En rachetant la papeterie Chapelle Darblay pour la revendre immédiatement au groupe Veolia présidé par Antoine Frerot, la Métropole de Rouen écrit un nouveau chapitre de la saga mouvementée de cette usine née dans l’entre-deux guerres. Une histoire émaillée de conflits sociaux mémorables et d’interventionnisme d’Etat dans laquelle on retrouve les noms de Laurent Fabius, d’Alain Madelin, de feu Roland Leroy mais aussi de François Pinault qui doit à la « Chap Pap » une partie de sa fortune. Retour arrière.L'histoire débute à la fin des Années folles avec la création -grâce aux dommages de guerre- de deux papeteries de part et d'autre de la Seine dans des communes ouvrières de la banlieue rouennaise : Grand-Couronne et Saint-Étienne-du-Rouvray. Leur emplacement ne doit rien au hasard. Le port dispense à foison la matière première: le bois mais aussi le kaolin, indispensable à la production. Les affaires sont florissantes durant les premières décennies. Les installations modernes, adossées à des centrales électriques parmi les plus puissantes de France, fournissent la gloutonne région parisienne en papier et exportent. Partiellement bombardées pendant la Seconde Guerre mondiale, elles repartent de plus belle à sa suite. En mai 68, les deux usines fusionnent pour donner naissance à la Chapelle Darblay. Situées dans ce que l'on appelait à l'époque la « ceinture rouge » de Rouen la bourgeoise, elles deviennent des bastions du syndicalisme. La CGT ultra dominante y obtient des acquis sociaux importants.
Le navire prend l'eau
Les choses se gâtent à partir des années 1970. Pendant que ses concurrents canadiens et scandinaves se modernisent et gagnent du terrain, la Chap Pap néglige de réinvestir ses bénéfices pour renouveler l'outil de production de Grand-Couronne qui date du début du siècle. La rentabilité s'érode et les dettes s'accumulent. L'Etat actionnaire à hauteur de 30% dépense des dizaines de millions de francs pour lui permettre de boucler ses fins de mois. Las ! En 1980, lestée d'un passif de plus d'un million de francs, l'entreprise dépose le bilan mais le gouvernement ne se résoudra jamais à la liquidation judiciaire. Difficile de lâcher un groupe de 2.000 salariés qui alimente tous les grands quotidiens en papier journal. Qui plus est, au lendemain de l'élection de François Mitterrand.
Mitterrand élu, Fabius entre en scène
La Chapelle Darblay est maintenue en vie sous perfusion, mais son avenir reste incertain. C'est alors que Laurent Fabius, député de la circonscription, entre en scène. La pression est forte sur le jeune ministre des Finances, qui reste sourd aux demandes de nationalisation émanant des syndicats, pour se mettre en quête d'un repreneur. Aucun français ne frappant à la porte, celui qui deviendra Premier ministre appelle à la rescousse en 1983 un papetier hollandais à capitaux publics du nom Parenco. L'ordonnance que celui-ci prescrit est douloureuse : plus de 1.400 suppressions d'emplois et la fermeture de l'usine de Grand-Couronne. Un véritable casus belli pour la CGT qui va s'engager dans un bras de fer mémorable avec le soutien d'une partie de la classe politique, à commencer par l'influent Roland Leroy, directeur de L'Humanité et député communiste de Seine-Maritime.