OPINION. « ASN, câbles et souveraineté : l'Europe à la croisée du hard power économique et de la puissance structurelle »
Véronique Chabourine

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Encore récemment, l'actualité a rappelé la vulnérabilité des câbles sous-marins : il y a quelques jours à Helsinki s'est ouvert le procès du pétrolier Eagle S, accusé d'avoir provoqué la coupure de plusieurs lignes électriques et de télécommunication en mer Baltique. Cet épisode illustre ce que l'on appelle désormais une zone grise, entre accident industriel, opération de renseignement et acte de guerre hybride.
Or, les câbles sous-marins transportent plus de 99 % des données mondiales et relient les réseaux électriques entre pays. Ils sont devenus l'un des cœurs stratégiques de la puissance, là où se rencontrent l'infrastructure matérielle (hard power), les normes de sécurité et de gouvernance (« soft power » normatif) et les menaces invisibles d'ingérence et de sabotage (sharp power). Les chiffres confirment une intensification des actes de sabotage. Selon les données de l'ICPC (International Cable Protection Committee), environ 200 incidents sont recensés chaque année sur les câbles, dont la majorité dus à des activités maritimes civiles (chaluts, ancres). La part attribuable à des actes intentionnels augmente : les attaques suspectées de sabotage auraient été multipliées fortement en Europe entre 2022 et 2024, en particulier en mer Baltique et en mer du Nord, zones stratégiques pour les interconnexions énergétiques et numériques. Le rapport du Gallagher Re Institute évoque une véritable « hybridation des fonds marins », où les infrastructures deviennent des cibles prioritaires.
Dans ce contexte, l'Europe reste particulièrement exposée : plus de 70 % de son trafic numérique international dépend encore de câbles transatlantiques financés et contrôlés par les GAFAM américains, le reste étant réparti entre les interconnexions intra-européennes et les liaisons avec l'Afrique, l'Asie et le Moyen-Orient. Tandis que la Chine déploie sa « Route de la soie numérique » pour sécuriser ses propres flux, que la Russie développe des alternatives arctiques et régionales, et que l'Afrique diversifie ses accès grâce à des financements conjoints de Pékin et des GAFAM, alors que l'Inde s'appuie sur ses propres géants pour diversifier ses liaisons, et que l'Amérique latine oscille entre câbles américains et nouveaux projets financés par la Chine, l'Union européenne reste l'unique région du monde à n'avoir ni stratégie autonome, ni champions capables de sécuriser ses flux. Face à cette vulnérabilité, la récente nationalisation d'Alcatel Submarine Networks (ASN), fleuron industriel français, a marqué un premier pas. ASN détient près d'un tiers du marché mondial de la fabrication, de la pose et de la maintenance des câbles sous-marins. L'entreprise a installé plus de 700 000 km de câbles et en entretient plus de 300 000, reliant les grandes zones de connectivité transatlantiques, asiatiques et africaines. En 2024, l'État français a acquis 80 % de son capital afin de garantir un contrôle stratégique sur ces infrastructures critiques. La nationalisation à 80 % d'ASN par l'État français, en novembre 2024, illustre un tournant majeur : Paris entend faire de ce fleuron industriel un pilier de la souveraineté numérique nationale, tout en en faisant bénéficier ses partenaires européens. Avec 2 400 collaborateurs, une flotte de sept navires, plus de 750 000 km de câbles déployés et un tiers du marché mondial, ASN se situe au même niveau que SubCom, NEC et HMN Tech. Mais à la différence de ces concurrents, soutenus par une stratégie géopolitique globale des États-Unis, du Japon ou de la Chine, ASN reste encore l'expression d'une initiative française isolée, et non d'un projet européen commun. Aux côtés de SubCom (États-Unis), NEC (Japon) et du chinois HMN Tech, Alcatel Submarine Networks (ASN) représente près d'un tiers de la capacité mondiale, et son site de Calais constitue un pilier industriel stratégique pour l'Europe.
Lorsque les GAFAM financent de nouveaux câbles reliant l'Europe, ils en deviennent propriétaires et choisissent parmi un cercle restreint d'industriels pour les fabriquer et les poser : SubCom (États-Unis), NEC (Japon), HMN Tech (Chine) et ASN (France). Avec près d'un tiers du marché mondial, 2 400 collaborateurs et un site stratégique à Calais, ASN est un fleuron industriel européen désormais nationalisé par la France, et constitue un atout majeur pour la souveraineté numérique. Mais ce fleuron, aussi indispensable soit-il, ne peut suffire : rien n'oblige les GAFAM à le privilégier et, à la différence des États-Unis, du Japon ou de la Chine, l'Europe n'a pas encore donné à son champion industriel le cadre politique nécessaire pour en faire un véritable levier de puissance. Produire n'est pas seulement répondre à ses propres besoins : c'est aussi imposer ses standards techniques et sécuritaires, et exercer une véritable puissance structurelle, au sens défini par Susan Strange, en fixant les règles du jeu.
C'est ici que se joue l'enjeu fondamental : l'Union européenne ne peut plus se contenter d'une puissance uniquement normative, telle que décrite par le Brussels Effect — concept théorisé par la professeure Anu Bradford. Dans un monde de rivalités systémiques et d'interdépendance, réguler et protéger ne suffit plus. L'Union européenne a adopté un EU Action Plan on Cable Security, présenté en février 2025, qui structure la résilience des câbles sous-marins en quatre phases articulées : prévention, détection, réponse et réparation, et dissuasion. Ce plan prévoit des financements pour des câbles dits « intelligents », capables d'avertir en temps réel d'incidents, mais aussi le déploiement de systèmes de surveillance par drones, satellites ou véhicules sous-marins, un mécanisme de cartographie et d'évaluation des risques coordonné à l'échelle de l'UE et la mise en place d'une flotte de réparation d'urgence pour réduire drastiquement les délais d'intervention. Il s'agit d'un réel instrument de « smart power » — fondé sur la technologie, la coopération et la préparation — mais en matière de flux stratégiques, il reste une condition nécessaire, non suffisante. Car maîtriser les flux signifie pouvoir les réparer, mais aussi les initier et les contrôler.
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Les rapports de l'indice Elcano Global Presence confirment cette asymétrie : l'Europe demeure la première puissance économique en termes de projection de présence globale, mais sa dépendance repose massivement sur les flux marchands et financiers, avec un projet de puissance politique encore inachevé. De même, le rapport Draghi (2024) alerte sur le décrochage industriel et appelle à un sursaut d'investissements massifs pour combler ce déficit de compétitivité et de souveraineté.
Dans un monde d'interdépendance, protéger ses infrastructures ou exercer un « soft power » normatif est nécessaire, mais insuffisant. On ne répond pas à la dépendance qu'en créant soi-même des dépendances, grâce à un « hard power » économique fondé sur la consolidation industrielle. C'est cette capacité à faire dépendre d'autres États qui permet d'équilibrer les rapports de force. L'Europe a aujourd'hui l'opportunité de transformer la production de câbles en un véritable projet géopolitique, en investissant massivement dans ce secteur stratégique afin de consolider son « hard power » économique et de peser dans l'échiquier mondial.
Véronique Chabourine