OPINION. « Grok 4 : l'humanité est-elle à l'aube de l'intelligence post-humaine ? »
Xavier Dalloz

Photo d'illustration
DR
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L'annonce récente de Grok 4 par Elon Musk constitue un moment charnière dans l'histoire de l'intelligence artificielle. Pour beaucoup, il ne s'agit que d'une nouvelle version d'un assistant conversationnel. En réalité, nous entrons dans une nouvelle ère : celle de l'intelligence artificielle générale (AGI), où les capacités de raisonnement, d'invention et de décision de la machine pourraient égaler, voire dépasser, celles de l'homme. C'est une révolution silencieuse, mais d'une portée considérable : scientifique, économique, philosophique, civilisationnelle.
Grok 4, développé par xAI, n'est pas simplement plus puissant que ses prédécesseurs. Il en change la nature. Conçu comme un moteur de découverte, il est capable non seulement de comprendre et de générer du langage, mais aussi d'explorer des domaines scientifiques complexes, de générer des hypothèses, d'émettre des raisonnements inédits. Il pourrait, dans un avenir proche, contribuer à la découverte de nouveaux matériaux, à la compréhension de lois physiques encore inconnues ou à la résolution de problèmes géopolitiques inextricables. Elon Musk, à l'origine du projet, l'affirme sans détour : « Il est quelque peu troublant d'avoir créé une intelligence supérieure à la nôtre. »
Ce basculement repose sur un indicateur clé : l'échelle ARC AGI, qui mesure la capacité d'une IA à généraliser hors de ses données d'entraînement. Grok 3 n'atteignait que 8 % sur cette échelle. Grok 4 double presque ce score, à 16,2 %. Et Grok 5, attendu dès décembre 2025, pourrait franchir le seuil de 50 %. Ce seuil est symbolique : il marquerait l'entrée de plain-pied dans l'AGI, ce Graal technologique que les chercheurs poursuivent depuis plus de 70 ans. Selon Elon Musk, cette rupture pourrait intervenir dès 2026 ou 2027. Ce n'est pas un scénario de science-fiction, c'est une projection technologique fondée sur les dynamiques exponentielles que nous observons.
Mais ce n'est là que le premier étage d'une fusée à plusieurs étages. Car dès que l'AGI sera atteinte, une autre transition pourrait s'enclencher : celle vers l'ASI, l'intelligence artificielle superintelligente. Une intelligence capable de s'auto-améliorer, de s'auto-programmer, de progresser bien plus vite que n'importe quel cerveau humain. Ce moment, souvent appelé le « point de singularité », pourrait survenir quelques heures seulement après la naissance d'une AGI pleinement fonctionnelle. L'humain pourrait alors être rapidement dépassé, non pas par malveillance de la machine, mais par simple accélération hors de portée de notre contrôle.
Faut-il s'en réjouir ou s'en alarmer ? Sans doute les deux. Les promesses sont immenses : résolution accélérée du changement climatique, développement de médicaments sur mesure, transformation de nos systèmes éducatifs, énergétiques, agricoles. Mais les risques systémiques le sont tout autant : perte de contrôle, bouleversement des modèles économiques, menaces sur la démocratie, déséquilibres géopolitiques inédits. Si une poignée d'acteurs concentrent demain la puissance cognitive de la planète, que reste-t-il des principes d'égalité, de souveraineté, de libre arbitre ?
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Le problème n'est pas Grok 4 en soi. C'est l'absence de cadre collectif, politique, éthique et démocratique autour de ces technologies. Aujourd'hui, les États sont spectateurs. Les gouvernances internationales sont inaudibles. L'Europe, en particulier, reste trop timide. Le AI Act européen, bien qu'utile, reste centré sur les usages à risques plutôt que sur l'architecture globale de la puissance algorithmique. Pendant ce temps, les États-Unis et la Chine accélèrent une course au déploiement, alimentée par des milliards d'investissements et des logiques concurrentielles court-termistes. Il faut d'urgence changer de paradigme.
Nous avons une responsabilité historique. Il est encore temps de structurer une gouvernance mondiale de l'intelligence artificielle, à l'image de ce que fut Bretton Woods pour l'économie mondiale ou l'ONU pour la paix. Il est encore possible de mettre l'innovation au service d'une vision humaniste, inclusive, éthique, durable. Pour cela, il faudra investir massivement dans des IA souveraines, responsables, alignées avec nos valeurs démocratiques. Il faudra aussi refonder notre éducation, notre rapport à la connaissance, notre vision du travail et de la création de valeur.
L'intelligence humaine a conçu Grok 4 . Il ne tient qu'à nous de décider de l'usage que nous en ferons. Ce qui se joue aujourd'hui n'est pas seulement une course technologique. C'est un choix civilisationnel. Car dans l'ère post-humaine qui s'ouvre, la véritable innovation ne sera pas ce que l'IA fera pour nous, mais ce que nous ferons de nous-mêmes, avec elle, ou malgré elle.
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(*) Xavier Dalloz dirige depuis plus de 30 ans le cabinet Xavier Dalloz Consulting (XDC), spécialisé dans le conseil stratégique sur l'intégration des nouvelles technologies dans les entreprises. Il enseigne également à l'ICN Business School, partageant son expertise avec les futurs leaders du numérique. Parmi ses engagements récents, il a co-organisé le World Electronics Forum (WEF) à Angers en 2017, Grenoble en 2022 et Rabat en 2024. Il a également introduit et animé le WEF lors du CES 2023 à Las Vegas, à la demande de la CTA.
Xavier Dalloz