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L'industrie du cinéma français est-elle à bout de souffle ?

Photo de Les correspondants de La Tribune

Charles de Laubier, Edition Multimédi@

Publié le 16 mai 2014 à 09:23 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 14:14

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La fréquentation des salles obscures a baissé une nouvelle fois en France en 2013 et les films français perdent du terrain. L'investissement dans la production recule et la VoD ne décolle pas. L'industrie française du septième art, largement subventionnée et financée par Canal+, a du mal à s'adapter aux nouveaux modes de consommation de films. Une réforme s'impose si l'on ne veut pas que Netflix ou Amazon raflent la mise du cinéma à la demande.

Le Festival de Cannes, dont la 67e édition se déroule sur douze jours (du 14 au 25 mai), est l'occasion de se glisser derrière les caméras et les projecteurs du septième art français. Car, derrière le faste et les paillettes internationales de La Croisette, la France où est né le cinéma il y a cent vingt ans s'interroge, elle, sur l'avenir de ce que d'aucuns considèrent comme le fleuron de son « exception culturelle ».

Le modèle de financement des films français, apparu il y a plus d'une soixantaine d'années, le plus subventionné au monde, est aujourd'hui à bout de souffle et remis en cause par le numérique. L'année 2014 est charnière, voire décisive. Voici pourquoi. Canal+ fête ses 30 ans cette année. Or, la chaîne cryptée est le premier pourvoyeur de fonds du cinéma français.

L'homme qui, en 1983, chuchotait à l'oreille d'André Rousselet, alors président de Havas, en vue du lancement de Canal+ le 4 novembre 1984, n'était autre que René Bonnell. Cofondateur de Canal+, il le fut également, à la fin des années 1990, de Studio Canal la société de production et de distribution de films de la chaîne cryptée sous la direction à l'époque de Pierre Lescure, lequel va prendre la présidence du Festival de Cannes le 1er juillet prochain.

Ironie de l'histoire, alors que la « quatrième chaîne » est devenue au fil des trois dernières décennies le premier financeur du cinéma français, avec jusqu'à près de 200 millions d'euros investis en 2010, c'est à la lumière des rapports respectifs de Pierre Lescure (mai 2013) et de René Bonnell (janvier 2014) que le septième art de l'Hexagone va devoir faire son aggiornamento.

Trente ans après le lancement de Canal+, deux de ses anciens fondateurs ont donc posé les bases d'une grande réforme nécessaire du financement du cinéma français et de sa « chronologie des médias ». Cette dernière est au coeur de l'écosystème du septième art français, car elle régit la sortie des quelque 270 nouveaux films (dont plus des deux tiers hexagonaux), qui sortent en France chaque année selon une logique de « fenêtres » de diffusion successives.

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Cela commence par l'exclusivité durant quatre mois dont bénéficient les 5.612 salles de l'Hexagone. Viennent ensuite les films en DVD et en vidéo à la demande (VoD), qui, depuis l'accord interprofessionnel de juillet 2009, peuvent sortir au bout de quatre mois après la salle (au lieu de six). Mais très vite entre en scène Canal+, qui bénéficie du « gel des droits », à savoir que les plates-formes de VoD à l'acte doivent cesser au bout de six mois seulement de mise en ligne de commercialiser les nouveaux films au profit des chaînes de télévision payantes,

Canal+ pour l'essentiel. Si la chaîne du cinéma affirme ne pas imposer ce gel des droits, elle propose néanmoins toujours un tarif de préachat plus élevé aux producteurs de films si ces derniers s'engagent à faire fermer la fenêtre de la VoD, ce qu'ils acceptent systématiquement.

Une dangereuse dépendance à Canal Plus

La fenêtre de diffusion exclusive de Canal+ commence ainsi dix mois après la salle et peut se prolonger parfois jusqu'à quarantehuit mois d'affilée. En contrepartie, la chaîne cryptée a des obligations de financement du cinéma français qui en font aujourd'hui le premier pourvoyeur de fonds : près de la moitié des films agréés par le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) ont été « préachetés » en 2013 par Canal+ pour plus de 160 millions d'euros, et dans des proportions bien plus importantes au cours des années précédentes ( jusqu'à près de 200 millions en 2010). « Un refus de financement de sa part entraîne dans la majorité des cas l'abandon du projet de film », avait d'ailleurs relevé l'Autorité de la concurrence dans une décision de juillet 2012, le rapport Lescure évoquant même un « droit de vie ou de mort dont disposerait Canal+ » Et il faut y rajouter les préfinancements de sa chaîne thématique Ciné+, soit environ 20 millions d'euros supplémentaires par an. Canal+ est en outre actionnaire d'un tiers du capital du bouquet de chaînes payantes OCS, à côté d'Orange.

Or, les obligations de Canal+, filiale du groupe Vivendi, ont fait l'objet d'un accord quinquennal qui arrive à échéance le 31 décembre prochain. Les signataires que sont les nombreuses organisations professionnelles du cinéma (ARP, UPF, Bloc, APC, SPI, SRF, Blic, API, FNCF, FNDF) et le syndicat de l'édition vidéo numérique (SEVN) vont devoir trouver ces prochains mois un nouvel accord avec Canal+ qui ne cesse de réduire les acquisitions de droits de films. Mais la chaîne cryptée ne veut pas entendre parler de négociations avant juillet, pas tant qu'elle n'y verra pas plus clair dans les futurs accords espérés d'ici à cet été par le CNC sur les adaptations du financement des films et de la chronologie des médias. Les auditions et les discussions battent leur plein entre les professionnels du cinéma et du numérique.

Quoi qu'il en soit, le « gel des droits » en sa faveur est pour la chaîne du cinéma une question de principe et le gage pour elle de « non-parasitage ». Du coup, la VoD en France (Videofutur, FilmoTV, Universciné, TV d'Orange...) souffre d'être coincée entre la salle d'un côté et la chaîne cryptée de l'autre, à tel point que - pour la première fois de sa courte histoire - elle a vu son chiffre d'affaires baisser de près de 3%, à 245 millions d'euros l'an dernier selon les estimations de GfK-NPA Conseil. Du jamais vu, tandis que jusqu'alors elle affichait des croissances annuelles à deux chiffres. Pas sûr que ramener la VoD à trois mois après la salle - au lieu de quatre, voire à deux mois et demi comme l'a suggéré Pierre Lescure pour certains films ne trouvant pas leur public dans les salles obscures - soit suffisant pour la faire décoller. Il reste encore à lever un tabou : la sortie simultanée en salles et en VoD, encouragée par la Commission européenne selon le principe dit du day-anddate pratiqué outre-Atlantique, qui pourrait être une réponse appropriée pour certains films.

Quant à la VoD par abonnement (ou SVoD), où l'on retrouve CanalPlay Infinity, Jook Vidéo ou encore Dailymotion Kids+, elle se retrouve reléguée à trente-six mois - trois ans ! - après la sortie d'un nouveau film en salles. Son chiffre d'affaires en 2013 ne dépasse pas les 28 millions d'euros... Et pas question pour Canal+ de voir l'abonnement délinéarisé ramené à dix-huit mois après la salle, comme l'a proposé le rapport Lescure.

Le film deLe sulfureux film d'Abel Ferrara, « Welcome to New York », ne sera pas diffuser en salle, mais directement en VoD dès le 17 mai.

Un manque de fraîcheur de l'offre l'égale en ligne

Où l'on comprend dans ces conditions - que certains jugent discriminatoires l'hésitation du géant américain de la SVoD, Netflix, à se lancer dans le pays de « l'exception culturelle ». Annoncé pour septembre prochain, sinon d'ici à la fin de l'année (lire encadré ci-contre), il ne faudra pas s'attendre à trouver dans l'offre de celui qui fait déjà trembler Canal+ des films français récents, mais plutôt des fonds de catalogues et des séries - parfois exclusives. Ce manque de fraîcheur du cinéma à la demande en France expliquerait-il les difficultés de la VoD et la persistance du piratage de films ?

« Les "fenêtres vides" de la chronologie des médias sont une incitation forte au piratage des contenus sur Internet », prévient Florence Le Borgne, analyste à l'Idate et auteur d'une étude sur « les stratégies OTT [Over-The-Top, c'està-dire directement sur Internet, ndlr] des ayants droit de contenu premium ».De son côté, Frédéric Goldsmith, délégué général de l'Association des producteurs de cinéma (APC), est formel : « Nous avons une offre légale en ligne de très grande qualité et avec la même fraîcheur que la vidéo sur supports physiques. En revanche, elle subit de plein fouet le piratage de films. »

Si la salle de cinéma à quatre mois et la chaîne cryptée à dix mois sont au coeur des préoccupations des professionnels du cinéma et du numérique, c'est que des signes de déclin de l'une et de l'autre commencent à se faire jour - au point de remettre en question l'ensemble du dispositif de financement du cinéma français. Rien de moins. Et pour cause : la fréquentation des salles s'essouffle, passant sous la barre des 200 millions d'entrées en 2013 en raison d'un recul de 5,3% - un niveau en dessous de la moyenne depuis dix ans ; le nombre d'abonnés de Canal+ est lui aussi en repli d'au moins 185 000 en France métropolitaine en 2013, à 9,5 millions d'abonnements (Canal+, CanalSat et Canalplay confondus). Le plus inquiétant réside dans ce que l'on appelle le churn, comprenez le taux de déperdition d'abonnés qui a augmenté de plus d'un point l'an dernier (passant de 13,8 % à près de 15%).

« Canal+ va avoir un problème de prix (par rapport à Netflix), un problème avec le sport, un problème de concurrence (BeIn, Orange). Ce n'est pas un hasard que ce soit sur CanalSat que Canal+ perd le plus d'abonnés », a prévenu René Bonnell, lui-même producteur de films et auteur du rapport qui porte son nom. Netflix, qui, aux États-Unis, fait déjà jeu égal avec le Canal+ américain, HBO, pourrait attaquer le marché français en lançant son offre entre 7 et 10 euros par mois, contre 39,90 euros pour Canal+.

L'érosion du portefeuille d'abonnés de Canal+ inquiète d'autant plus le monde du cinéma français que l'accord signé le 18 décembre 2009 avec la filiale de Vivendi prévoit non seulement des obligations d'investissement dans les films (9,5% du chiffre d'affaires dans des films français et 12,5% dans des films européens), mais aussi un minimum garanti de quelques euros par mois et par abonné. Intervenant devant le Club audiovisuel de Paris, le 26"mars dernier, René Bonnell a estimé non seulement que « Canal+ va sans doute être obligé de fractionner son offre », mais aussi qu'il fallait «arrêter de geler les droits». Il a cependant nuancé son propos :

« Il doit y avoir protection des fenêtres quand il y a préfinancement de films. Sinon, c'est la liberté » rejoignant ainsi le rapport Lescure.

Quant à la protection et à la durée des droits sur une fenêtre exclusive, elles seraient définies « par voie contractuelle en jouant notamment sur les prix » et non plus par voie réglementaire. Contrairement aux chaînes de télévision, Canal+ en tête, les producteurs de films seraient, eux, plutôt favorables au dégel des droits. Autrement dit : une fois que la fenêtre de la VoD est ouverte, elle ne devrait pas être refermée!

Alors que ce «monopole» de Canal+ (dixit René Bonnell) sur sa fenêtre exclusive est remis en question, la Commission européenne se demande, par ailleurs, si les grands studios de cinéma (21st Century Fox, Warner Bros., Sony Pictures, NBCUniversal et Paramount) n'avantagent pas indûment les principales chaînes de télévision payantes en Europe dont Canal+  en leur faisant signer des accords de licence comportant des clauses dites de « protection territoriale absolue ». Ce qui, à l'heure d'Internet et du satellite sans frontières, pourrait restreindre la concurrence.

« Des réalisateurs devenus gestionnaires »

Plus globalement, en plus des baisses d'investissement du vaisseau amiral Canal+ dans le septième art français, les professionnels du cinéma s'inquiètent aussi de la baisse du total des investissements dans les films français, en recul de 4,2% en 2013, à 1,02 milliard d'euros, tandis que leur devis moyen a atteint son niveau le plus bas depuis dix ans. Ce montant perçu par le cinéma français est constitué non seulement de subventions publiques directes provenant du CNC, à hauteur de plus de 300 millions d'euros (soit un peu plus que l'audiovisuel), mais aussi des aides fiscales (crédits d'impôt, Sofica, incitations à investir dans les PME), des aides de collectivités locales ou encore du fonds de garantie géré par l'Institut de financement du cinéma et des industries culturelles (IFCIC). La « cagnotte » de 700"millions d'euros cette année du CNC provient notamment des taxes sur le prix des places de cinéma (TSA), sur les services de télévision (TST) applicables aux éditeurs de chaînes de télévision et aux distributeurs de services de télévision (opérateurs télécoms, fournisseurs d'accès à Internet), ainsi que sur la vidéo physique et la VoD. Et en plus de la nouvelle taxe sur les services de vidéo étrangers (si elle est autorisée par Bruxelles), le CNC espère aussi une taxe sur la publicité des hébergeurs Internet.

Au total, les producteurs français financent à peine eux-mêmes plus d'un quart en moyenne du total d'un budget d'un film.

« Les producteurs et réalisateurs passent aujourd'hui les deux tiers de leur temps à trouver des financements pour leurs films. Ils sont devenus plus gestionnaires que cinéastes », déplore, sous couvert d'anonymat, une auditrice d'un cabinet de conseil financier spécialisé dans le cinéma.

Mais si cure d'amaigrissement il y a, elle ne peut être que salvatrice après le coup de gueule du producteur Vincent Maraval dans Le Monde, en décembre 2012 («Les acteurs français sont trop payés »), sur le «scandale» du cinéma français.

« Le cinéma français repose sur une économie de plus en plus subventionnée. [...] Les acteurs français sont riches de l'argent public et du système qui protège l'exception culturelle [et] ne profite qu'à une minorité de parvenus », avait lancé le cofondateur de Wild Bunch.

C'est à la suite de cette tribune retentissante que la ministre de la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti, a commandité le rapport Bonnell via le CNC. Le réalisateur Michel Hazanavicius, président de la Société des auteurs, réalisateurs, producteurs (ARP), n'y était pas allé non plus de main morte, lui aussi dans Le Monde, en mai 2013 :

« Il nous revient aujourd'hui la responsabilité de dénoncer une dérive de ce système si vertueux qui est train de se gangrener. »

Le réalisateur scénariste Abdellatif Kechiche en a rajouté une couche, dans un entretien à l'AFP en novembre dernier :

« Le financement paternaliste du cinéma français entrave la liberté de création. »

Le dernier pavé dans la mare de l'exception cinématographique française fut le rapport de la Cour des comptes, présenté le 2 avril dernier par son président, Didier Migaud :

« La grande majorité des films soutenus ne rencontre qu'un succès limité, faute d'intérêt du public, mais aussi, parfois, d'une exposition suffisante dans les salles. »

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Il recommande donc « une plus grande sélectivité des aides » (donc moins d'aides automatiques) sur « un nombre de productions dès lors plus réduit », ainsi qu'«une accentuation des soutiens sélectifs en faveur de la diffusion numérique des films les plus novateurs » quitte, pour certaines oeuvres, à « s'affranchir ponctuellement du cadre de la chronologie des médias, afin que [ces oeuvres] soient plus rapidement disponibles sur les médias en ligne ».

Si les négociations interprofessionnelles ne suffisent pas, la loi sur la création promise par Aurélie Filippetti courant 2014 pourrait y pourvoir.

Charles de Laubier, Edition Multimédi@

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