Exportations militaires : Fincantieri, le chantier d'un seul coup commercial ? (2/2)

Par Michel Cabirol  |   |  844  mots
(Crédits : Fincantieri)
En 2017, Fincantieri a décroché le jackpot au Qatar en obtenant un contrat de 3,8 milliards d'euros. Mais son dernier gros coup remontait à 2010 avec la vente d'un LPD à l'Algérie (420 millions).

Pour Naval Group, le rapprochement avec Fincantieri permettrait de signer une paix des braves sur les marchés export... même si certaines arrières-pensées italiennes laissent planer un doute. Dans une note "confidentiel groupe", que La Tribune s'est procurée, le groupe naval français ne fait pas mystère que "l'un des objectifs de ce rapprochement est d'additionner nos forces et nos positions internationales qui sont très complémentaires". Fincantieri possède 22 implantations, dont une en Chine, et Naval Group sept, qui ne sont pas dans les mêmes pays que son futur partenaire à l'exception du Brésil.

Pourquoi cette nécessité de se rapprocher ? Les commandes inscrites dans la loi de programmation militaire (LPM) "ne permettent de charger notre outil industriel, notamment Lorient, qu'à 50% environ", estime Naval Group. Il s'agit également "de disposer de la taille critique nécessaire" pour gagner des contrats à l'export. Pour autant, Naval Group, qui a jusqu'ici réussi à faire vivre ses sites sans Fincantieri, doit concrétiser dans les mois qui viennent trois campagnes qui vont apporter de la charge à Lorient : Argentine (quatre patrouilleurs, dont trois neufs), Emirats Arabes Unis (deux corvettes Gowind) et Egypte (deux corvettes Gowind).

Gagner un bâtiment de surface par an sur 10 ans

Selon cette note de Naval Group datée du 30 mai, "il serait possible de gagner une frégate et une corvette par an dans les dix prochaines années, soit presque 50% d'augmentation sur le portefeuille actuel export de Naval Group". Dans le cadre de ces négociations, les deux partenaires ont déjà étudié la possibilité d'offres communes en fonction des pays. Naval Group et Fincantieri ont présenté une offre en Allemagne (MKS 180) et au Canada à partir du programme FREMM, une frégate franco-italienne réalisée dans le cadre d'une coopération a minima entre les deux pays.

En revanche, il n'est pas question pour Naval Group de renoncer à un appel d'offres au Brésil sur les bâtiments de surface. "Nous ferons une offre avec nos partenaires brésiliens habituels, affirme Naval Group dans la note confidentielle. Dans un deuxième temps, nous réexaminerons si des synergies sont possibles avec Fincantieri"Le président de Fincantieri, Giuseppe Bono revendiquait le leadership pour son groupe en Amérique latine, et notamment au Brésil où Naval Group a pourtant noué beaucoup de relations et de coopérations. En outre, selon Mediapart, Naval Group aurait accepté à la demande des Italiens que les futurs bâtiments réalisés dans le cadre de la prochaine société commune créée à 50-50 entre les deux groupes, soient ouverts aux systèmes américains.

Fincantieri, le Qatar et puis... ?

En 2017, Fincantieri a décroché le jackpot à l'exportation en obtenant une commande de sept navires de guerre (quatre corvettes multirôles, deux patrouilleurs et un LPD) au Qatar face à Naval Group. Cette méga-commande va rapporter 3,822 milliards d'euros au chantier naval italien (sur un contrat de 5 milliards au global), selon le rapport du Sénat italien sur les exportations d'armes. Soit 3,2 milliards pour les quatre corvettes (en sus de la formation notamment), 170 millions d'euros pour les deux patrouilleurs et 430 millions pour le LPD. Les livraisons des bâtiments débuteront à partir de 2022. L'année dernière, le Qatar a représenté 99,7% des résultats export de Fincantieri. Ce contrat a constitué 40,18% du total des exportations italiennes.

La Marine du Qatar enverra par ailleurs ses équipages se former à l'école des sous-officiers Domenico-Bastianini sur l'île de la Maddalena en Sardaigne, où le Qatar investit massivement. En France, le succès italien au Qatar a été scruté de très près. Notamment par la DGSE, qui a consigné dans une note blanche les détails de cette campagne. Elle fait d'ailleurs l'objet de soupçons de corruption comme l'affirme Intelligence Online dans sa dernière livrée. En 2016, Fincantieri s'était montré très discret à l'exportation dans le domaine défense malgré ses 22 sites à l'international, en décrochant seulement 9,1 millions d'euros d'exportations militaires, selon le Sénat italien. C'était également le cas en 2015 dans une moindre mesure (152,9 millions d'euros).

Hors Qatar, les résultats export de Fincantieri, qui est reparti bredouille d'Australie en 2018, démontrent que le chantier italien a finalement une très faible présence sur les marchés internationaux défense. "On voit mal dans ces conditions- quel pourrait être l'apport commercial italien, à part, peut-être, des méthodes à l'ancienne (comme disait IOL)...On ne voit pas pourquoi les Italiens réclameraient des régions entières où il n'a jamais rien vendu (Brésil, Grèce, Arabie Saoudite...", explique un bon connaisseur du dossier. Ainsi, ni en 2015, ni en 2016, Fincantieri n'apparaît dans le tableau des dix premiers exportateurs italiens dans le domaine de l'armement. Le dernier "gros coup" de Fincantieri remonte à décembre 2010 quand il a vendu à l'Algérie un LPD pour 420,3 millions d'euros, dont 45% de la somme sont allés dans les caisses de l'électronicien Selex. Des chiffres qui sont loin, très loin d'être ceux de Naval Group...