Transition énergétique : le débat (re) démarre dans le flou

Par Dominique Pialot  |   |  1190  mots
La trajectoire nucléaire française n'apparaît pas clairement (Crédits : Reuters/Morris MacMatzen)
Une consultation publique sur la programmation pluriannuelle de l'énergie s'ouvre ce 19 mars, jusqu'au 30 juin prochain. Elle doit permettre aux Français de s'approprier un débat dont les tenants et les aboutissants ne sont pas très clairement fixés par le gouvernement.

"Ce n'est pas simplement un modèle énergétique, c'est un modèle de société, c'est un modèle économique", a souligné Nicolas Hulot ce 19 mars sur France 2, à propos du débat sur la trajectoire énergétique française qui s'ouvre aujourd'hui jusqu'au 30 juin.

Il s'agit d'élaborer la programmation annuelle de l'énergie (PPE), c'est-à-dire la feuille de route énergétique pour les périodes 2019-2023 et 2024-2028.

À cette occasion, le ministre de la Transition écologique et solidaire a notamment déclaré :

"Tout le monde est d'accord pour réduire la part du nucléaire dans la production d'électricité à 50%. La date de réalisation de cet objectif "sortira comme une évidence à la fin de cette consultation".

C'est faire montre de beaucoup de confiance dans cette consultation qui va s'appuyer sur une plateforme contributive et donner lieu à des réunions d'information en région, des "ateliers de controverses" avec des experts et des auditions publiques filmées. Un panel de 400 citoyens tirés au sort sera appelé à se prononcer le 9 juin sur quelques sujets clés.

Multiplicité des scénarios

Pas de document rédigé sur lequel réagir, mais un "dossier du maître d'ouvrage", soit 170 pages mises en ligne par l'État, complétées de scénarios de transition énergétique élaborés par RTE (mais sans doute seulement une partie d'entre eux, qui prévoient la fermeture de 9 à 16 réacteurs d'ici 2035, nettement plus tard que la période concernée par la PPE en cours de discussion....), du scénario 100% renouvelables de Négawatt, de celui, très différent, d'EDF...

La part du nucléaire dans le mix énergétique est le principal sujet d'achoppement de cette PPE. L'objectif de 50% du mix (contre 72% aujourd'hui), initialement prévu pour 2025 dans la loi de transition énergétique votée sous le précédent quinquennat, a été officiellement repoussé début novembre dernier par Nicolas Hulot lui-même. Cette décision faisait suite à la publication par le gestionnaire de réseau RTE de scénarios mettant en évidence la nécessité de recourir à des sources d'énergies fossiles pour pallier la baisse de production nucléaire, ce qui entraînerait une hausse des émissions de gaz à effet de serre.

Les sujets qui fâchent passés sous silence

Depuis, aucune nouvelle date n'a été avancée. Le Centre économique, social et environnemental (CESE) a rendu il y a quelques semaines un avis très sévère sur la transition énergétique française. Non seulement nous ne remplissons pas les objectifs intermédiaires que nous nous sommes fixés, notamment en matière d'énergies renouvelables, mais nous ne serions pas même sur la trajectoire pour y parvenir. Avec seulement 15,2% du mix énergétique en 2015 au lieu des 17% prévus, difficile d'atteindre les 23% fixés pour 2020 et 32% en 2030. Même les émissions de CO2 sont reparties à la hausse en 2015 et 2016, démontrant que la baisse observée les années précédentes était surtout le fait de la crise économique.

En cause, d'après le CESE, un pilotage national peu lisible et peu efficace, des territoires qui peinent à prendre leur place, et, justement, une première PPE ayant négligé les sujets qui fâchent, dont les agrocarburants de première génération (fabriqués à partir de denrées agricoles) et, surtout, le nucléaire.

On ne peut pas dire que les récents événements donnent l'impression d'une trajectoire plus claire. Sur le nucléaire, à part une mission «déminage» confiée à Sébastien Lecornu concernant la fermeture de la centrale de Fessenheim, rien de nouveau n'a filtré.

Le nombre et l'âge des réacteurs

EDF, qui a déjà commencé à intégrer une prolongation de ses réacteurs de 900 MW jusqu'à leurs 50 ans, évoque régulièrement la possibilité d'aller jusqu'à 60 ans, comme c'est le cas aux États unis pour des réacteurs similaires. L'entreprise commence également à communiquer sur de plus petits modèles baptisés SMR (small modular reactors), d'une puissance d'environ 160 MW (au lieu des 1.650 MW de l'EPR), pour renouveler le parc.

Guère plus de précisions côté gouvernement, où l'on souffle le chaud et le froid, assurant un jour ne pas vouloir brutaliser EDF, pour rappeler le lendemain que ce n'est pas à l'opérateur historique de décider de la trajectoire énergétique nationale.

En novembre, suite à son annonce concernant l'impossibilité de respecter la date de 2025, Nicolas Hulot avait précisé

«Dans un an, je donne rendez-vous et nous aurons une visibilité très claire du nombre de réacteurs que nous allons avoir à fermer [...]. Ce sera probablement entre 17 et 25 et ce sera fait dans une échelle de temps qui socialement rendra cela acceptable.»

Mais depuis, aucune fourchette de date ni nombre de réacteurs à fermer n'ont plus été évoqués par son entourage.

Or, sur un marché où la demande stagne, le développement des autres sources d'énergie, à commencer par les renouvelables, dépend en grande partie de la place laissée par le nucléaire. Dans ce domaine, si certaines mesures sont saluées par les professionnels, telles que les appels d'offres solaires programmés sur plusieurs années ou les mesures de simplification dans l'éolien, d'autres laissent perplexe. C'est le cas notamment de l'amendement déposé au Sénat par l'exécutif il y a dix jours, visant à créer un cadre légal pour renégocier les tarifs accordés pour les premiers projets de parcs éoliens offshore, voire à les remettre en jeu en cas de blocage.

Les ONG du Réseau action climat (RAC), dénonçant "un débat tronqué" et un "manque d'ambition politique", appellent mettre tous les sujets sur la table, y compris ceux qui fâchent, tels que l'évolution de la consommation, les coûts et risques afférents à un nucléaire vieillissant ou encore la situation financière d'EDF.

"Le gouvernement ne met pas les vrais débats autour de la table, on va le faire", assure Anne Bringault, du CLER.

Quel scénario pour EDF ?

Dans une récente interview accordée au Figaro, le ministre évoquait un scénario qui fait figure de serpent de mer depuis un moment : la scission d'EDF, qu'il qualifie de "questionnement légitime que l'entreprise doit avoir, pour prendre acte de sa diversification", et qui "va dans le sens de l'histoire".

Il y a quelques mois, UBS avait imaginé un scénario séparant le réseau, les services clients et les renouvelables des actifs nucléaires et thermiques. Précisément le chemin suivi par les deux géants allemagnds RWE et E.On, qui viennent de faire machine arrière. À la faveur d'un échange d'actifs de près de 20 milliards d'euros, les moyens de productions d'électricité seront désormais logés chez RWE, tandis que toutes les infrastructures de transports et distribution seront entre les mains de E.on.

C'est donc dans ce cadre plutôt flou que les Français vont plancher jusqu'au 29 juin prochain, date à laquelle sera présentée une première mouture de la PPE.