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"Minions"... mais méchamment rentables !

Photo de Les correspondants de La Tribune

Florence Raillard

Publié le 16 mai 2014 à 10:13 - Mis à jour le 17 mai 2014 à 06:55

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Les recettes globales de Moi, moche et méchant 2, sorti en juin 2013, soit près de 1,1 milliard d'euros, sont supérieures au budget total du cinéma français cette même année (1,02 milliard d'euros) Un petit miracle dû à l'alliance de la création française et de la force de frappe d'une major américaine.

L'histoire commence en 2007. Chris Meledandri, un ancien de la Fox qui a créé et développé L'Âge de glace, pense à un film d'animation dans lequel un superméchant volerait la Lune. Rien que l'idée est novatrice.

Pour mener à bien ce projet qui lui tient à coeur, lui aussi veut la Lune. Il crée Illumination Entertainment, filiale d'Universal, avec Janet Healy, autre pointure de la production d'animation. Après avoir fait ses premières armes auprès de Sam Peckinpah, elle collabore avec Spielberg sur Rencontres du troisième type puis est engagée par George Lucas chez lequel elle supervise les effets visuels et l'animation de Jurassic Park et Casper.

Après, elle rejoint Disney comme directrice de la production numérique (Mulan, Tarzan, Fantasia 2000...). Tête de proue de la transformation de l'atelier 2D de Dreamworks en studio d'animation 3D de haute technologie, Janet sait de quoi elle parle.

Ensemble, ils font le tour des studios de créations. Canada, États-Unis, Angleterre, Australie, Europe de l'Ouest... rien ne leur convient. Pas assez talentueux, pas assez innovants. Tout à coup, ils se souviennent d'un certain Pierre Coffin. Issu de la réputée école parisienne des Gobelins, le futur réalisateur a débuté sur Les Quatre Dinosaures et Le Cirque magique au studio Amblimation, créé à Londres par Steven Spielberg.

De retour à Paris, il prendra vite la tête d'Ex Machina, alors l'une des plus grosses sociétés françaises productrices d'images de synthèse. Entre spots télés et courts-métrages, il se fait remarquer par son humour décalé. Notamment avec Pat et Stanley, diffusé pendant cinq ans dans Teletoon, où un hippopotame et un chien font une reprise du Lion est mort ce soir et de Tomber la chemise du groupe rock Zebda.

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Illustration de la newsletter Industrie et service
« Fan de l'humour anglais, j'aime bien retourner les situations », dit-il avec ses yeux rieurs.

Au moment de sa rencontre avec les Américains, Pierre Coffin s'est associé avec Jacques Bled, cofondateur du studio français de création d'effets visuels, Mac Guff. Tout en travaillant beaucoup pour la pub, Mac Guff est à l'origine du renouveau de l'animation française avec Kirikou, signé Michel Ocelot, sorti en 1998. La boîte marche bien mais de là à être courtisé par Universal...

Jacques Bled n'y croit pas.

« Quand j'ai vu le profil de Janet et de Chris sur IMDB, je me suis dit, ce n'est pas possible, ces gens-là n'accepteront jamais de travailler avec un petit studio français. »

Mais c'est le coup de foudre.

« On est devenu tout de suite bons amis », dit la délicieuse Américaine qui, après six ans à Paris, continue de s'exprimer en anglais. « La société, installée depuis vingt-trois ans, était très solide, fantastiquement dirigée et avec de vrais talents. Et nous avions tous la même philosophie du travail et la même envie que les équipes soient heureuses, car cela se voit sur l'écran. »

Un pari économique et artistique gagné

Des éléments suffisants pour faire plonger les Américains malgré le coût élevé du travail en France, des exonérations fiscales alors inexistantes et un taux de change à 1,6. Pas vraiment les conditions économiques idéales. Pour Jacques Bled, au contraire, c'est Broadway.

« Depuis 1986, l'aventure humaine m'a toujours davantage motivé que de gagner beaucoup d'argent. Mais si on peut combiner les deux... »

Pendant les quelques mois de discussions, Jacques Bled et Pierre Coffin vont souvent à Hollywood, où Mac Guff avait une filiale spécialisée dans les effets spéciaux pour la publicité. Chaque fois, ils en profitent pour montrer à leurs nouveaux amis américains l'état d'avancement de Chasseurs de dragons, sur lequel ils travaillent.

Sa qualité et leur rapidité d'exécution, rapportées au budget du film - 12 millions d'euros, une cacahuète pour ces habitués des plus grandes majors -, achèvent de les convaincre. C'est avec ces Français qu'ils vont décrocher la Lune de Moi, moche et méchant. Un one shot, dans leur esprit. Jacques Bled qui, depuis des années, travaille douze heures par jour, sept jours sur sept, dans une indifférence quasi générale pour maintenir et développer cette structure de 120 salariés, se dit qu'il y a une justice. Illumination Entertainment met sur la table 69 millions de dollars pour Moi, moche et méchant. Ils en gagneront huit fois plus.

Le pari économique et artistique est gagné. Ils veulent continuer ensemble. Et pourtant...

« Pour notre premier film, la France n'était déjà pas assez compétitive par rapport à l'Angleterre, l'Allemagne ou le Canada. Avec la crise mondiale, il était encore plus difficile de rester. Mais ils ont un talent et une technique uniques », assure Janet.

Les Américains courent le risque, séduits également par l'énergie, la convivialité et les prises de décisions rapides de cette équipe installée dans un ancien parking du 15e arrondissement de Paris. À part l'absence de voitures, tout ou presque est resté en l'état. Pas de numéro sur l'immeuble... il faut pénétrer au fond d'un hall désaffecté, tirer une porte, emprunter un ascenseur « réservé uniquement aux clients du parking », traverser la rampe de montée, ouvrir encore une autre porte sans aucune signalétique pour accéder aux bureaux français de cette nouvelle entité, Illumination Mac Guff.

Dans cette société américaine, créée en août 2011, appartenant à Universal et basée à Paris, le partage des tâches est simple. Universal diffuse et finance, Chris Meledandri et Janet Healy produisent, Jacques Bled et Pierre Coffin fabriquent. Contrairement aux doutes de Bled, ils sont bel et bien entrés dans la cour des grands. Et sans quitter leur parking ni la capitale. Il n'en a jamais été question. Janet Healey, en revanche, s'est installée ici et a même acheté une demeure près d'Amboise.

« Je ne partirai jamais, jure-t-elle. Paris, une ville séduisante et facile pour les étrangers car tout est concentré. »« Il y a une dizaine d'Américains qui travaillent avec nous, ils ne seraient jamais venus si on était allé à Lyon ou à Marseille », assure Jacques Bled. 45 % des emplois nationaux des industries créatives sont en Île-de-France.

« Le crédit d'impôt doit passer à 30% »

Entre le premier Moi, moche et méchant et la création d'Illumination Mac Guff, les films d'animation ont eu droit au crédit d'impôt accordé à une société étrangère investissant dans une oeuvre partiellement ou totalement fabriquée en France. Égal à 20 % du montant total des dépenses éligibles, il a d'abord été plafonné à 1 million d'euros avant de passer à quatre.

« Ce n'est pas encore suffisant, dit Jacques Bled. Pour que la France soit compétitive, il faudrait absolument qu'il passe à 30 %. »

C'est d'ailleurs ce qu'il a dit à Arnaud Monteboug et à Fleur Pellerin, alors respectivement ministres du Redressement productif et du Numérique, qui l'avaient convoqué à Bercy pour comprendre la belle histoire de cette entreprise française, devenue le plus gros studio d'animation européen, et conquérant le monde. Cet intérêt soudain des politiques le fait sourire. « On créait déjà de l'emploi avant, on payait nos impôts, mais personne ne nous appelait. » Il aura fallu attendre l'incroyable succès de Moi, moche et méchant 2 (MMM2) et de ses Minions, troisième meilleur résultat pour un film d'animation de tous les temps, et le plus beau succès d'Universal, société centenaire. Un investissement de 76 millions de dollars, hors crédit d'impôt, qui a déjà rapporté au box-office 971 millions de dollars. Enfin, la création française s'exporte dans le monde.

« C'est la faiblesse du cinéma français en général. Il est très mauvais en distribution. », dit Jacques Bled.

De fait, le total des recettes d'exportation des films français en 2013 a augmenté, mais il n'est que de 280 millions d'euros.

« Universal n'a pas changé notre manière de travailler. Mais elle nous a apporté sa culture de la production et du suivi de production, que les majors américaines maîtrisent à la perfection. » MMM2 a ainsi réalisé 50 millions d'euros de recettes dans 1.000 salles en Chine, pays extrêmement fermé, et alors que le film y a été distribué suffisamment longtemps après sa sortie pour avoir pu être largement piraté.

La major leur a également apporté un soutien financier indispensable à l'animation d'envergure. Le budget moyen en France étant pour ce genre deux fois et demi supérieur à celui d'un film de fiction classique.

Des écoles françaises d'animation très prisées

Cet alignement des planètes pourrait également retenir les quelque 500 étudiants qui sortent chaque année de nos prestigieuses écoles d'animation (Gobelins, Supinfocom, La Poudrière, Georges-Méliès...).

« Illumination Mac Guff leur offre une alternative, se réjouit Pierre Coffin. Ils vont pouvoir travailler pour de gros budgets américains tout en restant en France. »

Chaque année, de nombreux étudiants cèdent aux sirènes des grands studios américains qui se déplacent pour s'arracher les meilleurs éléments. C'est qu'en la matière, la qualité de nos écoles est inégalée.

« Notre valeur ajoutée est notre culture, dit le réalisateur. À Paris, nous sommes nourris quotidiennement par ça. Par la beauté des immeubles, les expositions... Et nous avons été élevés avec Tintin et autres bandes dessinées. Ceux qui poursuivent dans la voie artistique ont ce bagage supplémentaire et le mettent à profit dans les meilleures écoles du monde. »« De plus, renchérit Jacques Bled, on connaît les films américains depuis toujours. On voyait le Disney de l'année quand on était petits puis le rythme s'est accéléré. C'est sur ce mélange de cultures que se sont appuyées les écoles et elles se sont développées grâce à la volonté des pouvoirs publics. Notre écosystème : avoir une culture forte, des écoles remarquables et l'opportunité, avec des histoires comme la nôtre, de pouvoir faire des films intéressants. »

Autre facteur déterminant : le Plan image, initié en 1982 par Jack Lang, visant à soutenir financièrement l'animation via des aides publiques du Centre national du cinéma. L'animation a du coup connu une croissance extrêmement forte en dix ans.

Et Mac Guff a désormais changé de braquet. La société comptait 470 personnes il y a quelques mois, ils sont à présent 600. Au lieu de faire un film après l'autre, ils en enchaînent deux par an. Chaque film demandant plus de deux ans de travail à près de 400 personnes, il a fallu gonfler les équipes. Prochaine sortie prévue ? Les Minions bien sûr, qui vont avoir un film rien que pour eux en juillet 2015.

« J'étais très frileux par rapport à ce projet, assure Pierre Coffin, craignant de trop tirer sur la ficelle du succès. Meledandri, qui est un génie du marketing tout en restant très intègre, ressent la même chose. On a donc essayé d'être malins. »

Minions ne sera donc pas un long-métrage ouvertement pour les enfants, mais un film où chacun y éprouvera du plaisir pour des raisons différentes. Il se situera dans les années 1960 et expliquera l'origine des Minions et ce qui les meut, soit servir le plus méchant de leur époque. Mais comme ils le tuent chaque fois, ils sont obligés de passer d'un méchant à l'autre, et un jour de tout changer pour trouver le maître ultime.

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Modeste, Jacques Bled espère simplement montrer, par la réussite de son entreprise, que la France a du talent à fertiliser. D'ailleurs, Aston Martin est venu s'installer juste à côté de leur parking. Un signe ?

Florence Raillard

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