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Économie - La Tribune Région Sud

Pourquoi les entrepreneurs africains choisissent la Provence

Maëva Gardet-Pizzo

Publié le 24 juin 2019 à 06:00 - Mis à jour le 24 juin 2019 à 18:17

Près du Technopark de Casablanca, au Maroc, qui compte 250 startups. La Région Sud veut favoriser les partenariats entre PME des deux côtés de la Méditerranée.

Près du Technopark de Casablanca, au Maroc, qui compte 250 startups. La Région Sud veut favoriser les partenariats entre PME des deux côtés de la Méditerranée.

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Proximité géographique et capacité à s'ouvrir des opportunités de développement plus large que la seule région Sud sont les principales raisons qui séduisent les dirigeants venus de Méditerranée. Et quand les filières concordent, c'est autant de plus-value ajoutée.

Abd Haq Bengeloune a pour projet de révolutionner la cosmétique avec ses produits pensés pour les peaux noires. Il a grandi au Sénégal avant d'être naturalisé français et est fier de « faire rayonner le made in France » grâce à sa PME, baptisée In'oya, installée à Gardanne (Bouches-du-Rhône). Naoufel Dridi, président de la société BeeLife, basée à Aix-en-Provence, a quant à lui développé CoCoon, une ruche qui combat grâce à la chaleur le varroa, cet acarien qui décime les abeilles. Une innovation brevetée qu'il a pu mettre en avant au dernier CES de Las Vegas, et couronnée du prestigieux Innovation Award. Il y a aussi LiFi-Led, une entreprise portée par Ange Frederick Balma, qui utilise la lumière comme véhicule de communication sans fil. Fondée en Côte d'Ivoire, l'entreprise a récemment choisi de s'implanter à Aix-en-Provence, au sein de la technopôle de l'Arbois. Comme elles, de plus en plus d'entreprises africaines font le choix de venir en Provence, qu'il s'agisse d'y installer leur siège social ou bien une filiale. Ainsi, selon Provence Promotion, l'agence d'attractivité de la Métropole, treize implantations d'entreprises africaines y ont été recensées ces trois dernières années, entraînant la création de 120 emplois.

Un phénomène en croissance, motivé par différents facteurs. Il y a évidemment la proximité géographique et culturelle ainsi que le climat. « L'ensoleillement est un détail qui a son importance. Entreprendre est un projet de vie », souligne Hichem Radoine, cofondateur de Factory 319, qui accompagne des porteurs de projets tunisiens en Provence. Mais cela ne fait évidemment pas tout. Si les entrepreneurs africains viennent ici, c'est aussi pour y trouver un écosystème qui fait encore défaut dans leur pays d'origine. « En Côte d'Ivoire, nous manquons énormément d'accompagnement », regrette Ange Frederick Balma, de LiFi-Led. Un constat partagé par Mehdi Berrada, fondateur d'Alto Solutions qui a rejoint la technopôle de l'Arbois après avoir commencé son activité de dessalement de l'eau et d'énergie solaire au Maroc : « Je suis venu ici car je cherchais un écosystème adapté. J'avais besoin de centres de recherche et de développement, de structures qui pourraient m'aider en ce qui concerne la rédaction de brevets, du financement... toutes ces infrastructures qui font émerger des idées neuves via les startups. Au Maroc, l'état d'esprit n'est pas le même. On est plutôt dans une phase d'industrialisation et on n'innove pas encore vraiment dans la technologie. »

Une situation qui évolue néanmoins dans certains pays, comme la Tunisie qui a voté il y a un an son startup act visant à simplifier les procédures administratives et l'accès au financement pour les jeunes porteurs de projets. Un moyen de lutter contre le chômage massif chez les jeunes diplômés et la fuite des cerveaux. En quête d'accompagnement et de financement, les entrepreneurs africains sont également attirés par la compétence locale dans certains domaines. C'est le cas d'Ange Frederick lorsqu'il choisit la technopôle de l'Arbois, en pointe sur les technologies liées à la préservation de l'environnement. « Ici, il y a des acteurs qui peuvent nous faire gagner du temps. » Et de citer le Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) qui travaille sur le futur du wi-fi, ou encore le pôle de compétitivité photonique et imagerie Optitec. Quant à Abd Haq Bengeloune, il a été « attiré par une région hyperévoluée en ce qui concerne la médecine, avec de bons centres de recherche », ce qui l'a aidé à poser les bases technologiques de ses cosmétiques, nouant des relations avec Aix-Marseille Université.

Une région en lien étroit avec l'Afrique

« Et les cosmétiques sont importants en région avec le Pôle de compétitivité PASS (parfums, arômes, senteurs, saveurs) et Cosmed, l'association des PME de la filière cosmétique, à Marseille. » Quant à l'informatique, la Provence est, là aussi, bien dotée selon lui, si bien que « 80 % de nos outils digitaux sont locaux », précise-t-il. Une qualité technologique qui assure une certaine crédibilité sur le marché international visé par ces entrepreneurs. Alors qu'il destine ses produits aux femmes à la peau foncée, Abd Haq Bengeloune assure qu'en matière de cosmétiques, « les femmes africaines veulent du made in France. C'est un peu comme la qualité allemande pour les voitures. » Et Mehdi Berrada de confirmer, plus largement : « Le made in Marocco ne fait pas rêver. Au contraire, le savoir-faire français s'exporte bien. » Autant de facteurs qui font du territoire un lieu attractif pour les entrepreneurs africains. Mais si l'écosystème des entreprises et des structures d'accompagnement y est pour beaucoup, peut-on parler d'une politique d'attractivité à l'échelle de la métropole ? Dans les discours, oui. Chacun répète à loisir à quel point Marseille est liée à l'Afrique historiquement, culturellement, géographiquement. Mais dans les faits, les choses sont un peu plus nuancées. « L'Afrique n'est pas un  terrain de prospection, contrairement à l'Europe, l'Amérique du Nord, le Japon et la Chine », explique Philippe Stefanini, directeur général de Provence Promotion.

En revanche, l'agence multiplie ses relations avec l'Afrique à l'occasion des événements de plus en plus nombreux, tels qu'Emerging Valley ou le Startup Africa Summit en Tunisie. Des opportunités saisies plus que créées en l'occurrence. Autre levier d'attractivité pour la Métropole : son tout récent Accélérateur M, construit au sein de la Cité de l'Innovation et des savoirs à Marseille. Un accélérateur de startups à vocation internationale, avec un intérêt pour l'Afrique. « Une promotion comprend 12 à 15 startups dont un tiers sont étrangères. Parmi celles-ci, nous souhaitons que la moitié soient méditerranéennes ou africaines, soit deux ou trois », expose Franck Araujo, son directeur, qui en appelle à une coopération entre le territoire et l'Afrique qu'il voit comme « une source d'inspiration. Face à la démographie galopante, nous prenons conscience du fait qu'on ne peut plus être dans une logique purement consumériste. L'Afrique n'est pas juste un marché pour se gaver. Elle est capable de nous apprendre à nous comporter. Ne répétons pas les erreurs de la Françafrique. Plutôt que de considérer l'Afrique comme un marché de consommation, voyons-la comme un marché de coopération. » Coopération : un maître-mot pour la CCI qui veut elle aussi s'impliquer, comme l'explique Denis Berger, conseiller sur la coopération internationale. « L'axe Europe-Afrique est stratégique. Pour le développer, nous nous appuyons sur plusieurs actions et outils. »

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Parmi eux : la co-construction d'événements comme Emerging Valley ou, prochainement, l'inauguration d'une Maison de l'Afrique, « un lieu totem avec des manifestations néconomiques, des rencontres, du coworking ... Ce sera un lieu naturel pour les Africains qui veulent entreprendre ». La CCI a aussi à son actif la création d'AfricaLink, un club d'entreprises de Provence et d'Afrique. Mais si Marseille et l'Afrique sont unies depuis si longtemps, pourquoi un tel regain d'intérêt aujourd'hui ? Il y a bien sûr un marché appelé à croître de manière considérable, comme l'a fait l'Asie il y a quelques années. Alors le territoire mise sur sa relation privilégiée avec le continent africain pour en tirer profit. « Il s'agit de renforcer l'effet balcon sur l'Afrique qui permet aux entreprises internationales de placer ici leurs activités en lien avec l'Afrique et l'Europe », explique Philippe Stefanini. « Prenez par exemple le japonais Tajima qui fabrique des métiers à broder pour les façonniers d'Afrique du Nord. Ils ont installé leur siège à La Ciotat car c'est le bon endroit pour rencontrer à la fois les marques européennes et les façonniers africains. C'est un point de jonction. »

La carte de séjour, un frein à l'entrepreneuriat africain

L'intérêt stratégique est posé. Des actions sont menées mais des défis demeurent si l'on veut conduire une véritable politique d'attractivité vis-à-vis des entrepreneurs africains. Et parmi les premiers d'entre eux, la question du transport aérien soulignée par Yves Delafon, président d'AfricaLink : « Nous n'avons pas assez de dessertes en Afrique. Paris a le monopole. C'est un vrai souci, notamment pour les entreprises internationales qui veulent s'installer ici pour se développer en Afrique. » Autre difficulté : les complexités administratives auxquelles font face les entrepreneurs africains. « Pour avoir une carte de séjour, il faut un compte en banque. Mais aucune banque n'accepte de vous ouvrir un compte sans carte de séjour », constate Naoufel Dridi (BeeLife). « La France n'est pas bien outillée », regrette Abd Haq Bengeloune (In'oya).

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« Le visa talent est une bonne démarche mais il ne marche pas pour les Africains car la France a sous-traité 80 % des demandes de visa à des sociétés annexes qui sont peu à l'aise avec ce dispositif, plus habituées au parcours étudiant et au regroupement familial. » Résultat : bon nombre de porteurs de projets sont obligés de passer par des subterfuges, en s'inscrivant par exemple comme étudiant. La solution selon le chef d'entreprise : l'instauration d'un guichet unique pour les entrepreneurs étrangers qui cumulent les difficultés. « Il faut vulgariser, montrer les parcours et aiguiller. »

EN CHIFFRES

4 filières. Le numérique, l'éco-environnement, le maritime et la banque sont les principaux secteurs d'activité des entreprises africaines en Provence.

120 emplois. Le nombre de postes créés depuis 2016 sur le territoire par les entrepreneurs africains

13 implantations. Le nombre d'entreprises d'origine africaine installées en Provence depuis trois ans.

18 missions. Le nombre de missions en Afrique menées en 2018 par le club d'entrepreneurs Africalink. La chambre de commerce et d'industrie de Marseille-Provence en a réalisé 9.

Maëva Gardet-Pizzo

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