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ÉconomieInternational

Arabie saoudite: «MBS veut transformer en profondeur un système hostile à tout changement»

Photo de Robert Jules

Propos recueillis par Robert Jules

Publié le 20 juin 2018 à 04:43 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:50

MBS

MBS

Reuters

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Le pouvoir saoudien amorce un virage libéral pour diversifier une économie trop dépendante des revenus pétroliers. Un pari audacieux, analyse François-Aïssa Touazi, expert des enjeux économiques et financiers dans le monde arabe.

LA TRIBUNE - Le projet « Vision 2030 » veut transformer en à peine plus de quinze ans un pays dépendant de la rente pétrolière en un pays ouvert et tolérant, doté d'une économie moderne et diversifiée. N'est-ce pas un pari trop ambitieux ?

FRANÇOIS-AÏSSA TOUAZI - Il faut reconnaître que Mohammed Bin Salman (MBS) a su anticiper dans sa stratégie réformatrice. Il a très tôt compris que le royaume saoudien se trouvait à la croisée des chemins et que son modèle économique, fortement dépendant des revenus pétroliers qui représentent près de 90 % de ses recettes budgétaires, n'aurait pas pu résister à une baisse durable des prix du pétrole. Le déficit budgétaire qui a atteint 100 milliards de dollars en 2015 et l'érosion des réserves de changes, passées de 750 milliards de dollars en 2014 à 500 milliards en 2017, ont été un électrochoc.

Pour mettre fin à un État rentier paralysé par les conservatismes et la bureaucratie, MBS a lancé sa révolution économique en instaurant, d'une part, des mesures d'austérité inédites (réduction des subventions et mise en place de nouvelles taxes), tout en veillant à instaurer un « citizen account program » pour compenser leur impact sur les populations les plus fragiles, et, d'autre part, en proposant un plan ambitieux de diversification économique et de transformation sociale, Vision 2030, pour préparer le pays à l'après-pétrole.

Quelle est la philosophie du projet ?

Élaboré avec le soutien de grands cabinets de conseils américains (McKinsey, BCG...), ce plan s'articule autour de plusieurs axes : premièrement, l'émergence de nouveaux pôles de développement créateurs d'emplois et de richesse, dans des secteurs aussi divers que les énergies renouvelables, le secteur minier, le numérique, l'industrie des loisirs et les industries de défense. L'objectif est d'apporter à l'horizon 2030 des recettes budgétaires pratiquement équivalentes à celles tirées du pétrole. Le Royaume ambitionne en effet de devenir un géant mondial dans le secteur des énergies renouvelables, de se classer parmi les 25 premières industries de défense et d'être une destination touristique attractive. Ce plan de diversification compte sur le secteur privé, dont la part dans le PIB devrait passer de 40 % à 65 %.

Deuxièmement, il encourage les privatisations notamment celle partielle du géant pétrolier Aramco. Les recettes de ces privatisations devraient alimenter le fonds souverain saoudien, qui sera le plus important du monde, avec des actifs d'un montant de 2000 milliards de dollars. Ce fonds devrait constituer à terme la principale source de revenus du pays. Ces privatisations ainsi que l'ouverture de la Bourse de Riyad aux investisseurs étrangers illustrent ce virage libéral clairement assumé par la nouvelle équipe. La remontée actuelle des prix du baril à des niveaux jamais atteints depuis fin 2014 est de ce point de vue une opportunité, car elle augmente mécaniquement la valorisation d'Aramco.

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Cette Vision 2030 propose aussi une évolution importante de la société saoudienne...

MBS est convaincu que le conservatisme de la société saoudienne, sa gouvernance et sa bureaucratie constituent un frein majeur aux réformes et à l'essor d'une société dynamique. Fort du soutien indéfectible de son père qui bénéficie d'une forte légitimité auprès de la famille royale et de l'establishment religieux, MBS cherche à redéfinir le rôle et la place du clergé wahhabite, à limiter son emprise sur le terrain social et à faire émerger une nouvelle élite plus en phase avec sa vision réformatrice tout en réaffirmant l'attachement de l'Arabie aux valeurs de l'islam.

Considérant que le pays est engagé dans une course contre la montre, il s'est attelé à mettre fin au consensus et au compromis qui caractérisaient la prise de décision au sein de la famille royale. Partisan d'un État fort, il privilégie une gestion verticale du pouvoir, plus autoritaire, sans concession et sans compromis, indispensable selon lui pour mener à bien ses réformes. Il s'entoure de technocrates expérimentés, formés dans les universités américaines, et puise dans les nouvelles générations de la famille royale pour constituer son équipe. Il instaure une culture de la performance et de l'efficacité dans une administration dominée par la bureaucratie et a créé de nouvelles autorités publiques, confiées à des proches, appelées à devenir la vitrine et le laboratoire de Vision 2030 : Autorité pour les loisirs, Saudi Military Industries, Autorité des Sports... Sa lutte contre la corruption, populaire dans le pays, menée au nom de l'assainissement de l'économie et de la transparence, ainsi que la lutte contre le terrorisme lui ont permis d'écarter ses rivaux, leurs réseaux d'affaires, et ses opposants. Ce plan vise aussi à rassurer les partenaires du Royaume sur sa capacité à faire face aux défis actuels. Ses objectifs peuvent paraître trop ambitieux compte tenu des limites de la puissance financière du pays et des conservatismes. L'objectif de doubler le PIB à l'horizon 2030 semble difficile à atteindre. Mais même s'il ne réalise qu'une partie de ses objectifs, MBS aura eu le mérite de transformer en profondeur un système hostile à tout changement.

Ryad compte sur les investisseurs internationaux. Que propose le gouvernement pour les attirer ?

Il est fondamental pour les autorités de renforcer l'attractivité de leur territoire par des réformes rassurant les investisseurs étrangers, notamment en matière de transparence. Au-delà des privatisations, le gouvernement actuel veut améliorer le climat des affaires (loi sur les marchés publics en cours), alléger les barrières à l'entrée, en finir avec l'obligation d'avoir recours aux sponsors pour pénétrer le marché local, veut proposer un droit de pleine propriété sur des secteurs définis pour les entrepreneurs. On peut ajouter les projets de zones de libre-échange ou les facilités dans l'octroi des visas. Par ailleurs, la restructuration en cours du district financier King Abdullah à Riyad pour doter le pays d'un système bancaire et d'investissement solide et dynamique est indispensable pour stimuler le secteur privé. L'ouverture de la Bourse de Riyad (Tadawul) aux investisseurs étrangers est un signal important envoyé aux partenaires économiques du Royaume.

L'Arabie Saoudite a également besoin d'importer du savoir-faire et des technologies. Que peut-elle faire ?

Le pays a pleinement conscience de l'importance de son industrialisation en dehors du secteur pétrolier et mise sur le transfert de technologies et la formation des Saoudiens pour remédier à son retard. De nombreux contrats comportent maintenant des clauses exigeant non seulement que les entreprises investissant en Arabie Saoudite acceptent le transfert des technologies qu'elles apportent, mais aussi qu'elles s'engagent à la création d'emplois locaux. C'est le cas des contrats militaires ou ceux passés dans les énergies renouvelables. L'investissement conjoint entre SoftBank et l'Arabie Saoudite dans la plus grande usine de production d'énergie solaire au monde (projet estimé à 200 milliards de dollars) illustre parfaitement l'importation de savoir-faire et de technologies demandées par le pays.

Un autre volet du projet est le développement d'une véritable économie de la connaissance grâce aux partenariats établis avec des grands groupes internationaux et des prestigieuses universités américaines. Le pays veut être un pôle important de la nouvelle économie et du digital.

Face aux États-Unis, les entreprises françaises sont-elles bien placées pour remporter d'importants contrats ?

Les entreprises françaises et européennes ont été déstabilisées par la nouvelle alliance conclue entre l'Arabie Saoudite et Donald Trump, habilement négociée par MBS qui, en échange d'un alignement de Washington sur l'agenda diplomatique saoudien, en particulier en ce qui concerne l'isolement de son grand rival iranien, s'est engagé à près de 400 milliards de dollars de contrats au bénéfice des entreprises américaines. Nos entreprises considèrent dès lors que leurs marges de manoeuvre sont fortement réduites d'autant qu'elles font face à la compétitivité des entreprises asiatiques. Rappelons que la Chine est le premier partenaire commercial de l'Arabie Saoudite.

Mais contrairement à un mythe répandu dans le milieu des affaires français et européen, le réengagement américain en Arabie ne signifie probablement pas que le marché saoudien est réservé aux États-Unis. Les opportunités restent très nombreuses. La France bénéficie de pôles d'excellence et d'entreprises leaders dans les secteurs d'activité au coeur de la Vision 2030 tels que la santé, la culture, le tourisme ou l'agroalimentaire. Nos entreprises innovantes et PME ne doivent pas avoir peur d'aborder ce marché porteur. La France jouit d'une très bonne image en Arabie, qu'elle doit davantage cultiver. Elle est le troisième fournisseur d'investissements directs étrangers (IDE). Mais pour être en mesure de remporter des contrats, les entreprises françaises doivent jouer le jeu de la valeur ajoutée locale et de la création d'emplois. Elles doivent s'adapter à cette nouvelle Arabie et surtout nouer des relations avec les nouveaux acteurs de la Vision 2030.

Ces changements ambitieux voulus par Mohammed Bin Salman risquent de rencontrer des difficultés à mettre en place. N'y a-t-il pas un risque de déstabilisation du régime dans une région où les conflits et le terrorisme menacent ?

Depuis qu'il a pris le pouvoir, MBS a aussi imposé son agenda dans la région. À la tête d'une coalition arabe, il mène une guerre contre une rébellion au Yémen, il a ouvert avec ses alliés une crise avec le Qatar sans oublier les très fortes tensions avec l'Iran, son grand rival, dont l'expansionnisme régional est considéré par Riyad comme une menace existentielle. C'est inédit dans l'histoire du pays. La consolidation de son pouvoir est aujourd'hui une réalité. Sa détermination à normaliser son pays, à le transformer et à le faire entrer pleinement dans la modernité est profonde. Mais, plus que jamais, le Royaume a besoin non seulement de ses alliés pour faire face à l'instabilité régionale et contrer l'expansionnisme iranien mais aussi de ses partenaires pour réussir son plan de diversification économique. Il a besoin d'investissements importants d'autant que ses ressources financières sont en baisse. Il peut certes compter sur sa capacité d'endettement car il bénéficie de la confiance des marchés financiers mais à terme ce serait trop risqué. La récente remontée des prix du baril de pétrole va lui permettre de renforcer ses acquis mais, paradoxalement, si elle se prolonge et s'accentue, elle risque de se traduire par une augmentation des dépenses publiques fragilisant la transformation en cours. Il devra veiller à rassurer son secteur privé, aujourd'hui inquiet et l'encourager à investir.

Comment expliquez-vous le retard de la privatisation d'Aramco ?

Il est vrai que l'on entend beaucoup de déclarations sur un retard probable de l'ouverture du capital initialement prévue dans le second semestre de 2018. Il existe des raisons fondamentales et des raisons politiques qui peuvent toutefois justifier ces rumeurs. La remontée des prix du baril incite à la patience car elle peut contribuer à une valorisation élevée. Elle laisse aussi entrevoir un questionnement sur la nécessité de privatiser l'entreprise alors que le pays pourrait renouer avec les surplus budgétaires. Il semblerait aussi que le choix de la cotation internationale divise en interne. Des justifications politiques liées notamment au rythme élevé des réformes au même moment peuvent laisser présager un retard de la privatisation, l'opération clé de la Vision 2030.

Quel est le rôle du fonds souverain ?

Le fonds souverain saoudien Public Investment Fund (PIF) joue un rôle important dans la réalisation du plan Vision 2030. Il est destiné d'une part à financer des investissements à la rentabilité sûre et pérenne afin de soutenir les générations futures saoudiennes qui ne pourront plus compter sur la rente pétrolière, et d'autre part à financer rapidement des projets structurants de la Vision 2030.

Il joue le rôle d'agence de participations de l'État et détient notamment des participations financières dans de nombreuses entreprises nationales et privées. Doté de compétences locales et internationales, le PIF finance aussi des projets stratégiques en Arabie saoudite ainsi que des investissements directs à l'étranger. La philosophie du fonds est avant tout axée sur la recherche de la performance. Il devrait obtenir une partie des fonds levés par l'introduction en Bourse d'Aramco pour booster son développement sur le modèle des fonds souverains émirati, singapourien ou norvégien.

Il constitue, de facto, le véritable bras financier du Royaume, doté de moyens financiers importants et souvent utilisés dans la diplomatie financière du pays. C'est le PIF qui a acquis 5 % des actions de Uber pour 3,5 milliards de dollars, c'est le PIF qui compte investir dans les grands projets d'infrastructure aux États-Unis promis à Donald Trump, c'est encore le PIF qui a investi aux côtés du japonais SoftBank pour lancer Vision Fund, le plus grand fonds technologique d'une taille prévue de 100 milliards de dollars. Au niveau intérieur, c'est lui qui porte les trois projets phares de Vision 2030 : la cité futuriste Neom à 500 milliards de dollars, la cité des loisirs ou le projet touristique Red Sea.

Propos recueillis par Robert Jules

Propos recueillis par Robert Jules

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