États-Unis : en jouant avec le feu, le Congrès jette un flou sur l'économie

Par Jean-Christophe Catalon  |   |  1039  mots
C'est aux Etats-Unis qu'"il y a le plus d'incertitude", a observé Anton Brender, chef économiste du gestionnaire d'actifs Candriam Investors Group, lors d'un point presse mardi. (Crédits : © Joshua Roberts / Reuters)
Plusieurs échéances cruciales arrivent à terme et mettent en péril le fonctionnement des services publics. Pourtant, les parlementaires tardent à se mettre d'accord pour avancer. En bonne santé, l'économie américaine pourrait pâtir du trépignement des politiques.

Une période de croissance historiquement longue, un chômage au plus bas... les principaux indicateurs économiques sont dans le vert aux États-Unis. Pourtant, la première puissance mondiale inquiète bien plus que la dette chinoise ou l'impasse politique allemande. C'est bien outre-Atlantique qu'"il y a le plus d'incertitudes", a observé Anton Brender, chef économiste du gestionnaire d'actifs Candriam Investors Group, lors d'un point presse mardi.

Ces incertitudes ne viennent pas des acteurs économiques, mais des dirigeants politiques. Le flou sur plusieurs gros dossiers au Congrès américain force à la prudence. Le premier venant à l'esprit est bien sûr la réforme fiscale, même si elle semble bien partie pour être adoptée avant la fin de l'année. Mais d'autres questions, bien plus urgentes, sont à l'ordre du jour. Les parlementaires ont jusqu'à ce vendredi 8 décembre pour voter un budget - au risque de faire fermer des services publics en cas d'échec - et jusqu'au 15 décembre pour relever le plafond de la dette - au risque de faire défaut.

En 2013 les services publics ont été fermés pendant 16 jours

Aux États-Unis, l'exercice fiscal du gouvernement fédéral débute le 1er octobre. Or, à ce jour, aucun budget n'a été voté. La loi américaine contient une solution temporaire : la "continuing resolution" ou "résolution permanente", consistant à allouer le budget fédéral dans les mêmes conditions que celles votées l'année précédente.

Cette résolution ne peut pas durer indéfiniment. Elle doit même expirer ce vendredi 8 décembre ! Républicains et démocrates sont en train de négocier un texte budgétaire, mais, s'il ne passe pas à temps ou si une nouvelle "continuing resolution" n'est adoptée, plusieurs services publics vont fermer.

Ce ne serait pas la première fois qu'une telle chose se produit. Les États-Unis ont connu 12 fermetures temporaires des services fédéraux depuis 1981, selon le Service de recherche du Congrès. La dernière est intervenue en 2013, il avait fallu 16 jours aux parlementaires pour se mettre d'accord.

Lorsque cela survient, les services publics vitaux tels que les hôpitaux, les commissariats et les services postaux sont maintenus. À l'inverse, le service de délivrance des passeports par exemple est fermé, les fonctionnaires concernés sont renvoyés chez eux pour des congés sans solde.

En outre, les États touchés par les ouragans ont besoin qu'un nouveau budget soit adopté, afin de débloquer des fonds destinés aux populations touchées. Par ailleurs, Donald Trump espère, entre autres, augmenter le budget de la Défense. Des éléments qui "pourraient bien stimuler la dépense publique" et donc l'activité, a noté Anton Bender de Candriam.

Eviter de faire défaut sur la dette

Autre problématique budgétaire, la question du plafond de la dette. Depuis un siècle, le gouvernement fédéral a pour obligation de ne pas dépasser un certain niveau d'endettement, réévalué au besoin par le Congrès.

Bloqué à 19.800 milliards de dollars, ce plafond devait déjà faire l'objet d'un relèvement avant fin septembre, car, pour honorer certaines dépenses, Washington a besoin d'emprunter davantage. Sans ce relèvement, le pays pourrait faire défaut sur une partie de sa dette, de quoi créer la panique sur les marchés et plonger le monde dans une nouvelle crise.

Début septembre, faute d'accord entre les membres de la majorité au Congrès, Donald Trump avait créé la surprise en parvenant à une alliance partisane rare entre démocrates et républicains. Le relèvement du plafond a été repoussé au 15 décembre et de nouvelles dépenses ont été approuvées, notamment un chèque de 8 milliards de dollars destiné aux victimes de l'ouragan Harvey.

Là aussi, ce n'est pas la première fois que le Congrès joue avec le feu. La question du relèvement du plafond de la dette est récurrente. Les parlementaires l'utilisent comme moyen de pression sur la Maison-Blanche pour obtenir des concessions. Les démocrates espèrent bien un fléchissement de Donald Trump sur des mesures de sa réforme fiscale. Les leaders républicains devraient très probablement chercher à relever le plafond à niveau suffisant pour tenir jusqu'en novembre prochain, date des élections de mi-mandat, selon le Wall Street Journal.

| Lire aussi : plafond de la dette : l'inutile prise de risque des Etats-Unis

Une réforme fiscale sans grands effets

Tous les projecteurs sont braqués sur la réforme du code des impôts, une première depuis Ronald Reagan en 1986. Depuis son investiture fin janvier, Donald Trump n'est pas parvenu à faire passer un projet de loi au Congrès. Cette fois-ci, la situation semble différente, la Chambre des représentants et le Sénat ont chacun adopté un texte, mais "le résultat final reste incertain", ont souligné les experts de Candriam.

Le président américain a promis "la plus grande baisse d'impôt de l'Histoirequi, selon le secrétaire au Trésor Steven Mnuchin, devrait tellement dynamiser la croissance que les recettes de l'État vont augmenter et le déficit diminuer.

À en croire les analyses de Candiram, rien n'est moins sûr. D'abord les baisses d'impôts sur le revenu devraient davantage concerner les foyers aisés, gagnant autour de 800.000 dollars par an. Ces mêmes foyers dont la propension à consommer est faible. C'est pourquoi la consommation des ménages, composante majeure de la croissance américaine, devrait être "un peu stimulée" par la réforme fiscale, a pointé Anton Brenton.

L'autre composante importante est l'investissement. Les nouvelles mesures fiscales prévoient notamment une baisse de l'impôt sur les sociétés de 35% à 20% et des économies sur les amortissements. Or cela ne devrait pas sensiblement augmenter les investissements des grandes entreprises américaines, car celles-ci "n'investissent pas plus avec leurs profits après impôt", poursuit le chef économiste de Candiram.

Résultat, la croissance américaine pourrait passer de 2,2% en 2017 à 2,4% l'année prochaine, selon les projections du gestionnaire d'actifs, avant de retomber à 1,9% en 2019. Autrement dit, les baisses d'impôts pourraient seulement alimenter une "seule accélération" de l'activité, sans produire d'effets structurels.