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ÉconomieInternational

"Le Japon doit rattraper son retard technologique"

Propos recueillis par Romaric Godin et Mathias Thépot

Publié le 09 mars 2016 à 06:45 - Mis à jour le 09 mars 2016 à 07:42

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Tomohiko Taniguchi, conseiller spécial du Premier ministre japonais Shinzo Abe, s'exprime sur les Abenomics et les grands défis de son pays.

LA TRIBUNE - Considérez-vous que le programme de mesures « Abenomics », engagé en 2013 pour mettre un terme à la déflation au Japon, est un échec ?

TOMOHIKO TANIGUCHI - S'il l'était, il n'y aurait de toute façon pas d'autres alternatives pour l'économie japonaise au regard de sa situation actuelle. Le bilan est partagé. La bonne nouvelles, c'est que l'on est dans une situation quasiment parfaite sur le plan du marché du travail qui n'a jamais été aussi favorable. Pour les diplômés d'études supérieures, il est beaucoup moins difficile de trouver un emploi. Les jeunes d'une vingtaine d'années ont désormais plus de confiance dans l'avenir. C'est important, car, après vingt ans de déflation, les jeunes n'ont jamais connu de croissance. Résultat : ils sont peu autonomes et ont une faible confiance en eux. Mais on ne peut pas les blâmer car leurs soucis découlent directement des difficultés économiques du Japon. Notre ambition, c'est de changer cet état d'esprit pour les convaincre qu'ils peuvent changer les choses. L'ambition de Shinzo Abe est un peu la même que celle d'Obama en 2008, c'est de les convaincre que, « oui, ils peuvent ».

En revanche, la mauvaise nouvelle vient du contexte international qui, ces dernières années, a connu de profonds bouleversements. Personne, voici trois ans, ne pouvait imaginer que le prix du pétrole retomberait sous les 30 dollars et qu'avec cela, un vent de déflation déferlerait sur le monde. Au moment même où le Japon faisait tout pour sortir de la déflation...

Quelles sont vos armes pour tenter de sortir de cette tendance déflationniste ?

Nous utilisons, dans le cadre des Abenomics, trois outils pour faire face à ce défi. Il nous faut d'abord stimuler la consommation des ménages, puis l'investissement des entreprises, enfin la politique budgétaire. La politique monétaire est un élément important, mais elle a été utilisée depuis longtemps, c'est une sorte de « basse continue » de cette politique, pas l'élément décisif, même après l'introduction de taux négatifs.

Les ménages et le gouvernement sont des utilisateurs d'épargne. Vous le savez, notre dette publique est la plus importante du monde. Ces deux agents économiques ont donc peu de marge de manœuvre. La solution ne peut donc venir que des entreprises japonaises qui réalisent des profits record grâce au faible niveau des taux d'intérêt, ainsi qu'à l'évolution favorable de notre devise sur le marché des changes. Elles ont beaucoup amélioré leur compétitivité de ce point de vue. En conséquence, elles épargnent beaucoup. C'est pourquoi elles pourraient dépenser davantage pour stimuler l'économie japonaise.

Que pouvez-vous faire pour inciter les entreprises à dépenser plus ?

Ce que nous pouvons faire, c'est créer des incitations à la dépense des entreprises, notamment en réduisant les impôts. Le gouvernement de Shinzo Abe a déjà abaissé l'imposition sur les entreprises japonaises de 40 % à 28 % de leurs bénéfices, un niveau proche de celui de la moyenne des autres pays développés. Il y a de vrais besoins d'investissement au Japon. Les équipements productifs japonais étaient voici vingt ans parmi les plus jeunes du monde, et cela frappait mes interlocuteurs internationaux. Ce sont aujourd'hui les plus âgés du monde développé. Pour le moment pourtant, ces incitations n'ont pas conduit à renforcer les investissements, pas davantage qu'à augmenter les salaires ou même les dividendes. C'est une véritable déception.

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Mais ce que nous ne pouvons pas faire, dans le cadre d'une démocratie libérale capitaliste, c'est contraindre les entreprises. Il est vrai, d'autre part, que les entreprises comme Toyota ont dû se serrer la ceinture pour faire face à une compétition plus intense. Je ne veux pas accabler nos entreprises.

Si le secteur privé ne veut pas prendre en charge la relance de l'économie japonaise, pourquoi le secteur public ne le ferait-il pas ?

Nous faisons tout ce qui est possible. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le Japon a, dans le classement de l'OCDE, une des plus faibles administrations publiques. Il y a donc des marges de manœuvre pour réaliser des investissements publics, notamment dans des infrastructures trop vieilles qui ont été très affectées par les désastres naturels, notamment. Nous le faisons dans le cadre de nos contraintes budgétaires.

En réalité, le Japon doit être plus créatif. Nous devons admettre que nous devons rattraper notre retard technologique accumulé. Ces quinze dernières années ont en effet été très productives dans le monde avec l'émergence des hautes technologies. Nos dépenses doivent être davantage ciblées sur ce secteur.

De France, nous avons pourtant l'impression que le Japon est un pays en pointe en matière d'innovation...

Certes, les entreprises japonaises ont toujours dépensé beaucoup d'argent dans la recherche et le développement - leurs dépenses dans cette branche d'activité n'ont pas baissé - mais elles ne se sont pas assez ouvertes au reste du monde. Les réflexes de faire la différence entre ce qui a été inventé ici et ce qui n'a pas été inventé ici sont encore trop présents.

C'est pourquoi nous devons faire plus pour organiser un environnement ouvert, mondialisé, autour de l'innovation. Il faut supprimer tous les obstacles afin de créer pour nos entreprises un espace d'innovation technologique ouvert sur le monde. Nous y avons tous intérêt, car le Japon a aussi beaucoup à offrir, notamment en matière de technologies intelligentes. Mais c'est un défi pour nous tous.

Le Japon va connaître un déclin démographique, anticiperez-vous ces changements par une politique migratoire plus ambitieuse?

Nous avons déjà accueilli un nombre croissant de migrants ces dernières années au Japon. Ils viennent pour des raisons économiques, plus que pour des raisons politiques comme c'est le cas en Europe en ce moment. La majeure partie des immigrants au Japon provient des pays d'Asie du sud-est (Philippines, Indonésie...). Ces gens proposent leurs services pour des tâches qui ne demandent pas une qualification élevée : l'entretien, l'aide à domicile etc. En revanche, nous éprouvons des difficultés à attirer des emplois à haute valeur ajoutée - avocats, experts comptables, banquiers etc.-. Il nous faut, pour ce faire, réformer notre politique de visa qui pour l'instant ne donne pas la possibilité de s'installer de manière pérenne au Japon au-delà de trois années.

Si, cependant, vous m'interrogez sur la possibilité que, dans 20 ans, le Japon pourrait être aussi diversifié dans sa population que la France ou le Canada, ma réponse sera négative. L'identité du Japon repose sur la continuité. Notre famille royale est une des plus anciennes du monde. Certaines de nos entreprises ont plus de 300 ans. C'est ce qui rend notre pays unique.

Une des ambitions de Shinzo Abe a été la réforme du marché du travail ? Où en est-on ?

C'est l'un de nos plus grands défis. Le marché du travail japonais est l'un des plus rigides des pays de l'OCDE. Il est très difficile de licencier au Japon. Voici vingt ans, l'Allemagne était un des marchés les plus rigides. Il y a eu des réformes en Allemagne, où le marché du travail s'est assoupli, mais pas au Japon. Les hommes âgés en contrat à durée indéterminée sont les grands vainqueurs de cette situation. Les grands perdants, ce sont les jeunes et les femmes. Shinzo Abe a tenté de changer cette situation, mais c'est très difficile en raison des intérêts en jeu. Les syndicats, par exemple, n'ont pas intérêt à avancer dans cette direction et veulent défendre la sécurité de l'emploi. La prochaine élection au Sénat permettra aux jeunes de 18 à 20 ans de voter pour la première fois. Peut-être cela pourrait-il changer l'influence des jeunes sur la politique...

Malgré le plein emploi, les salaires n'augmentent pas. N'est-ce pas le signe d'un dysfonctionnement du marché du travail ?

Les salaires relèvent de décisions d'entreprises. Il est très difficile de prendre part à cette décision pour le gouvernement. Nos syndicats ne sont pas très forts et ne sont pas très militants. Il faut cependant que tout le monde comprenne que l'on est dans le même bateau, afin que le secteur privé dépense plus pour stimuler la consommation des ménages japonais. Mais aucune décision légale n'est possible sur ce point.

Comment observez-vous la situation en Europe ?

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A l'inverse des pays émergents, les pays développés font désormais face à des problématiques similaires : vieillissement de la population, déséquilibre démographique, taux de croissance faibles, difficultés à augmenter la productivité du travail, etc. Le Japon n'est donc pas un cas particulier et les pays de la zone euro doivent faire face à des défis assez proches aujourd'hui. Si le Japon échoue, il faudra en tirer les leçons. S'il réussit, l'Europe devra en retenir les meilleures pratiques.

Propos recueillis par Romaric Godin et Mathias Thépot

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