douze heures par jour, soi-disant pour s'extirper de l'isolement, n'est-ce pas consacrer tout ce temps à s'isoler ? », regrette Pierre Musso.

L'autre

Plus grave, l'omnipotence des réseaux concomitamment résulte et est à l'origine d'une reconsidération de l'individu. La substance même de celui-ci, c'est-à-dire ce qu'il est, est désormais conditionnée à la qualité de « l'inter, de l'entre deux, du passage », bref à ce que génère la mise en réseaux de ses vies personnelle et professionnelle. « Les réseaux entraînent une reféodalisation de la société », insiste Pierre Musso, et l'identité de l'individu, autrefois conditionnée à la fixité, au territoire, à la temporalité longue, est dorénavant assujettie à l'éphémère, à l'immédiateté, à la mobilité, à la disparition des distances. « Le temps du XXIèmee siècle n'est plus celui de la contemplation, le temps pour soi est interrompu », constate Dominique Cardon. Avec pour dommage collatéral le sentiment d'exister par, grâce à, à travers l'autre. Ainsi, l'autre est à la fois l'infection et le médicament, l'anxiété et l'anxiolytique, la plaie et la cautérisation. Il est ce qui angoisse et sécurise. Il est aussi ce qui permet de conjurer pour beaucoup une peur : celle d'être seul face à soi-même, pour soi-même, dans un environnement marqué par sa complexité et sa fragilité, par l'instabilité ou la dissolution de repères traditionnels -couple, famille, emploi -, et par un horizon temporel obstrué qui dénude chacun des habituelles garanties de pérennité et de profondeur et enrobe le présent d'une excitation inédite. Une catharsis trompeuse. « Regardez les adolescents rivés sur leur portable ou les adultes sur la boîte mail de leur Smartphone : tout silence est assimilé à un abandon », démontre Pierre Musso.

Illusions

Au rythme des réseaux, tout devient course, hâte, flux, mouvement, mais aussi déracinement, dématérialisation, individualisation, qui imposent à chaque sujet de s'y inféoder, sous peine sinon de creuser la béance de sa propre existence… L'emploi inconsidéré est le moyen de sustenter sa boulimie de connaître, de savoir, de dire, dans une société libérale qui a soustrait aux normes qualitatives le dogme de la quantité, dont les règles de la marchandisation et de l'utilitarisme n'épargnent pas les liens (lire encadré), enfin qui est irriguée par l'injonction de la compétition et de la concurrence qui exacerbe la peur de ne pas être et donc le besoin viscéral d'être dans les réseaux.
Cette constitution de l'identité dans le prisme des réseaux favorise chez l'individu l'éclosion d'un narcissisme, d'un égocentrisme, et parfois d'un exhibitionnisme dont l'envergure enfle proportionnellement au sentiment d'être de plus en plus petit, isolé, perdu, déraciné, dans un monde de plus en plus peuplé, complexe, mobile, compartimenté, uniformisé. Tout progresse de concert : l'anonymat et la solitude que l'on éprouve, la frustration de ne pas être reconnu et valorisé, et alors l'expression d'un égotisme, d'un nombrilisme, « preuves que l'on existe ». Une « preuve », une validation de son identité auxquelles correspond aussi la prolifération des blogs - lesquels épousent une autre caractéristique de la société en réseaux : le sentiment et l'illusion, pour leurs auteurs les plus quelconques, que leur pensée est intéressante et utile aux autres… -, et que fertilise une nouvelle tyrannie : celle de la transparence, du besoin de tout cerner et de tout comprendre, de traquer un mystère et une énigme devenus insupportables. Certes, nuance Dominique Cardon, le registre de l'intimité serait « globalement préservé » par les utilisateurs, certes, soutient Richard Collin, « nous sommes ce que nous partageons, et à ce titre elle sert le lien humain, le lien social » ; il n'empêche, l'extraordinaire porosité des sphères privées et professionnelles exposée dans les réseaux sociaux à de quoi faire frémir. Bref, la schizophrénique société des réseaux consolide les dualités et provoque ce que Daniel Parrochia qualifie d'anomie : l'illusion de réparer ce qu'elle a préalablement endommagé.

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Les prouesses techniques inhérentes aux réseaux sociaux constituent-elles un progrès humain, moral, social ? A l'aune des enfermements, des pollutions, des menaces détaillées ci-dessus, la réponse n'est guère positive. Certes, les mouvements de déconnexion progressent, qui exhortent à quitter momentanément Internet ou le téléphone portable pour se réapproprier la maîtrise du temps et revitaliser sa relation à l'autre et… à soi-même. Des interruptions « vitales » selon Dominique Cardon, puisqu'elles éloignent de la noyade, de la servilité, d'une évaporation pathologiques « heureusement rares ». Reste que l'utopie et le fétichisme technologiques se sont imposés et enracinés. Au risque, prophétise Pierre Musso, de l'irruption lente d'une nouvelle forme de barbarie. « Nous sommes face à un formidable défi philosophique et éthique », indique le sociologue. 4,5 milliards d'individus sont reliés par téléphone portable, 1,5 milliard le sont par Internet. Plus rien n'empêche le nomade du désert lybien, l'informaticien de Canton, l'éleveur de Patagonie, et le banquier londonien d'être en lien. C'est heureux. La planète a-t-elle pour autant gagné en fraternité, en sagesse et en responsabilité ? Daniel Parrochia sourit : « Les chantres de la mondialisation heureuse » ont beau jeu de le proclamer, le mythe d'une planète harmonieuse et humaine érigée grâce aux vertus de l'intelligence collective et de l'interconnexion des réseaux, est un leurre. Pour preuve, l'état de la civilisation et la longue liste des chaos de toutes qui la lézardent. « Son étymologie est parfois bien utile pour cerner le sens exact et les implications d'un mot. Celle du réseau est rétis. Qui signifie filet. Qu'emprisonne-t-on dans les filets si ce n'est la liberté de celui que l'on capture ? »

Denis Lafay

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