"Minions"... mais méchamment rentables !

Florence Raillard

Florence Raillard
L'histoire commence en 2007. Chris Meledandri, un ancien de la Fox qui a créé et développé L'Âge de glace, pense à un film d'animation dans lequel un superméchant volerait la Lune. Rien que l'idée est novatrice.
Pour mener à bien ce projet qui lui tient à coeur, lui aussi veut la Lune. Il crée Illumination Entertainment, filiale d'Universal, avec Janet Healy, autre pointure de la production d'animation. Après avoir fait ses premières armes auprès de Sam Peckinpah, elle collabore avec Spielberg sur Rencontres du troisième type puis est engagée par George Lucas chez lequel elle supervise les effets visuels et l'animation de Jurassic Park et Casper.
Après, elle rejoint Disney comme directrice de la production numérique (Mulan, Tarzan, Fantasia 2000...). Tête de proue de la transformation de l'atelier 2D de Dreamworks en studio d'animation 3D de haute technologie, Janet sait de quoi elle parle.
Ensemble, ils font le tour des studios de créations. Canada, États-Unis, Angleterre, Australie, Europe de l'Ouest... rien ne leur convient. Pas assez talentueux, pas assez innovants. Tout à coup, ils se souviennent d'un certain Pierre Coffin. Issu de la réputée école parisienne des Gobelins, le futur réalisateur a débuté sur Les Quatre Dinosaures et Le Cirque magique au studio Amblimation, créé à Londres par Steven Spielberg.
De retour à Paris, il prendra vite la tête d'Ex Machina, alors l'une des plus grosses sociétés françaises productrices d'images de synthèse. Entre spots télés et courts-métrages, il se fait remarquer par son humour décalé. Notamment avec Pat et Stanley, diffusé pendant cinq ans dans Teletoon, où un hippopotame et un chien font une reprise du Lion est mort ce soir et de Tomber la chemise du groupe rock Zebda.
Chaque jour à 13h, l’essentiel de l’actualité industrielle.

Au moment de sa rencontre avec les Américains, Pierre Coffin s'est associé avec Jacques Bled, cofondateur du studio français de création d'effets visuels, Mac Guff. Tout en travaillant beaucoup pour la pub, Mac Guff est à l'origine du renouveau de l'animation française avec Kirikou, signé Michel Ocelot, sorti en 1998. La boîte marche bien mais de là à être courtisé par Universal...
Jacques Bled n'y croit pas.
Mais c'est le coup de foudre.
Des éléments suffisants pour faire plonger les Américains malgré le coût élevé du travail en France, des exonérations fiscales alors inexistantes et un taux de change à 1,6. Pas vraiment les conditions économiques idéales. Pour Jacques Bled, au contraire, c'est Broadway.
Pendant les quelques mois de discussions, Jacques Bled et Pierre Coffin vont souvent à Hollywood, où Mac Guff avait une filiale spécialisée dans les effets spéciaux pour la publicité. Chaque fois, ils en profitent pour montrer à leurs nouveaux amis américains l'état d'avancement de Chasseurs de dragons, sur lequel ils travaillent.
Sa qualité et leur rapidité d'exécution, rapportées au budget du film - 12 millions d'euros, une cacahuète pour ces habitués des plus grandes majors -, achèvent de les convaincre. C'est avec ces Français qu'ils vont décrocher la Lune de Moi, moche et méchant. Un one shot, dans leur esprit. Jacques Bled qui, depuis des années, travaille douze heures par jour, sept jours sur sept, dans une indifférence quasi générale pour maintenir et développer cette structure de 120 salariés, se dit qu'il y a une justice. Illumination Entertainment met sur la table 69 millions de dollars pour Moi, moche et méchant. Ils en gagneront huit fois plus.
Le pari économique et artistique est gagné. Ils veulent continuer ensemble. Et pourtant...
Les Américains courent le risque, séduits également par l'énergie, la convivialité et les prises de décisions rapides de cette équipe installée dans un ancien parking du 15e arrondissement de Paris. À part l'absence de voitures, tout ou presque est resté en l'état. Pas de numéro sur l'immeuble... il faut pénétrer au fond d'un hall désaffecté, tirer une porte, emprunter un ascenseur « réservé uniquement aux clients du parking », traverser la rampe de montée, ouvrir encore une autre porte sans aucune signalétique pour accéder aux bureaux français de cette nouvelle entité, Illumination Mac Guff.
Dans cette société américaine, créée en août 2011, appartenant à Universal et basée à Paris, le partage des tâches est simple. Universal diffuse et finance, Chris Meledandri et Janet Healy produisent, Jacques Bled et Pierre Coffin fabriquent. Contrairement aux doutes de Bled, ils sont bel et bien entrés dans la cour des grands. Et sans quitter leur parking ni la capitale. Il n'en a jamais été question. Janet Healey, en revanche, s'est installée ici et a même acheté une demeure près d'Amboise.
Entre le premier Moi, moche et méchant et la création d'Illumination Mac Guff, les films d'animation ont eu droit au crédit d'impôt accordé à une société étrangère investissant dans une oeuvre partiellement ou totalement fabriquée en France. Égal à 20 % du montant total des dépenses éligibles, il a d'abord été plafonné à 1 million d'euros avant de passer à quatre.
C'est d'ailleurs ce qu'il a dit à Arnaud Monteboug et à Fleur Pellerin, alors respectivement ministres du Redressement productif et du Numérique, qui l'avaient convoqué à Bercy pour comprendre la belle histoire de cette entreprise française, devenue le plus gros studio d'animation européen, et conquérant le monde. Cet intérêt soudain des politiques le fait sourire. « On créait déjà de l'emploi avant, on payait nos impôts, mais personne ne nous appelait. » Il aura fallu attendre l'incroyable succès de Moi, moche et méchant 2 (MMM2) et de ses Minions, troisième meilleur résultat pour un film d'animation de tous les temps, et le plus beau succès d'Universal, société centenaire. Un investissement de 76 millions de dollars, hors crédit d'impôt, qui a déjà rapporté au box-office 971 millions de dollars. Enfin, la création française s'exporte dans le monde.
De fait, le total des recettes d'exportation des films français en 2013 a augmenté, mais il n'est que de 280 millions d'euros.
La major leur a également apporté un soutien financier indispensable à l'animation d'envergure. Le budget moyen en France étant pour ce genre deux fois et demi supérieur à celui d'un film de fiction classique.
Cet alignement des planètes pourrait également retenir les quelque 500 étudiants qui sortent chaque année de nos prestigieuses écoles d'animation (Gobelins, Supinfocom, La Poudrière, Georges-Méliès...).
Chaque année, de nombreux étudiants cèdent aux sirènes des grands studios américains qui se déplacent pour s'arracher les meilleurs éléments. C'est qu'en la matière, la qualité de nos écoles est inégalée.
Autre facteur déterminant : le Plan image, initié en 1982 par Jack Lang, visant à soutenir financièrement l'animation via des aides publiques du Centre national du cinéma. L'animation a du coup connu une croissance extrêmement forte en dix ans.
Et Mac Guff a désormais changé de braquet. La société comptait 470 personnes il y a quelques mois, ils sont à présent 600. Au lieu de faire un film après l'autre, ils en enchaînent deux par an. Chaque film demandant plus de deux ans de travail à près de 400 personnes, il a fallu gonfler les équipes. Prochaine sortie prévue ? Les Minions bien sûr, qui vont avoir un film rien que pour eux en juillet 2015.
Minions ne sera donc pas un long-métrage ouvertement pour les enfants, mais un film où chacun y éprouvera du plaisir pour des raisons différentes. Il se situera dans les années 1960 et expliquera l'origine des Minions et ce qui les meut, soit servir le plus méchant de leur époque. Mais comme ils le tuent chaque fois, ils sont obligés de passer d'un méchant à l'autre, et un jour de tout changer pour trouver le maître ultime.
À lire également
Modeste, Jacques Bled espère simplement montrer, par la réussite de son entreprise, que la France a du talent à fertiliser. D'ailleurs, Aston Martin est venu s'installer juste à côté de leur parking. Un signe ?
Florence Raillard
Souveraineté alimentaire et sanitaire : l'État va entrer au capital de l'industriel Eurolysine, menacé par la concurrence chinoise
Engie va supprimer environ 1 000 postes dans ses fonctions support d’ici à 2028
Nucléaire : le Blayais finalise son dossier pour accueillir les réacteurs nouvelle génération
Industrie, mobilités, logements, géothermie : la nouvelle offensive verte de l’Occitanie