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DÉCIDEURS - La Tribune ToulouseEntreprises - La Tribune Toulouse

Frédéric Mazzella, sa vision de BlaBlaCar et de la tech française

Photo de Emmanuelle Durand-Rodriguez

Propos recueillis par Emmanuelle Durand-Rodriguez

Publié le 01 juin 2017 à 13:37 - Mis à jour le 02 juin 2017 à 08:28

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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À 41 ans et à la tête d'une startup qui a levé 300 millions depuis sa création il y a 10 ans, Frédéric Mazzella est une figure centrale de l'écosystème français des startups. Très investi dans le soutien aux entreprises de la tech, il partage sa vision et ses projets. Le président-fondateur de BlaBlaCar était l'invité de la rédaction de La Tribune Toulouse le 30 mai.

Qu'attendez-vous de la politique numérique du nouveau gouvernement ?

Il est prioritaire d'œuvrer pour le digital single market, le marché unique numérique. Quand on créé en France une société destinée à s'étendre à l'international, on a un handicap au départ par rapport à une startup américaine qui a pour elle un marché domestique de 300 millions de personnes, avec une réglementation unique. En Europe, pour atteindre 300 millions de personnes, il nous faut franchir une bonne quinzaine de frontières. Quand les Américains créent une boîte, ils courent un 100 mètres, et nous on court un 110 mètres haies. Je suis favorable à faire tomber les barrières réglementaires qui ralentissent les entreprises du numérique afin de faire de l'Union européenne un vrai marché unique. Il faut uniformiser au maximum tout ce qui, aujourd'hui, ralentit les entreprises.

Quel regard portez-vous sur l'univers des startups ?

Ces dix dernières années, l'écosystème entrepreneurial s'est beaucoup développé. Il y a beaucoup plus d'accélérateurs et d'incubateurs, beaucoup plus de fonds prêts à investir dans des startups. La première phase de la French Tech a eu des effets positifs en mettant un coup de projecteur sur l'écosystème. Il faut aller plus loin mais je sais que la réflexion est en cours pour la phase suivante.

Quels sont les résultats de l'initiative #ReviensLéon lancée en 2015 ?

En 2015, l'idée était de faire savoir aux Français vivant dans la Silicon Valley que la France avait changé et qu'il y avait beaucoup de startups en forte croissance dans lesquelles on pouvait avoir un job passionnant et cool. Le potentiel des startups et scaleups françaises étaient encore trop peu visibles et l'objectif était de recruter des talents ayant une expérience à l'international. Quand une startup devient une scaleup et qu'elle doit recruter 10, 15, 20 ou 50 personnes par trimestre, il devient difficile de trouver les talents dont on a besoin. D'où la création de #ReviensLéon, en référence à la publicité que connaît toute la génération 35-50 ans que nous visons. Depuis avril 2015, nous avons eu plus de 10 000 candidatures sur Reviensleon.com et plus de 2 000 profils internationaux ont été recrutés. On s'apprête à lancer une phase 2, avec une conférence de presse prévue le 13 juin.

Quels sont les objectifs de The Galion Project créé en 2016 ?

The Galion Project est un think tank d'entrepreneurs de la tech en hypercroissance qui rassemble 120 chefs d'entreprise. Nous voulons aider les startups et échangeons sur les sujets que nous avons en commun : les levées de fonds, les valeurs, les recrutements, le business model, etc. Tous les 15 jours, nous organisons des soirées centrées sur une thématique et, aussi, des voyages orientés glisse ou kytesurf pour joindre l'utile à l'agréable ! Nous avons travaillé sur un outil méthodologique qui permet aux jeunes startuppers de se préparer pour la série A (première levée de fonds d'une entreprise) en expliquant les étapes, le vocabulaire, les usages et les règles du venture capital (capital risque), ainsi que des conseils sur ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas dans les discussions avec des investisseurs. Quand on sait qu'une startup sur trois se plante à cause d'une mauvaise structuration du capital au tout départ, il est important d'avoir des conseils et un livret de création de valeurs qui permet de s'appuyer sur un tuteur tout au long de l'évolution de la startup.

Comment réagissez-vous au livre de Mathilde Ramadier "Bienvenue dans le nouveau monde, comment j'ai survécu à la coolitude des startups" ?

On peut toujours se plaindre de tout. Quand on se plaint, c'est qu'on n'est pas au bon endroit. Manifestement, c'est le cas, donc il faut bouger. Pas la peine d'écrire un livre sur ça. Et puis on peut toujours aller travailler ailleurs, dans un endroit qui n'a pas d'ambition et qui n'est pas cool !

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Où en est BlaBlaCar 10 ans après sa création ?

Nous avons 45 millions de membres, dont 12 millions voyagent au moins une fois par trimestre via la plateforme BlaBlaCar. Le covoiturage est de plus en plus justifié.

Avec 38 millions de voiture en France et, si on considère qu'une voiture coûte en moyenne 5 500 euros en entretien et en remboursement par an, le parc auto coûte 200 milliards par an, soit 10 % du PIB, c'est invraisemblable. C'est cher pour une voiture garée 96 % du temps et qui, quand elle circule, est occupée par seulement une ou deux personnes. BlaBlaCar propose une solution digitale qui permet d'optimiser cette énorme sous-utilisation. C'est une problématique mondiale et nous sommes maintenant présents dans 22 pays avec une forte logique d'expansion internationale ces 4 dernières années.

Comment procédez-vous pour vous implanter à l'étranger ?

À 7 reprises, nous sommes passés par de "l'acqui-hiring", qui consiste à recruter une équipe déjà existante sur place en s'associant avec des startups locales. On se lie à une équipe locale autonome motivée et déjà convaincue par le service. Nous amenons à ces équipes le financement et les méthodes de croissance, ça va plus vite. Quand ce n'est pas possible, on fonctionne sous forme de spin off ou on recrute des managers sur place, mais c'est plus compliqué.

Comment fonctionne le back office du service ?

Nous avons une communauté de membres plus que de clients et on est en process d'amélioration permanente. Sur les 45 millions de membres, 500 000 personnes sont ambassadrices et leurs avis sont particulièrement écoutés. 35 % des salariés sont ambassadeurs, ce qui nous permet de rester en contact avec le service et de le faire progresser. Le service "members relations" est très actif, fait une synthèse chaque mois des problèmes remontés par les clients. Il envoie à toute la société une newsletter appelée "The member is the boss" qui liste tous les retours de la communauté. On peut grandir avec un produit de plus en plus efficace et accepté par le plus grand nombre quand on adresse petit à petit tous les problèmes rencontrés. Actuellement, au sein du département members relations, nous avons une centaine d'agents qui parlent les langues de nos 22 pays. Il y a un agent pour 400 000 membres, c'est un ratio très faible et c'est possible parce que le produit a été très bien rodé.

Parmi les deux opérations pilote de covoiturage courte distance lancées en mai, figure la ligne Toulouse-Montauban, pourquoi ?

Nous avons lancé un nouveau service et une nouvelle appli, BlaBlaLines sur deux liaisons très fréquentées : Châlons-Reims (6 000 personnes par jour) et Toulouse-Montauban, où 10 000 personnes font l'aller-retour chaque jour en voiture. D'une certaine manière, c'est un réseau de transports en commun qui ne nécessite pas d'investissements puisque tout est déjà disponible : les routes, les voitures, les gens qui conduisent des voitures à vide, les smartphones. Le système prend en compte tous les points de rencontre possibles sur le trajet et détermine le point de rencontre optimal qui ne fait pas faire de détour au conducteur et qui est intéressant pour le passager. Des trajets Toulouse-Montauban sont disponibles en permanence toute la journée avec déjà des centaines de conducteurs qui proposent des trajets tous les jours. Les collectivités et les entreprises ont toujours été intéressées par le covoiturage et, maintenant que tout le monde a un smartphone, c'est le bon moment pour le développer. Le service BlaBlaLines est d'ailleurs disponible uniquement sur mobile, sur Android pour l'instant, et sur Iphone d'ici à quelques semaines. Je l'ai testé hier. Le conducteur m'a pris à Montauban Sud, il m'a déposé place du Capitole et ça m'a coûté 4 euros.

Il n'y a pas de commission de BlaBlaCar  ?

Nous sommes en phase pilote, les revenus seraient ridicules et nous voulons d'abord nous assurer que le service plaît. Quand on a un produit que tout le monde veut, il n'y a pas de difficulté à le monétiser. Il y a de fortes chances que le business model de BlaBlaLines ne soit pas identique à celui de BlaBlaCar. Actuellement, les gens se paient en cash 5 euros à l'issue du trajet sous forme de participation aux frais. À l'avenir, il pourra s'agir d'un abonnement dont le prix est à déterminer.

Pourquoi BlaBlaCar a lancé début 2017 la location longue durée ?

Le leasing nous rapproche encore une fois plus de l'usage que de la propriété. En covoiturant, on amortit ses mensualités et on n'a plus besoin de posséder une voiture. On sait qu'au sein de notre communauté, 1,3 million de personnes achète une voiture chaque année et nous leur permettons d'obtenir des tarifs très intéressants via une alliance avec le loueur longue durée ALD Automotive et la marque Opel. Nous donnons du pouvoir à la communauté BlaBlaCar puisque cette offre est réservée à nos plus fidèles membres, nos ambassadeurs qui font plus de 20 000 kilomètres par an. On pourrait imaginer un jour lancer la voiture à un euro. On en est loin, car l'offre est difficile à structurer financièrement, mais pourquoi pas.

Portrait

Frédéric Mazzella a 41 ans. Il est né à Nantes et a grandi en Vendée. Passionné de musique, ancien élève du conservatoire national de musique de Paris, il joue du violon et du piano, et il compose. Élève boursier au lycée Henri IV, il fait Maths sup et Maths spé et est reçu à l'ENS, l'école normale supérieure en physique. Normalien, il est aussi titulaire d'un master en Informatique de Stanford University et d'un MBA de l'Insead. C'est en allant passer les fêtes de Noël en Vendée en 2003 qu'il a l'idée de créer une plateforme de covoiturage. Pas une place n'est libre dans un train, sa sœur finit par faire un détour par Paris pour venir le chercher et, sur l'autoroute, il réalise à quel point les voitures sont vides. Il code lui-même une première version de plateforme mettant en relation des personnes souhaitant effectuer un covoiturage et est rapidement rejoint par ceux qui sont aujourd'hui son CEO, Nicolas Brusson, et son directeur technique, Francis Nappez. Suivent 10 ans d'une progression continue, ponctués par 6 levées de fonds dont l'une de 100 millions de dollars en 2014 et l'autre de 200 millions de dollars en 2015. L'entreprise emploie actuellement 500 personnes, dont 350 à Paris, au siège de l'entreprise, près de la place de la Bourse, dans un bâtiment partagé avec Facebook. 150 personnes travaillent à l'étranger dans 21 bureaux.
En parallèle, Frédéric Mazzella est très actif dans l'écosystème startup avec notamment l'initiative #ReviensLéon on innove à la maison. L'idée est d'inciter les entrepreneurs français expatriés ou les hauts potentiels à revenir dans des startups ou scaleups françaises. C'est peut-être pour cela, aussi, qu'Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie, le reçoit à Bercy en avril 2016 et le décore de l'Ordre national du mérite.

Propos recueillis par Emmanuelle Durand-Rodriguez

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