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Le Général Pierre de Villiers: "Toute autorité est un service"

Paul de Lapeyrière, Les Mardis de l’Essec

Publié le 21 février 2019 à 09:26 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:55

De villiers

De villiers

Les Mardis de l'Essec

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Photo d'illustration de l'article
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Le Général Pierre de Villiers a été l'invité le 30 janvier dernier des Mardis de l'Essec, dont La Tribune est partenaire. Retrouvez ici la vidéo de son intervention et le texte rédigé à l'issue par un des étudiants.

Mercredi 30 janvier 2019, les Mardis de l'ESSEC recevaient le général et désormais auteur à succès Pierre de Villiers. De cette soirée aux airs de conférence plus que de débat, on retiendra un homme au discours ferme, profond, parfois lisse, mais toujours bienveillant. Clair sur ses positions et pas peu fier de son succès grandissant, l'intéressé a su communiquer de son enthousiasme pour la transmission : « Ce que j'ai vu, ce que j'ai appris, je dois le transmettre. C'est la raison d'être de mes livres. » Retour sur cette soirée.

« Pour atteindre la performance,
ce qui compte d'abord, c'est l'union des hommes »

Sa plus importante leçon -s'il en est une, le général de Villiers ne l'a pas apprise durant sa carrière militaire. Elle remonte à son enfance, à l'âge de six ans plus précisément lorsqu'il a commencé à jouer au football : « Le foot m'a tout appris. Il m'a fait comprendre très jeune que l'on n'est rien sans les autres ; le foot, c'est ma passion... après ma femme bien sûr » s'est-il empressé d'ajouter d'un air espiègle et provocateur. Les années ont passé depuis lors, mais tout comme le foot, cette conviction semble l'avoir accompagné tout au long de son parcours, depuis sa sortie de l'école spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan jusqu'à sa nomination au sommet de l'institution militaire en 2014 par laquelle il est devenu chef d'État-major des armées.

Maintenant à la retraite ou presque, corrigerait-il en rappelant qu'il est toutefois « rappelable jusqu'à 67 ans », et que c'est pour cette raison qu'il se « garde en forme physique », le général passe son temps libre à partager ses réflexions sur l'exercice des responsabilités, l'autorité et le devoir.  Ces sujets, inhabituels et « relativement absents du monde civil » déplore-t-il, sont pourtant le lot quotidien du militaire qu'il soit du rang ou général. Loin de tenir un discours moraliste hors-sol, le général se rend audible et se distingue par la dimension très pratique qu'il donne à celui-là, notamment en essaimant ici et là des anecdotes et des expériences rares et riches d'enseignement. Par ces thématiques, ce discours vise tout un chacun, mais encore plus particulièrement les élites actuelles qui semblent, selon lui, incapables de faire sortir par le haut la société française des malaises auxquels elle est en proie...

Au sujet de ces malaises, le général explique avoir « avancé la rédaction de mon livre » parce qu'il a « senti l'évolution du climat. » Ces déplacements sur tout le territoire depuis 2018 lui ont donné le sentiment que « l'espérance semble s'être diluée dans une forme d'inquiétude puis de doute et enfin de colère. Je l'ai senti partout, dans l'entreprise, le sport, la politique. »

« Un auteur vit par ses lecteurs,
comme un homme politique vit par ses électeurs »

Aujourd'hui, à la veille d'un probable « Acte XIV » des Gilets jaunes, il ne fait aucun doute pour le général que les racines de cette crise sont humaines, profondément humaines : « les Gilets jaunes traduisent le fossé qui sépare désormais ceux qui gouvernent et ceux qui exécutent, ainsi que l'incompréhension et l'éloignement qui en résultent. »

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On retrouve dans la bouche du général comme dans celle de la plupart des figures médiatiques actuelles, les thèses développées il y a dix ans par le géographe controversé Christophe Guilly - un infréquentable aujourd'hui devenu consensuel, le Houellebecq de la géographie. Du point de vue du constat donc, rien de très novateur, mais l'intérêt des vues du général de Villiers vient probablement du fait qu'il souscrit lui aussi à la thèse d'une « faillite » des élites.

Cette faillite, il en attribue la cause à un basculement dans le rapport que ces dernières entretiennent avec le pouvoir ; d'élites préoccupées par la collectivité et la recherche d'un bien commun, il ne serait resté plus que des individus égocentrés servant leurs intérêts particuliers. Temps immémoriaux, âge d'or, difficile pour l'auditoire de savoir à quand remonter dans l'histoire pour trouver l'illustration de tels propos : la Vème République est d'emblée hors-jeu. Peut-être faut-il regarder plus loin, du côté de celle de Platon éventuellement ? Plus sérieusement, à ceci s'ajoute -et c'est également à déplorer, que « rares sont les décisions incluant des réflexions sur le long-terme ». Des propos excessifs, sévères, lucides ? En tout cas plus convaincants après lecture de l'illustration ci-dessous.

« On a gagné beaucoup de guerres, on a perdu beaucoup de paix »

Au-delà du succès de nombreuses opérations militaires menées par l'Occident depuis la fin de la Guerre froide au nom de la sacrosainte démocratie, force est de constater l'échec de la plupart des « après-guerres ». Le général de Villiers a ainsi regretté que les réflexions quant à l'après-conflit soient si rares dans l'élaboration de la stratégie de guerre ; « On ne cherche pas savoir ce qu'on va faire après le conflit militaire alors que la seule chose qui compte c'est la paix durable. » Et celui-ci d'ajouter : « Pour cela il faut avoir une vraie stratégie d'aide aux populations. Et c'est ce que j'espère pour la Syrie. » Mais s'il s'en est tenu à un tiède « c'est ce que j'espère », c'est parce qu'il connaît bien les coulisses de ces opérations.  Or, pour assurer un après-guerre, il faut d'abord réussir à « mettre tout le monde autour de la table », et cette prouesse « n'arrive presque jamais », regrette-t-il.

Contrairement à ce qu'annonçaient les prophéties mondialistes après la chute du mur de Berlin, les intérêts nationaux n'ont pas disparu, bien au contraire. Les discussions autour du désengagement américain en sont le dernier exemple en date, désengagement dont le général s'est dit « préoccupé », car « sans les États-Unis » ajoute-t-il, « je ne pense pas que nous ayons les moyens de poursuivre l'intervention. Les grands vainqueurs seront l'Iran et la Turquie, qui pourront éradiquer les kurdes. Les kurdes qui ont fait tout le boulot contre Daesh. Ils ne mériteraient pas d'être lâchés. »

Mais il ne faut pas s'y tromper ; derrière ces aveux sur l'imperfection des opérations militaires, le général incrimine moins la grande muette que les politiques dont il s'est empressé de rappeler les responsabilités différentes : « C'est le politique qui donne le cap, qui donne la vision. Le militaire, lui, donne des propositions pour les moyens et la manœuvre. Chacun son rôle. » Difficile de faire plus clair.

« Tous ces gens très importants doivent considérer que leur vraie importance, c'est de servir ceux qui travaillent pour eux »

Ceci étant dit, on comprend mieux la nouvelle mission que s'est donnée l'ancien chef d'État-major depuis sa démission le 19 juillet 2017 : donner des clefs, non pas aux seuls futurs officiers, mais à tous ceux amenés à diriger d'une façon ou d'une autre, avec pour cœur de cible les (futurs) dirigeants politiques. Et s'il semble prendre de la distance avec l'armée, c'est comme il l'explique « parce que je ne reviens jamais sur mes anciens territoires. » Et c'est à ses yeux une « force qui n'est pas assez pratiquée dans le civil. Nous ne sommes qu'un maillon qui commande après des siècles de commandement. Ça apprend l'humilité. »

Que faire donc lorsqu'on est amené ou qu'on se destine à être chef ? Et même avant cela, qu'est-ce qu'un chef ? Ce terme renvoie-t-il à quelque chose en soi ? Le général répond sans sourciller à ces questions par l'affirmative en s'appuyant sur deux « piliers » que sont l'autorité et l'humilité, déjà citée un peu plus haut. À ses yeux, ces deux vertus - si l'on peut encore parler ainsi en 2019 - doivent s'envisager comme les deux faces d'une même médaille, car l'une sans l'autre induit inévitablement des déséquilibres : sans humilité, la tyrannie menace, sans autorité, l'impuissance.

Et celui-ci de poursuivre le développement de cette vision aux antipodes de la conception Machiavélienne du pouvoir : « l'autorité n'est pas une pression qui s'exerce du haut vers le bas ». Si tel est le cas, le chef, détenteur de l'autorité, ne fait rien d'autre qu' « écraser ses subordonnés ». Et si cette situation peut donner l'impression de fonctionner un temps, elle n'est pas tenable sur le long terme. Reformulé en des termes plus triviaux par celui qui semble en avoir fait l'expérience douloureuse : « Obéir à un chef chiant c'est très chiant ! »

« Les grands chefs » a-t-il poursuivi, « incarnent l'autorité dans son sens premier, qui vient du latin auctoritas et signifie « élever vers ». Les vrais chefs n'ont même pas besoin de donner les ordres. Leur autorité est un équilibre entre humanité et fermeté, d'où naît la confiance dans la relation qu'ils entretiennent avec leurs subordonnés. » Résumé par cette formule qui lui est chère, il faut croire en cette idée que : « Toute autorité est un service. »

« Je suis une personne publique par effraction,
puisque ma démission m'a rendu public »

Quand on le questionne sur sa popularité grandissante, le général de Villiers s'en dit ravi, mais l'explique en la mettant en lien avec l'actuelle réception -très positive- de l'ensemble de l'institution militaire auprès de la population. À l'appui de ce ressenti, il invoque des chiffres flatteurs. La côte de popularité de l'armée au sein de l'opinion publique serait ainsi passée de 50% au début des années 1970 à plus de 80 % aujourd'hui. Comment expliquer ce surprenant succès ? Pour le général, la cause première est à rechercher dans le fait que l'armée reste un des derniers bastions à jouir d'une certaine « continuité dans l'incarnation des valeurs. »

« Elle a gardé sa colonne vertébrale, ses valeurs fondatrices que sont le courage, la force, la discipline, et bien d'autres... », a-t-il poursuivi.

« 1968 conspuait les militaires, 2018 les appelle au pouvoir ! »  titrait il y a quinze jours le Figaro dans un entretien accordé à Isabelle Lasserre, spécialiste des relations internationales. Difficile de ne pas y voir une allusion au général de Villiers, puisque comme ont pu l'exprimer quelques Gilets jaunes, certains Français voient en lui un recours politique. Mais que pense le principal intéressé de tout cela ? Doit-on voir dans cette succession d'interventions de ce début d'année quelque chose de plus que de « simples » séances de dédicaces ? Sans détour, il répond : « Je ne ferai pas de politique politicienne. Je serai plus efficace par l'action que je mène. » Avant d'ajouter : « Je ne suis pas un homme de pouvoir. Le pouvoir, j'y ai accédé. J'ai vécu des attentats, des opérations très difficiles. Ma responsabilité c'est de transmettre ce que j'ai appris. Je ne suis pas un homme politique, et je n'ai pas envie de l'être. Je veux participer à la transformation du monde et de la société française. J'ai des idées, qui font leur chemin, et je n'ai pas envie d'aller plus loin. »

« Je vois des pépites ; les jeunes d'aujourd'hui »

Plus qu'à une masse d'électeurs toutes générations confondues, c'est à la jeunesse que le général de Villiers souhaite en premier à lieu s'adresser. Aussi encourage-t-il « ceux qui incarnent la promesse d'un avenir meilleur » à cultiver de nobles idéaux pour être à la hauteur de ce que représente la France, qui a selon lui « une vocation mondiale et singulière. »  Et ça, « c'est bien plus que des flux financiers » s'est-il empressé d'ajouter. Idéaliste, un brin démagogique ou simplement exigeant ? Difficile de trancher, mais force est de constater que ce discours trouve de plus en plus d'oreilles -et de tous bords politiques- pour l'écouter. Cette génération serait-elle « plus humaine » ? C'est en tout cas l'avis du général, qui ajoute « comme si les anticorps de toute la technologie vous ramenait à cet état-là. »

Après les enseignements, ce sont trois conseils qu'a partagés le général en guise de conclusion. Le premier étant qu'il faut mettre l'homme au cœur de toute entreprise, « il faut chercher en tout temps à servir la personne humaine » a-t-il précisé. Le second est presque un regret : « nous ne manquons pas de polémistes ni de diviseurs, mais d'hommes d'unité. Il faut arriver à inverser la tendance. » Le dernier, enfin, est plus spirituel. S'il fallait se cramponner à une chose, ce serait, pour Pierre de Villiers, l'Espérance. Fondamentale, il la considère comme étant à l'origine de tout grand projet. Mieux, elle « rime avec le mot France » a-t-il ajouté avant de clore la soirée par une dernière formule à méditer :

« Aimons notre jeunesse, elle nous le rendra. »

Paul de Lapeyrière, Les Mardis de l’Essec

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