Nicolas Baverez : "La liberté, première victime du Covid-19 ?"
Denis Lafay

Photo d'illustration
Olivier Roller
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Olivier Roller
... hérent à l'après-coronavirus. Le salut, c'est-à-dire la nécessité de discernement, de courage et d'engagement, résulte peut-être des attributs de toute crise aussi majeure que cette pandémie : "elle oblige à regarder le monde tel qu'il est et non tel que nous aimons à le rêver", complète l'auteur de L'Alerte démocratique (L'Observatoire, février 2020). Qui, comme une éclatante illustration de l'indicible "moment" que nous traversons, convoque Jean Giono et ses lumineux enseignements sur "l'humanité des hommes" que l'épidémie de choléra lui inspira dans Le Hussard sur le toit.
Dans Le Hussard sur le toit, Jean Giono raconte les aventures d'Angelo Pardi, colonel italien qui, contraint à l'exil pour avoir tué en duel un officier autrichien, part à la recherche de son ami Giuseppe au cœur de l'année 1832, dans une Provence ravagée par le choléra. "Le choléra, explique-t-il, est un révélateur, un réacteur chimique qui met à nu les tempéraments les plus vils ou les plus nobles". Il en va aujourd'hui de même de l'épidémie de coronavirus qui jette une lumière crue non seulement sur le grand écart des comportements humains - de l'héroïsme à l'irresponsabilité et la lâcheté - mais aussi sur la fragilité des systèmes de soins, les déséquilibres du capitalisme mondialisé, la désintégration des sociétés, l'insuffisance des capacités de gestion des crises et l'effondrement de la gouvernance mondiale.
La pandémie se mondialise, 2,6 milliards d'hommes - soit le tiers de l'humanité - étant désormais confinés. Elle présente aujourd'hui un quadruple visage. Elle se stabilise en Asie ; elle touche de plein fouet l'Europe ; elle va atteindre les Etats-Unis avec des conséquences redoutables tant sur la population car 29 millions d'Américains ne disposent d'aucune assurance santé que sur l'économie ; elle reste occultée dans les pays autoritaires pour des raisons idéologiques - notamment en Russie ou en Iran - et dans le monde émergent - Afrique en tête - qui ne dispose le plus souvent pas de systèmes de santé performants. Au total, le coronavirus représente la pire crise sanitaire depuis la grippe espagnole qui tua entre 50 et 100 millions de personnes en 1918.
Le choc est économique, avec une récession de 3 à 5 % de l'activité mondiale en 2020 et la déstabilisation de l'économie de bulle reposant sur l'accumulation de quelque 300 000 milliards de dollars de dettes publiques et privées. Il est surtout politique. L'épidémie de coronavirus soumet les nations à un test impitoyable de leur capacité de résilience et de gestion de crise. Elle exacerbe les tensions du système international, notamment la confrontation stratégique entre les Etats-Unis et la Chine et, à travers elle, la lutte entre la démocratie et les nouveaux régimes autoritaires. Elle souligne le fossé qui se creuse entre la montée des risques globaux et le démantèlement des principes, des institutions et des règles qui organisaient la coopération entre les nations.
Par la pression qu'elle exerce sur les dirigeants et sur les systèmes de gouvernance, sur les économies et les sociétés, la crise relève d'une forme de guerre. Et force est de constater que les démocraties, à l'exception notable de l'Asie, l'abordent dans des conditions très défavorables, dominées par l'impréparation, la confusion et la division. Venant après le krach de 2008 et les vagues d'attentats djihadistes, s'inscrivant sur fond de flambée du populisme et de remontée des risques stratégiques, cette crise représente un ultime avertissement que les démocraties doivent entendre, sauf à mettre la liberté politique en très grand danger.
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La pandémie accélère tout d'abord le retournement de la mondialisation qui s'affirme depuis la crise financière de la fin des années 2000. Les risques liés à l'étirement des chaînes de valeur et à la dépendance à la Chine s'ajoutent désormais à la lutte contre le changement climatique pour conforter le mouvement de démondialisation.
L'économie mondiale se restructure autour de grands blocs régionaux, dont les relations mêlent compétition, coopération et confrontation. La deuxième tendance de fond concerne le repli sur les nations et le renouveau des frontières, avec pour corollaire l'effondrement de la solidarité, y compris au sein de l'Union européenne.
Une nouvelle progression de l'étatisation est inéluctable, liée aux mesures de confinement qui touchent près de 2 milliards de personnes dans le monde, mais aussi aux dépenses et aux garanties publiques indispensables pour la survie des entreprises, donc de la croissance potentielle et des emplois. La crise creuse enfin les inégalités sociales et la polarisation des individus et des territoires, tout en soulignant la nécessité d'une réorientation des modes de vie fondés sur l'urbanisation, la mobilité et la surconsommation à outrance.
Même s'il est encore tôt pour en évaluer toutes ses conséquences, cette catastrophe sanitaire inédite emporte des conséquences politiques qui pèseront durablement.
Par sa dimension mondiale et par sa violence inouïe pour les hommes et pour les sociétés, l'épidémie de coronavirus marque un tournant. Elle ne permet plus de retour vers le monde d'avant parce qu'elle bouleverse les priorités des nations et des citoyens.
La quête éperdue de sécurité soumettra la liberté politique à rude épreuve, les raisons sanitaires s'ajoutant au désir d'égalité, à la demande de protection économique ou à l'urgence climatique pour légitimer sa limitation, voire sa suppression. Et ce dans la droite ligne des populistes, des tenants de la démocratie illibérale ou des démocratures qui ne masquent plus leurs ambitions de puissance et leur volonté hégémonique.
L'après coronavirus verra donc s'intensifier l'affrontement politique, stratégique et idéologique autour de la question clé de la liberté. Avec deux issues possibles. Soit la Chine et les démocratures, à l'occasion de la crise, parviennent à convaincre les citoyens des nations libres que l'autoritarisme constitue le seul antidote aux enjeux globaux du XXIe siècle et le meilleur garant de leur sécurité. Soit les démocraties se ressaisissent pour définir un nouvel équilibre entre Etat et marché, liberté et sécurité, droits individuels et intérêt collectif, résilience des nations et construction d'un ordre international.
Ceci implique de réaliser à chaud les réformes qui auraient dû intervenir à froid, après la chute de l'Union soviétique : renouer un pacte économique, social et citoyen ; utiliser la relance pour rompre avec un capitalisme de rente et de prédation et pour privilégier la production, l'innovation et la transition écologique ; lier effort d'éducation et accélération des nouvelles technologies ; réinvestir dans la sécurité sans sacrifier l'Etat de droit ; restaurer la souveraineté des nations - c'est à dire leur capacité et celle de leurs citoyens à maîtriser leur destin - tout en repensant l'Europe en tant que puissance et en construisant une nouvelle alliance planétaire des démocraties ne reposant plus sur l'unique réassurance des Etats-Unis.
Comme toute crise majeure, la pandémie de coronavirus dissipe les illusions et oblige à regarder le monde tel qu'il est et non tel que nous aimons à le rêver. Elle souligne la vulnérabilité des démocraties et le péril mortel qui naît pour la liberté de leur prise en étau par les démocratures et les djihadistes à l'extérieur, les forces populistes à l'intérieur.
Mais elle peut aussi favoriser leur sursaut car la maladie et le confinement obligent chaque citoyen, chaque entreprise, chaque nation à se remettre profondément en question. Le destin de l'Occident se confond avec la double aventure de la raison et de la liberté. Les citoyens des démocraties s'en sont éloignés pour cultiver les illusions de la fin de l'histoire ou de l'économie de bulles.
Cette terrible épidémie peut être l'occasion pour eux de se réconcilier avec ces valeurs fondamentales, de retrouver foi dans la raison et la liberté ainsi que la volonté de les défendre.
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Nicolas Baverez est historien, économiste, et éditorialiste au Point et au Figaro. Derniers ouvrages : Le Monde selon Tocqueville, (Tallandier, janvier 2020) et L'Alerte démocratique (L'Observatoire, février 2020).
Denis Lafay
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