"Nos élites n’aiment pas l’industrie"

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C'est un gâchis monstre que de retrouver un ingénieur diplômé de l'école derrière un écran à optimiser la gestion des produits d'assurances, explique Laurent Carraro.
"C'est un gâchis monstre que de retrouver un ingénieur diplômé de l'école derrière un écran à optimiser la gestion des produits d'assurances", explique Laurent Carraro. (Crédits : Stefan Meyer)
Dans un entretien accordé à La Tribune, Laurent Carraro, mathématicien et directeur général des Arts et Métiers ParisTech salue l’initiative de l’industrie du futur. Il estime que les difficultés de l’industrie tricolore relèvent surtout d’un problème culturel.

La Tribune - L'industrie du futur prend progressivement forme. Quels sont le rôle et la place des Arts et Métiers ?

Laurent Carraro - Nous sommes heureux de participer à cette mobilisation générale en faveur de l'industrie de demain. Il était temps que sonne le clairon. Conformément à la tradition historique de l'institution, les Arts et métiers forment des professionnels de l'industrie et sont au service des entreprises des territoires dans lesquels ses campus sont implantés. C'est bien évidemment le cas à Paris, mais aussi à Lille, Bordeaux, Cluny, Angers ...

Une crise des vocations frappe-t-elle les écoles d'ingénieurs et en particulier les Arts et métiers ?

Les écoles de haut niveau sont pleines ! C'est heureux. Mais je tiens à préciser que nos étudiants font trop souvent le choix d'une école d'ingénieurs pour de mauvaises raisons.

C'est-à- dire ?

Plus de la moitié des étudiants qui intègrent les écoles d'ingénieurs n'ont aucune envie de travailler dans l'industrie. Ils intégrent celles-ci pour obtenir un diplôme reconnu car prestigieux pour ensuite intégrer le secteur bancaire, l'assurance... Heureusement pour nous ce phénomène reste marginal aux Arts et Métiers mais c'est un gâchis monstre que de retrouver un ingénieur diplômé de l'école derrière un écran à optimiser la gestion des produits d'assurances. Il est très difficile de lutter contre cette désertion des métiers de l'industrie. C'est bien regrettable.

Les jeunes n'ont donc pas d'appétence pour la technologie ?

La plupart des Instituts universitaires de technologie (IUT) ont du mal à remplir leurs classes. Qui me contredira si je dis que la voie technologie souffre encore de la comparaison avec la filière d'enseignement classique ? Malheureusement, c'est encore et toujours une voie de garage pour nos jeunes. C'est la raison pour laquelle nous avons d'ailleurs mis en place en 2014 une formation de bachelor spécialement dédiée aux bacheliers technologiques, afin de leur offrir de vraies opportunités dans l'une des plus grandes écoles d'ingénieurs de la République.

Est-ce une explication aux difficultés de l'industrie française ?

Je le pense très sincèrement. On peut toujours disserter sur le niveau du coût du travail mais je crois que les difficultés du secteur manufacturier relèvent surtout d'un problème culturel. Les élites n'aiment pas l'industrie parce qu'ils ne la connaissent pas. C'est la raison pour laquelle l'industrie est toujours considérée comme sale, bruyante et polluante. C'est regrettable car c'est une image totalement déformée. Heureusement, avec le développement des nouvelles technologies, l'image de l'industrie auprès des jeunes commence à évoluer favorablement. Il était temps.

Pourtant, les besoins de main-d'œuvre sont importants, notamment pour dessiner l'industrie du futur !

C'est exact. Certes, il faudra toujours des ingénieurs de haut niveau. Mais il faut aussi des techniciens très qualifiés. C'est l'un des objectifs du bachelor dont nous parlions qui permet aux étudiants d'accéder rapidement au marché du travail. Si ces étudiants veulent prolonger leurs études de trois années supplémentaires pour devenir ingénieurs, ils sont les bienvenus !

Que faudrait-il faire pour que la mobilisation que suscite l'industrie du futur ne s'essouffle pas ?

Il faut une véritable prise de conscience de la classe politique et arrêter de se payer de mots. Il faut que les industriels aient de solides relais dans le monde éducatif car c'est dès le collège que l'on peut sensibiliser les jeunes.

Quelles mesures concrètes préconisez-vous ?

Il faudrait commencer par considérer la technologie comme une discipline à part entière, la valoriser comme le font nos amis et concurrents allemands. Précisément, il ne faut pas que l'enseignement de cette discipline s'arrête au collège. C'est absurde. Ensuite, il faut revoir le contenu des programmes et leur pédagogie. Ce n'est pas en décortiquant le fonctionnement d'une machine à coudre que l'on suscitera des vocations.

L'industrie française souffre-t-elle de difficultés de financement ?

Je n'en ai pas l'impression. Mais il reste des blocages structurels. Qui souhaite financer la prise de risque ?

N'est-ce pas le rôle de BPIFRANCE, la banque publique d'investissement ?

BPIFRANCE ne se démarque pas vraiment des banques classiques. Elle rechigne à financer des projets un tant soit peu risqués. La participation de BPIFRANCE au financement du « Factory Lab », un intégrateur de technologies à disposition des PME que nous inaugurerons fin septembre sur le plateau de Saclay et dont le CEA est le principal opérateur, nous occupe depuis plus d'un an.

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Commentaires
a écrit le 14/09/2016 à 16:12 :
CE serait bien que vous preniez le temps de nous expliquer pourquoi vous ne nous valider pas certains de nos commentaires, cela permettrait de nous affiner, certains sont des cas désespérés c'est un fait mais également cela permettrait de savoir si vous avez bien reçus nos commentaires ou bien si cela vient d'une bourde causée par nous-mêmes.
a écrit le 14/09/2016 à 15:27 :
En France, on rêve de groupes sans usines (ah la prophétie de Serge Tchuruk sur un Alcatel "fabless"), du capitalisme sans capital (on préfère que l'épargne des Français aille nourrir l'immobilier), des élèves-ingénieurs qui préfèrent le marketing à l'industrie ...

Il faut se remémorer de ce qu'était la feu Compagnie générale d’électricité (CGE) dirigée par Ambroise Roux; TGV, minitel, chantiers navals, nucléaire ... Magnifique création de valeur pour les actionnaires qu'a été la division de ce groupe !
a écrit le 14/09/2016 à 15:03 :
Beaucoup d'ingénieurs s'intéressent en fait aux projets qui mettent en œuvre des mathématiques. Mais quand quelqu'un découvre qu'avec les mêmes techniques mathématiques et la même couverture horaire il est 2 fois mieux payé en travaillant pour une banque que pour une entreprise industrielle, il n'hésite pas. En France ce sont les gestionnaires, juristes et autres experts en communication et powerpoint qui sont au pouvoir depuis trente ans. Que vaut pour eux la recherche technologique et le développement de produit ? Réponse : c'est de l'arrière-cuisine, c'est loin du client, c'est "techno" (sous-entendu : un peu débile), ça se sous-traite...D'où le résultat : un pays au déficit commercial catastrophique, un pays qui forme de bons ingénieurs master 2 qui décrocheront ensuite un doctorat à Stanford et travailleront comme ingénieurs dans la silicon valley pour un salaire plus élevé que beaucoup de patrons français...
a écrit le 14/09/2016 à 13:44 :
Créer l'industrie du futur avec une gestion du personnel du 19 ème siècle, c'est trop risible... La qualité de vie n’apparaît jamais dans les arguments pour expliquer les problèmes de recrutement. C'est pourtant la priorité des jeunes d'aujourd'hui. C'est sûr que développer les technologies du futur à Saclay, ça fait rêver comparé à la Californie...
a écrit le 14/09/2016 à 13:22 :
La mine d'or c'est la fonction publique à commencer par l' Elysee ... de l'argent à récupérer il y en a des montagnes . C'est le préalable au retour de l'amélioration du pays laborieux et c' est ce que demande depuis des lustres Bruxelles .
a écrit le 14/09/2016 à 12:56 :
L'ENA forme des administrateurs qui administre mais ne gèrent pas et encore moins font de la technique. On voit le résultat, sachant que pas mal de nos sociétés sont dirigées (administrées) par des énarques. il y a des exceptions, mais de ma carrière professionnelle, cet état d'esprit avait pas mal contaminé l'ensemble de l'élite (l'entreprise sans usines de l'ineffable Tchuruk en est le plus bel exemple où on sous-traite tout en oubliant qu'au bout d'un certain temps le sous-traitant vole de ses propres ailes et te pique le marché; j'ai entendu Anne Lauvergeon tenir ce genre de propos également).
Les quelques boites allemandes que j'ai eu à côtoyer étaient bien différentes; ça ne les empêchait pas se vautrer de temps en temps, mais j'ai l'impression que la perte était moins élevée que chez nous.
a écrit le 14/09/2016 à 11:36 :
La France est plutôt "services" et l'Allemagne "industrie". Pour l'instant l'Allemagne a raison... Mais qu'en est-il à terme, dans un monde de plus en plus industrieux, de la montée en gamme des industries asiatiques qui inévitablement vont proposer des produits "Deutsch quälitat" à des prix bas? Ce n'est pas pour demain, mais sûrement pour après-demain. Il peut donc être raisonnable de penser qu'investir dans l'industrie (classique) n'est peut-être pas une si bonne idée.
a écrit le 14/09/2016 à 11:34 :
Les français sont favorable à mettre plus de jeunes dans l'industrie ,mais pas les leurs.Un classique.
Réponse de le 14/09/2016 à 15:15 :
Oui tout comme les politiques plaident en permanence pour promouvoir et développer l'apprentissage, mais n'enverront jamais leurs propres progénitures vers ces filières sus-citées ! On les retrouve plutôt à Science Pipo ou classes prépa ....

Il me semble que le groupe Mercede avait eu un moment comme patron un comme qui était entré dans ce groupe à 16 ans comme simple apprenti puis a gravi tous les échelons un par un via les formations professionnalisantes internes. Chez-nous on a Renault ou PSA dirigés par soit des polytechs, soit par des énarques ...
a écrit le 14/09/2016 à 11:17 :
Il y a plusieurs pistes pour agir. Je propose:1- une réforme fiscale permettant de répartir les charges sociales sur le travail et sur l'énergie; 2- la transition énergétique pour notre survie; 3- considérer le temps disponible lié à l'usage de l'énergie comme un progrès qu'il faut répartir et surtout rémunérer.
a écrit le 14/09/2016 à 11:05 :
La France n'aime pas ses entreprises et encore moins ses entreprises pour preuve nos élites s'orientent vers la fonction publique où un haut fonctionnaire sera un grand serviteur de l'état là où 'un chef d'entreprise exploite ses salariés ce qui est assez édifiant sur notre mode de pensée ...en fait nous en sommes restés à cette époque lointaine où les aristo étaient militaires ou diplomates mais ne se salissaient pas les mains à faire tourner des manufactures !!!!
a écrit le 14/09/2016 à 10:14 :
réindustrialiser la France , un beau projet un brin utopiste ; mais ça implique de changer notre système politique et les gens qui en vivent et ça c'est le plus gros challenge
a écrit le 14/09/2016 à 10:13 :
" On peut toujours disserter sur le niveau du coût du travail mais je crois que les difficultés du secteur manufacturier relèvent surtout d'un problème culturel. "
...
Réponse de le 14/09/2016 à 13:33 :
C'est une remarque a analyser. Il y a surement une manière de raisonner qui doit tenir compte de la notion de "double dividende". Notre système de formation privilégie l'analyse et au détriment de la synthèse.
a écrit le 14/09/2016 à 10:11 :
Enfin une personne au raisonnement sensé. Malheureusement son discours arrive avec au moins trente ans de retard et à ces paroles, ce monsieur ferait bien d'agir. Il fait comme beaucoup de vent et devrait se recycler dans la ventilation.
Qui ne connais pas une personne dans son entourage qui s'est orienté dans une section alors que celle ci ne la motivait pas et n'avait "aucune envie de travailler" dedans et "Ils intègrent celles-ci pour obtenir un diplôme reconnu" puis on verra après. Il enfonce des portes ouvertes.
Lors de mon intégration à l'IUT dans les années 90, le pourcentage issu de filière technologique était portion congru alors que l'on nous expliquât en long, en large et en travers que cet enseignement était fait pour NOUS. Quand à la poursuite éventuelle en école d'ingénieur même petite, c'était de la science fiction.
Le dictat des "matheux" ( ex filière C et D ) ou son lobby prive certains de perspectives qui pourraient profiter à l'industrie française. Encore faut il une réelle volonté politique à tous les niveaux ( politique, industriels et enseignants ). Force est de constaté que depuis des décennies,rien ne bouge. On fait du cosmétique et du ravalement de façade ( on renomme les filières par exemple C et D deviennent S ), mais sur le fond et la forme rien ne change. Les critères de sélection sont identiques.
Combien sont ils à sortir des Arts & Métiers issue de filières technologiques?
Son bachelor ne sera qu'une version light et pauvre d'un IUT ou de la poudre aux yeux sans lendemain, laissant des faux espoirs aux jeunes qui s'y engouffreront.
L'industrie fraçaise à besoin de grands coups de pieds dans les fourmilières et non pas d'un pseudo mauvais chanteur d'opérette.
a écrit le 14/09/2016 à 9:44 :
Bravo pour cet article, mais il y a du chemin à parcourir, à commencer par le haut: nos décideurs politiques et l'administration.
Quel président s'est intéressé à l'industrie depuis Pompidou ?
Que reste-t-il des grands groupes privatisés par Balladur (Pechiney, Usinor, CGE-Alcatel, ...) que l'on disait protégés par des "noyaux durs" ? Aujourd'hui on ne sait même plus fabriquer le fusil de l'armée française.
Comparez avec l'Allemagne où la société est unanime pour défendre son appareil industriel. On voit le résultat en comparant les taux de chômage.
a écrit le 14/09/2016 à 9:43 :
Je suis d'accord avec la position de Mr Carraro , mathematicien et directeur de l'ENSAM Paristech. Oui les ingénieurs même formé en mécanique et dans les métiers de l'industrie comme la gestion de production, la maitenance, la conception de produits, l'informatique de gestion des usines, ne sont pas forcément interessé par des postes dans le secteur industriel et dans les usines françaises. Je ne pense que celà soit un problème de salaire car certains postes ont des salaires plus qu'interessant mais e fait je pense que l'attrait pour des métiers industriels tient aussi à la carrière que veule faire les ingénieurs, la volonté de developper des concepts et des produits novateurs (préfèrent-ils plutôt le BE que l'usine ?) . Cependant on le sait bien un vrai ingénieur qui produit passe un peu de temps dans les chaînes de productions, sur les machines productives ou autres. Alors faire des etudes d'ingénieurs en technologie industrielle et terminer sur des ordinateurs à gerer des produits d'épargne celà peut être un peu frustrant. Je pense personnellement qu'il faut recréer des attractivités autour des métiers industriels et dire à quoi servent réellement les métiers de l'industrie, ainsi que former les ingénieurs à la création d'usine nouvelle. Un bon ingénieur qui aime ce qu'il fait sera toujours plus motivé qu'un ingénieur qui a travaille à des produits de gestion financiers ou d'assurance. Oui le monde industriel peut aussi être un peu cruel car industriellement la concurrence fait rage, mais quand on aime le côté industriel des produits fabriqués on y va aussi toujours plus vite, plus loin , plus fort comme l'aurait De Coubertin concernant le sport. Non l'industrie n'est pas totalement morte en France mais elle doit en permanence s'adapter à la mondialisation et aux nouvelles technologies (comme la robotisation des chaînes de production) . En 30 ans on est passé de 6 millions de postes dans l'industrie à plus de 3 millions actuellement, ce prouve que ces métiers se sont largement "technologisé" et le monde industriel est plus productif que jamais , donc vive les ingénieurs technologues et automaticiens !
Réponse de le 14/09/2016 à 11:45 :
EXAT? MAIS IL Y A AUSSI LE PROBLEME DES RENUMERATIONS ? LE PRIVE NE DONNE PAS DE GROS SALAIRES? ON N ATTIRE PAS LES MOUCHES AVEC DU VINAIGRE? ?LES SALAIRE ET LES POSTES A L ETRANGERS SONT PLUS INTERESSENT ET MIEUX PAYE? EN GROS LES ENTREPRENEURS FRANCAIS SONT DE GROS RADINS???
Réponse de le 14/09/2016 à 12:53 :
Effectivement il existe une certaine conformité d#esprit francaise. Pas de mains sales.
@Vérité: Avez-vous déjà regardé la fiche de paie d'un ingénieur tournant dans l'industrie? C'est au dessus de 70K€ à partir d'un certain niveau de carriére. Alors certe les banques offrent plus, mais je ne suis toujours pas certain que ca corresponde à une vraie valeur ajoutée.
Si vous regardez le taux de chomage vous verrez que celui des bac+5 correspond à un taux de plein emploi. 4-5%, dans les filiéres techniques on peine à trouver des candidats avec de l'expérience. Il faudrait probablement remonter le niveau global de la main d'oeuvre francaise et cesser de ses concentrer sur ceux qui n'ont rien. (Désolé ca ne parait pas gentil, mais si on peu créer une aspiration vers le haut ce sera probablement plus efficace que de former des bac -5 à niveau bac qui est de toutes les facons encombré.)
Réponse de le 14/09/2016 à 15:10 :
@réponse de Rémi
70ke c'est peu surtout à un certain niveau de carrière. Ca laisse supposer que selon vous un énarque ou un HEC démarre nécessairement au-dessus d'un ingénieur. Le voilà le pb de la France. Regardez combien sont payés les ingénieurs aux US en UK, en Allemagne, au Japon et vous aurez la réponse.

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