Législatives 2017 : comment « les macronistes » veulent conquérir le cœur des expatriés

Par Audrey Fisne  |   |  2105  mots
Avec de bons scores lors de la présidentielle, La République en Marche mise, maintenant, sur le scrutin législatif pour étendre un peu plus son influence. (Crédits : Reuters/Robert Pratta)
Ce week-end marque le début des opérations électorales dans les onze circonscriptions des Français de l’étranger. Après une forte dynamique lors de la présidentielle, La République en Marche (LREM) mise sur les expatriés pour agrandir un peu plus son influence. Mais l’électorat qu’ils constituent est difficile à saisir par sa mouvance et son hétérogénéité.

(Article publié le 2 juin à 15h23 et mis à jour le 4 juin à 20h21)

Si, en métropole, les Français sont appelés à élire leurs députés les 11 et 18 juin, à l'étranger, les 1,7 million d'expatriés se rendront aux urnes les 3 et 4 juin pour le premier tour des législatives. Quelques semaines après la présidentielle et alors que le paysage politique est bouleversé, le scrutin constitue l'occasion pour La République en Marche (LREM) de prendre encore un peu plus de poids sur l'échiquier politique.

Lors de la présidentielle, le mouvement d'Emmanuel Macron a reçu un accueil plutôt chaleureux chez les Français de l'étranger puisqu'il a recueilli 40% au premier tour et 89,31% au second tour. Le président a aussi dépassé plus de 90% des suffrages exprimés dans 44 pays. Pour Cédric Pellen, maître de conférence en science politique, cela peut être un marqueur important pour le scrutin à venir : « L'électorat se plonge moins dans la campagne des législatives, moins significative, et il est possible que les choix de la présidentielle rejoignent ceux de ces élections. La République en Marche a des chances. » M'jid El Guerrab, candidat de la majorité présidentielle dans la 9ème circonscription (Afrique du Nord et de l'Ouest), préfère se fier aux résultats de la présidentielle qu'à ceux des dernières législatives :

« Le précédent scrutin était un peu biaisé. C'était la première fois que les Français de l'étranger votaient. Ce n'était pas représentatif. Aujourd'hui, sur le terrain on ressent la dynamique Macron après la présidentielle. »

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Pour Cédric Pellen, « la vraie inconnue, ce sera les députés sortants. Dans quelle mesure leur travail pendant ces 5 ans va-t-il impacter le choix des électeurs ? Y'aura-t-il une prime ou un procès aux sortants ? » Dans la 3ème circonscription, qui regroupe les pays de l'Europe du Nord et le Royaume-Uni, Axelle Lemaire pourrait tout à fait, selon Cédric Pellen, se servir de son expérience ministérielle pour valoriser son renouvellement de mandat de député. Rien n'est gagné cependant puisqu'Emmanuel Macron est arrivé en tête dans la circonscription dès le premier tour de la présidentielle avec 50,27% des voix, une avance non négligeable pour Alexandre Holroyd, le candidat LREM. Pour les sortants de droite, « on peut imaginer qu'un procès de la vieille politique leur sera dressé », considère Cédric Pellen, citant par exemple Frédéric Lefebvre, député LR sortant de la 1ère circonscription (Amérique du Nord).

Clientélisme contre mesures concrètes

La difficulté, pour La République en Marche, va résider dans le fait d'incarner ce renouveau politique dont se targue Emmanuel Macron, « l'esprit jeune ». « Rien d'original finalement », juge Cédric Pellen. « C'était déjà dans les discours en 2012. » Le chercheur, qui s'est d'ailleurs penché sur le scrutin des expatriés, a notamment remarqué des similitudes avec les propos des candidats de la gauche lors du précédent scrutin. Ces aspirants à l'Assemblée nationale, en 2012 étaient nombreux à revendiquer incarner un nouveau souffle : « Aujourd'hui, il y a une sorte de concurrence au renouveau, à faire de la politique autrement. Mais on est obligé de le faire. Être député de l'étranger, c'est tout naturellement se distinguer de la normale. » Et d'ajouter :

« Un vidéo de LREM indique : 'Je vote pour une France qui ne fait pas de différence entre Français en France et à l'étranger'. Mais justement, il y a une différence. Ce ne sont pas les mêmes problématiques. »

Sur le fond, les propositions d'Emmanuel Macron pourraient s'apparenter à du clientélisme plutôt qu'à un réel programme concret. Ceci peut, cependant, être attribué à la majorité des candidats selon le chercheur: « Toute la logique de la campagne est fondée sur des promesses mais dès que l'on arrive au contenu, c'est plus complexe de justifier comment mettre en application les propositions. Concernant par exemple la fiscalité, l'accès à l'éducation française qui est très chère et la sécurité sociale, des sujets des plus concernant pour les expatriés », note le chercheur.

« Un candidat qui ne serait pas expatrié, ça peut être un handicap »

Ce qui sera peut-être décisif dans le choix des votants, c'est l'implantation territoriale, si faible soit-elle pour les circonscriptions de l'étranger par leur étendue importante, des candidats dans des zones extraterritoriales. Être engagé dans un milieu associatif par exemple. Mais surtout, être expatrié.

« Ne pas l'être pourrait être un sérieux handicap pour les candidats. En 2012, c'est ce qui a joué, notamment pour Frédéric Lefebvre dans la 1ère circonscription (le candidat LR a d'abord été battu par Corinne Narassiguin avant de remporter des élections partielles puisque sa concurrente socialiste a vu ses comptes de campagnes être invalidés, ndlr.) Les Français de l'étranger doivent se reconnaître dans leur député », ajoute le maître de conférence.

LREM a misé sur des candidats issus de la société civile. On compte ainsi une chef d'établissement (Samantha Cazebonne), un radiologue spécialiste du cerveau (Joachim Son Forget) ou encore une entrepreneure experte en cybercriminalité récompensée Trophée de l'Innovation (Amal Amélia Lakrafi).

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Mais, comme le rappelle Cédric Pellen, « beaucoup sont loin de 'sortir de nulle part' » et ont déjà été en lien avec une organisation politique ou ont travaillé avec les gouvernements passés. On peut énumérer Pieyre-Alexandre Anglade, chef de cabinet de l'un des Vice-Présidents du Parlement européen, Paula Forteza qui a fait partie de la mission Etalab rattachée au Premier Ministre, pour suivre des dossiers relatifs à la modernisation de l'administration publique. Ou encore le candidat soutenu par LREM, M'jid El Guerrab qui affiche un CV bien dense : ancien socialiste engagé notamment dans la campagne de Ségolène Royal, conseiller du Président au Sénat, conseiller au ministère du Travail, cadre-dirigeant de la Caisse des dépôts et aussi créateur d'une startup de conseils à Casablanca. Il justifie auprès de La Tribune :

« J'ai quitté le PS après 15 ans car j'ai connu une rupture intellectuelle avec le parti, notamment avec la déchéance de nationalité. » Et d'ajouter : « J'en avais assez de ce néo-paternalisme. Je n'ai jamais demandé de mandat en 15 ans et lorsque j'ai considéré être un bon profil pour les Français de l'étranger dans ma circonscription, on ne m'a pas autorisé à me présenter, privilégiant un candidat désigné par le président. »

Pour LREM, les législatives à l'étranger sont aussi l'occasion de tester la coalition avec le MoDem, notamment dans la 7ème circonscription avec Frédéric Petit, ancien chef d'entreprise.

Une campagne remplie de couacs

Et si la campagne électorale des législatives a été plus courte que celle présidentielle, elle a été rythmée de couacs du côté de LREM. Des petites affaires qui pourraient venir freiner la marche du mouvement. Les candidats se sont affrontés rien que pour faire campagne sous l'étiquette de la majorité présidentielle. C'est notamment le cas dans la 9ème circonscription qui englobe le Maghreb et l'Afrique de l'Ouest. Premier épisode : le fils du maire de Deauville, Philippe Augier était inscrit sur la liste LREM avant qu'il ne soit forcé de démentir sur Twitter sa candidature. Puis, c'était au tour de Leila Aïchi, sénatrice EELV ralliée à François Bayrou, d'être évincée après qu'une vague de critiques est survenue suite à ses propos sur « l'indifférence internationale quant au sort réservé au peuple sahraoui et l'alignement systématique de la France sur la politique marocaine au Sahara occidental ». Dans un premier temps, les comités LREM ont décidé de suspendre la campagne avant de ne pas donner de consigne de vote. Ils ont finalement appelé à voter pour M'jid El Guerrab, justifiant « qu'il était le plus compatible avec les idées du mouvement ». Mais Leila Aïchi n'a pour autant pas abandonné sa campagne et continué de se revendiquer candidate de LREM, attirant les foudres de « l'autre marcheur » qui porte plainte désormais. Ce que déplore M'jid El Guerrab :

« Pour les électeurs, cette polémique a créé la confusion. De plus en plus de personnes se revendiquent de la majorité présidentielle. J'espère ainsi que, dans l'hypothèse où je serais au second tour, Leila Aïcha appellera à voter pour moi ».

La coalition LREM/MoDem critiquée

Pour le candidat soutenu par LREM, la coalition avec le MoDem a posé problème :

« Elle nous a desservi, a désarçonné les électeurs. Le dommage collatéral. Certains candidats ont été parachutés au nom de cette alliance. Cela dégoûte les gens. »

Côté couac, la 8ème circonscription (Chypre, Grèce, Israël, Italie, Malte, Saint-Marin, Turquie, Vatican) n'est pas en reste. C'est Florence Drory qui est investie par LREM. Elle qui .a pourtant travaillé au cabinet de François Mitterrand en 1975, a dirigé la section du PS en Israël, était pressentie pour être candidate de la gauche. Mauvaise surprise, en raison de ses prises de position sur l'Etat palestinien, semble-t-il, c'est finalement Benjamin Djiane, ex-conseiller et ancienne plume de Manuel Valls, qui recevra l'investiture du PS et Drory celle de LREM

Un scrutin spécifique

Et si les enjeux sont importants pour la majorité présidentielle, il ne faut pas négliger les particularités du scrutin à l'étranger. L'une d'entre elles est bien sûr la forte dispersion de la population. Pour la première circonscription qui regroupe l'Amérique du Nord, les électeurs sont disséminés sur pas moins de 18 millions de km2. « La densité des circonscriptions est une difficulté », assure M'jid El Guerrab. Lui qui est candidat dans la 9ème circonscription estime « qu'avec 16 pays, il est difficile de toucher tout le monde ».

Autre point, selon Cédric Pellen, la faible mobilisation politique des votants.

« A l'étranger, les expatriés tentent de s'intégrer au lieu, de se noyer dans la masse plutôt que de se regrouper pour former une communauté pour s'engager dans la politique française. »

Au communiqué du mouvement La République en Marche qui indique : « Plus de 20.000 adhérents expatriés à En Marche », le chercheur répond avec scepticisme.

« Il s'agit plus d'un effet de communication. On peut s'adhérer en ligne, mais dès lorsqu'il s'agit de militantisme, c'est moindre. Le taux de participation aux élections le prouve. (...) Je ne pense pas que LREM ait mobilisé plus que les partis politiques traditionnels auparavant. »

La jeunesse du parti pourrait d'ailleurs constituée une barrière, selon M'jid El Guerrab.

Une surreprésentation des Français de l'étranger ?

De la même façon, il faut également prendre en compte la forte hétérogénéité de l'électorat : « On a longtemps cru que les Français de l'étranger étaient tous à droite. C'est faux. Et les élections de 2012 le prouvent », ajoute Cédric Pellen. Il rappelle cependant que les électeurs restent attachés aux étiquettes politiques, les candidats indépendants ne rassemblent pas les foules. D'ailleurs, la participation générale est faible à l'étranger. Avec une abstention de 54,16% lors de la présidentielle, les scrutins à l'étranger ont du mal à touchés les expatriés. Depuis les années 2000, aucun scrutin n'a réussi à rassembler plus de la moitié des inscrits. Et cette année, avec l'abandon du vote électronique, mis en place en 2012 pour justement essayer de pallier cette explosion de l'abstention, cela peut-être un argument rédhibitoire supplémentaire pour les votants. D'autant que les électeurs se retrouvent devant pléthores de candidatures, allant jusqu'à 27 dans la 9ème circonscription.

« Une interrogation mérite quand même d'être posée », assume Cédric Pellen, « la question de la légitimité de ces mandats. Les Français de l'étranger possèdent 11 députés et 12 sénateurs. En faisant le ratio, on se rend compte qu'un expatrié possède une meilleure représentation qu'un habitant de Seine-Saint-Denis par exemple. C'est encore pire si l'on prend en compte seulement les expatriés votants. »

Pour le chercheur, cette forte représentativité n'a pas forcément été demandée par les Français de l'étranger. « Or ça, c'est une question qu'aucun parti ni même Emmanuel Macron ne remet en cause. »