Pourquoi BlackRock, le géant de Wall Street, hausse le ton sur la diversité et le climat

Par Delphine Cuny  |   |  1496  mots
Le siège du plus puissant gérant d'actifs à New York. (Crédits : BlackRock)
Le plus puissant gérant d’actifs au monde, l’américain BlackRock, actionnaire de nombreux groupes du CAC 40, n’hésitera pas à voter en assemblée générale contre les résolutions des entreprises au conseil manquant de diversité, de sensibilité au climat et de transparence sur leur stratégie à long terme, nous explique un de ses représentants. Une première, poussée par de petits fonds engagés pour le climat.

Il est le premier ou deuxième actionnaire de plusieurs fleurons du CAC 40, dont Total, Sanofi, BNP, Société Générale, dont il détient plus de 5% du capital. Sa filiale française est dirigée par l'ancien Pdg de Gaz de France, Jean-François Cirelli. En dehors du milieu de la finance, BlackRock reste cependant peu connu, parfois confondu avec le fonds alternatif et d'investissement dans le non-coté Blackstone, dans le giron duquel il est né en 1988. Indépendant et coté à Wall Street où il pèse plus de 60 milliards de dollars, le « Rocher noir » est devenu en moins de trente ans le numéro un mondial de la gestion d'actifs avec plus de 5.100 milliards de dollars d'encours sous gestion, pour le compte de fonds de pension notamment. C'est un investisseur puissant, mais discret. Qui usait jusqu'ici assez peu de son influence.

Pour la première fois, BlackRock a décidé de sortir de sa réserve habituelle et de dévoiler ses « priorités » pour les deux années à venir, qui pourraient être résumées en deux mots : la diversité et le climat. La société new-yorkaise a déjà pris la parole sur ces sujets de féminisation des conseils d'administration et de prise en compte du risque climatique à long terme. Mais cette fois-ci, alors que s'ouvre bientôt la saison des assemblées générales (AG), elle prévient les grandes entreprises dont elle est actionnaire qu'elle agira s'il n'y a pas d'amélioration : concrètement, elle votera contre les résolutions proposées en AG pour faire entendre sa voix.

Édouard Dubois, vice-président Investment stewardship (littéralement "l'intendance des investissements", c'est-à-dire la préparation et la gestion du vote, l'analyse des résolutions des AG, l'engagement en tant qu'actionnaire) chez BlackRock, nous explique le contexte :

« Plus de 90% de nos encours sont placés dans des fonds sous gestion indicielle : nous sommes bloqués dans le capital et n'avons pas la possibilité de vendre. Parce que nous avons un devoir fiduciaire de défense des intérêts à long terme de nos clients, qui, dans leur grande majorité, nous confient leur argent pour financer leurs retraites, il est très important de voter aux assemblées générales et de se placer dans une démarche d'engagements et de défense des bonnes pratiques. »

[Les priorités de BlackRock pour 2017-2018]

Diversité éthique... et rentable !

Le gestionnaire de fonds américain se targue d'avoir l'équipe la plus importante du secteur dédiée à l'investment stewardship (30 personnes), laquelle entretient un « dialogue » avec 1.500 entreprises par an et vote à près de 17.000 assemblées d'actionnaires dans le monde et 160.000 résolutions.

« Cette année, nous allons engager de manière prioritaire un dialogue avec les entreprises sur le thème de la diversité. C'est important non seulement d'un point de vue éthique et moral mais cela concerne aussi les investisseurs car toutes les études académiques montrent que lorsqu'il y a plus de diversité, les entreprises sont plus performantes », relève le vice-président Investment stewardship de BlackRock.

« Nous pensons que la bonne gouvernance dépend en priorité de la composition du conseil d'administration : il faut des gens compétents et aussi divers, pas seulement en genre, mais en âge, en expertise, en expérience, en origine ethnique.»

Et cette ouverture doit aussi s'appliquer au comité exécutif : « Il faut qu'il y ait une vraie culture de la diversité dans l'entreprise, qu'elle apprenne à repérer les talents féminins et les faire monter jusqu'au sommet », fait valoir Edouard Dubois.

Les grands groupes français dans ce domaine ne sont pas trop mal lotis selon BlackRock :

« Au niveau de la transparence de l'information, le marché français a toujours été en avance, du fait d'une volonté des politiques français, de la loi NRE au Grenelle de l'environnement. En matière de diversité, depuis la loi Copé-Zimmermann de 2011, le critère est respecté [40% minimum de femmes au conseil ndlr], même si les choses pourraient encore s'améliorer au niveau des comités exécutifs, par rapport aux pays nordiques », compare le responsable investment stewardship du géant de la gestion d'actifs.

Risque climatique et stratégie de long terme

L'autre axe mis en avant par BlackRock est particulièrement notable, à l'heure où Donald Trump veut opérer des coupes drastiques dans le budget alloué aux programmes de prévention et de recherche sur le réchauffement climatique. Larry Fink, le cofondateur et Pdg du gérant d'actifs, est connu pour ses sympathies démocrates et a lui-même insisté sur le climat dans sa lettre à ses actionnaires.

« La deuxième priorité de l'année, c'est le risque climatique. Il faut que le conseil d'administration dans son ensemble soit capable de comprendre les enjeux, de challenger la stratégie et d'adapter la gestion des risques, et que ce ne soit pas seulement un administrateur expert du sujet », décrypte Edouard Dubois. « Dans le secteur pétrolier par exemple, c'est important que l'ensemble du conseil soit conscient du risque climatique et le prenne en compte dans la stratégie de long terme. »

BlackRock est en effet actionnaire des plus grandes majors pétrolières, Exxon Mobil, Chevron, Total, ce qui peut paraître en contradiction avec cette volonté de mettre l'accent sur le risque climatique dans une stratégie de long terme et d'investissement durable. La firme américaine répond que « la politique environnementale et sociale est un critère pris en compte » par les équipes de gestion active.

« Depuis fin 2015, nous avons commencé à intégrer des données ESG (environnementales, sociales et de gouvernance) dans notre plateforme d'analyse de risque, Aladdin, qui est utilisée par nos gérants et que l'on vend à d'autres investisseurs. Ils peuvent ainsi calculer l'empreinte carbone de leur fonds », met en avant Edouard Dubois.

En matière d'investissement responsable en Europe, la firme américaine pointe au 12e rang du classement établi par Share Action (le français Amundi est 4e). BlackRock souligne qu'il propose de nombreux fonds respectant les critères ESG, par exemple sur les énergies renouvelables pour les clients les plus sensibles au risque climatique.

Dialogue privé, sanction (presque) publique

Ceci dit, BlackRock n'est pas du genre à étaler ses divergences sur la place publique, ni à dire aux entreprises ce qu'elles doivent faire.

« Le dialogue doit rester privé. Nous cherchons à être constructifs », insiste ce spécialiste de l'investment stewardship. « Si nous votons contre les résolutions à l'assemblée, c'est que le dialogue n'a pas réussi. Et notre patience a des limites. Si les pratiques n'évoluent pas, nous voterons de plus en plus contre les résolutions, par exemple les nominations d'administrateurs, s'il n'y a aucune femme au conseil. Cela s'est déjà produit. »

BlackRock publie ses statistiques de votes, mais pas le détail par AG : dans le monde, entre juillet 2015 et juin 2016, le gestionnaire d'actifs s'est opposé à au moins une des résolutions du management à 38% des assemblées (en particulier au Japon et en Amérique latine) mais à seulement 8% des résolutions au total, selon le rapport annuel de vote publié en août dernier. Et les sujets de gouvernance ont fait l'objet de nettement plus d'engagements que les questions de climat.

Arroseur arrosé

Or il est ressorti de documents du gendarme de la Bourse américaine cet été que BlackRock avait voté contre la nomination de deux administrateurs d'Exxon Mobil en mai dernier. A l'inverse, la firme n'avait pas soutenu des résolutions sur le climat aux AG d'Exxon et de Chevron déposées par des actionnaires, des ONG et des investisseurs socialement responsables, et s'est un peu retrouvé dans la position de l'arroseur arrosé.

Mécontent du manque de soutien de BlackRock lors des votes, en contradiction avec ses grandes déclarations publiques sur le climat, un groupe d'actionnaires mené par le gestionnaire d'actifs de Boston Walden Asset Management, associé au fonds de retraite des employés de la ville de Seattle notamment, a même déposé une résolution à l'assemblée générale du gérant d'actifs lui-même pour que BlackRock dévoile ses pratiques de vote. La firme a ouvert alors un « dialogue » à son tour et le groupe a retiré sa proposition. Sans doute en échange d'une promesse d'action, qui arrive aujourd'hui.

Les dirigeants de Walden AM se sont évidemment félicités de cette petite victoire, sans triomphalisme ni excès de louange :

« L'annonce de BlackRock que le risque climatique sera une priorité dans ses engagements est un message extrêmement important envoyé de la part du plus grand gérant d'actifs au monde.

Quand BlackRock a voté contre le management ou des administrateurs, c'était plus souvent pour des questions de gouvernance que sociales ou environnementales. Nous espérons que les annonces et les engagements de BlackRock sur le risque climatique se traduiront par un soutien actif aux résolutions des actionnaires sur le changement climatique à l'avenir. »