Quelle place pour la France dans la nouvelle diplomatie économique chinoise ?

 |   |  1479  mots
Les Premiers ministres français et chinois, Manuel Valls et Li Keqiang, lors de la signature d’accords au palais de l’Assemblée du Peuple, à Pékin, le 29 janvier. Depuis quelques mois, la Chine déploie une diplomatie économique et commerciale mondiale tous azimuts. La France aimerait en être l’un des piliers.
Les Premiers ministres français et chinois, Manuel Valls et Li Keqiang, lors de la signature d’accords au palais de l’Assemblée du Peuple, à Pékin, le 29 janvier. Depuis quelques mois, la Chine déploie une diplomatie économique et commerciale mondiale tous azimuts. La France aimerait en être l’un des piliers. (Crédits : Reuters)
Le Premier ministre chinois Li Keqiang est en visite officielle en France après le voyage de Manuel Valls en Chine, fin janvier. Accompagné par 200 entreprises chinoises, il s'arrêtera notamment à Toulouse les 1er et 2 juillet, pour marquer l'importance accordée par l'État chinois, qui a investi dans l'aéroport de la ville rose, à l'industrie aéronautique française. L'occasion de faire le point sur les relations économiques entre les deux pays, qui décollent lentement, mais restent déséquilibrées.

Depuis quelques mois, la diplomatie économique chinoise se déploie sur tous les fronts. En Asie, d'abord, où des partenariats de long terme ont été notamment conclus avec le Pakistan. Mais aussi en Amérique latine. La visite au Brésil du Premier ministre chinois, voici quelques semaines, a marqué la volonté de la Chine de s'implanter durablement sur le continent sud-américain. Près de 50 milliards de dollars de projets d'investissements ont été signés, ce qui fait de Pékin un interlocuteur privilégié de Brasilia pour de nombreuses années. Les échanges commerciaux entre les deux pays sont passés de 3,2 milliards de dollars en 2001 à 83 milliards en 2013. La Russie fait également partie des « cibles » favorites de la Chine, dans un contexte international difficile où les sources de financement du complexe énergétique et minier russe en Occident se raréfient à cause des sanctions. De nouvelles routes du gaz et du pétrole sont en voie de construction entre les deux voisins.

Une asian bank dotée de 100 milliards de dollars

Mais le gouvernement chinois vise encore plus haut et plus loin. Il a lancé deux grands projets, qui sont d'ailleurs liés. Le premier est la création d'une nouvelle banque d'investissement, l'AIIB pour Asian Bank for Infrastructure Investment, dotée d'un capital de départ de 50 milliards de dollars et qui devrait rapidement passer à 100 milliards. L'objectif de cette nouvelle institution est de financer des projets d'investissements dans les infrastructures, en Asie mais aussi dans d'autres pays du monde. L'initiative s'est révélée un grand succès diplomatique puisque 57 pays ont décidé d'en être actionnaires-fondateurs (dont la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Russie et pratiquement tous les pays d'Asie). Seuls les États-Unis et le Japon ont pour l'instant décidé de s'abstenir. Une partie des investissements visés devraient financer l'autre grande initiative chinoise, baptisée « One Belt, One Road », et qui consiste à développer un réseau d'infrastructures terrestres et maritimes (les nouvelles « routes de la soie »), permettant de développer les flux commerciaux entre la Chine, l'Asie centrale, l'Europe, l'Afrique et l'Amérique latine en créant de nouvelles voies ferrées, des axes routiers, des plateformes logistiques, des complexes de production d'énergie, des installations portuaires.

Contrairement à ce qui se passe parfois en Europe, lorsque le gouvernement chinois se lance dans de tels projets, il entend les concrétiser le plus rapidement possible. Le Pakistan en est une illustration particulièrement marquante. Le « corridor » pakistanais est essentiel pour acheminer les flux chinois vers le Golfe persique et le Proche-Orient. C'est la raison pour laquelle le président Xi Jinping a accordé un tel soin à sa visite à Islamabad, les 20 et 21 avril derniers. Au total, ce ne sont pas moins de 45 milliards de dollars d'investissements que la Chine se propose de réaliser au Pakistan - 34 milliards dans des projets énergétiques et 11 milliards dans des infrastructures routières et portuaires. Et ce afin de développer les échanges (notamment le transport de pétrole) entre le port pakistanais de Gwardar, à l'entrée du Golfe Persique, financé et construit par la Chine - qui vient d'ailleurs de s'en voir octroyer la gestion pour une période de quarante ans -, et la ville de Kashgar dans le Xinjiang. Mais Gwardar ouvre aussi de nouvelles perspectives à des pays comme l'Afghanistan, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan dans leur commerce avec les pays du Golfe, le Sri Lanka ou le Bangladesh, activant ainsi concrètement cette nouvelle « route de la soie ».

À l'autre bout de la « ligne », en Afrique, les entreprises chinoises (au premier rang desquelles China Railway Construction Corp) viennent à nouveau, fin avril, de faire moisson de contrats : 3,5 milliards de dollars pour construire un nouveau réseau ferroviaire intercités au Nigéria (après un contrat de 12 milliards de dollars signé en novembre dernier pour une autre ligne de chemin de fer) et 1,9 milliard pour un vaste projet urbain au Zimbabwe. Ces investissements seront largement financés par la China Development Bank, dont les concours financiers à l'Afrique au cours de ces six dernières années ont été supérieurs à ceux de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et de la Banque asiatique de développement combinés, selon des chiffres diffusés en Chine.

« One Belt, One Road » est un projet central pour la Chine, à la fois en termes d'influence géopolitique, mais aussi pour ouvrir plus largement à ses grandes entreprises publiques des marchés nouveaux en Asie centrale, au Proche-Orient et en Afrique. Il s'agit d'une démarche parfaitement planifiée, pilotée du plus haut sommet de l'État et que la Chine est en mesure de financer largement.

Fabius et les attraits nouveaux de la France

Quelle place pour la France dans cette nouvelle diplomatie économique ? Du côté français, on note une certaine impatience à voir les échanges commerciaux entre les deux pays se rééquilibrer (le déficit commercial de la France est de l'ordre de 26 milliards d'euros). Mais ce ne peut être qu'un processus long, même si les domaines où les entreprises françaises pourraient accroître leur présence sont connus : la pharmacie, l'aéronautique, l'agroalimentaire, l'automobile, les services.

L'augmentation des exportations françaises en Chine dépend de deux éléments : la conjoncture économique, qui marque des signes de ralentissement (elle atterrit autour de 7 % l'an), et les conditions d'accès au marché chinois, que Pékin affirme vouloir améliorer (notamment par le biais de la création de nouvelles zones franches, comme celle de Shanghai), mais qui restent encore marquées par un certain nombre de difficultés. En tout état de cause, la France aura des difficultés à rattraper son retard par rapport à l'Allemagne, qui vise pour 2015 une valeur de 280 milliards d'euros de commerce bilatéral avec la Chine, soit plus de quatre fois supérieur à celui de la France.

D'où l'espoir placé dans l'augmentation des investissements chinois en France (lire l'article page 14), qui demeurent encore à un niveau modeste malgré les opérations spectaculaires récentes (ClubMed, PSA, aéroport de Toulouse...). Ce message a été martelé par Laurent Fabius, lors de son dernier déplacement en Chine, en juin. Il a notamment plaidé pour que le port du Havre (par où transite l'essentiel du trafic de conteneurs entre la France et la Chine) constitue l'une des étapes de ces nouvelles « routes de la soie ». Il a aussi ouvert la voie vers des stratégies de coopération entre les entreprises françaises et chinoises sur les marchés tiers, en Asie et en Afrique. Les secteurs visés par le projet « One Belt, One Road » sont en effet aussi ceux ou les technologies françaises en matière d'énergie, de transport, de travaux publics et de télécommunications trouveraient à s'employer dans des projets d'infrastructures communs.

Enfin, la France a une belle carte à jouer pour soutenir la Chine dans ses efforts d'internationalisation du yuan. La Chine devrait d'ailleurs lancer dès la fin de cette année son propre système de règlement des échanges internationaux (CIPS, pour China International Payment System) et les autorités monétaires chinoises déploient depuis plusieurs mois une vaste opération de séduction des places financières européennes pour renforcer la place du yuan dans les échanges financiers internationaux. On sait que l'objectif de la City de Londres est de devenir la plateforme principale des transactions en yuan, mais c'est aussi une stratégie poursuivie par Luxembourg et Francfort. Mais la place de Paris pousse ses pions. BNP-Paribas a obtenu une licence pour investir en yuan sur le marché chinois. Euronext et la Bank of China ont conclu un partenariat pour faciliter la cotation d'entreprises chinoises sur Euronext. Pour la première fois, en septembre 2014, la Bank of China a émis pour 240 millions d'euros d'obligations en yuans sur le marché parisien. Autre première : en janvier dernier, la Caisse d'amortissement de la dette sociale (Cades), qui gère la dette sociale française, a émis pour 450 millions d'obligations sur le marché chinois, libellées en yuans, souscrites en vingt-quatre heures... Paris entend devenir une place de règlement et de compensation du yuan. Plus de 40 % des paiements entre la France et la Chine (y compris Hong kong) sont aujourd'hui effectués dans la devise chinoise. Et le montant des dépôts en yuans à Paris est de l'ordre de 2,5 milliards d'euros, soit le deuxième rang en Europe derrière le Luxembourg.

Au total, dans cette diplomatie économique et commerciale de la Chine qui se déploie tous azimuts, la France a un rôle important à jouer. Au-delà des aléas de la conjoncture économique, il s'agit de développer et de valoriser une relation ancienne dans un contexte où l'influence chinoise dans le monde est promise à se renforcer encore dans les années qui viennent.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 02/07/2015 à 17:44 :
avec hollande et vallse on aura le bon rôle du valet béni-oui-oui ou un rôle des Bisounours.
a écrit le 02/07/2015 à 14:53 :
On se souvient qu'il y a quelques années, au début du mandat présidentiel actuel, la France était allée tirer les oreilles des chinois. Mon expression avait peut-être choqué mais elle relatait bien une réalité. Les chinois en effet sous l'influence allemande avaient entrepris d'utiliser le pays voisin comme pivot en Europe, semblant n'avoir qu'un seul interlocuteur. Selon notre stratégie habituelle nous avons attendu que la manoeuvre produise des effets probants puis sommes allés présenter fermement nos griefs avec notre liste de propositions en appui. Les chinois selon la pratique diplomatique avaient 2, 3 ans maximum pour répondre. Voici une partie conséquente de la réponse. Il y a désormais deux pivots pour eux dans la zone. Aux autres nations de se débrouiller. On notera que pour obtenir ce résultat favorable aux champions on a laissé des milliers d'entreprises et d'emplois se faire massacrer. Il est temps maintenant d'aborder une nouvelle économie sociale et entrepreunariale pour palier à ces attitudes trop souvent répétées.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :