OPINION. « La police prédictive à l'épreuve du crime-spectacle »
Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater

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La police prédictive pourrait-elle réduire le niveau de criminalité observé un peu partout en France, en Belgique et ailleurs ? Elle fait bondir car tout le monde a en tête le film dystopique : Minority Report. L'Académie des Sciences Américaine s'est néanmoins sérieusement penchée sur l'idée (Law Enforcement Use of Predictive Policing Approaches, National Academies, US, 2025) suite à deux « executive orders », non pas de Trump (pour une fois) mais de Biden, pour augmenter la confiance du public dans la police et la justice. Ils demandaient à l'Académie d'explorer les pistes de la police prédictive.
Entendons-nous sur une définition : la police prédictive, c'est déterminer via des algorithmes des lieux, des cibles et des moments précis pour une intervention policière répressive à titre préventif ou dissuasif (ce n'est déjà pas la même chose). Ce sont des technologies qui fournissent un contexte pour faire appliquer les lois (c'est-à-dire où et contre qui) avant qu'une activité criminelle ne se matérialise.
Quand elle vise à prédire des endroits où un crime est susceptible de se produire, la police prédictive ne choque pas. S'en passer à l'heure actuelle de l'analyse algorithmique et de la data-masse serait dommage : voilà le seul domaine où ce qui fait merveille ailleurs (comme la médecine ou la maintenance préventive) qui refuserait ces avancées ? Quand le mandat de la police, c'est assurer la sécurité publique, se priver d'un moyen, s'il est avéré, de diminuer la criminalité serait un manquement. Est-ce bien neuf d'ailleurs? Quel service de police n'affectera pas plus de ressources aux endroits à risque. La nouveauté, c'est la codification et la quantification de ces prédictions-intuitions de tout temps utilisées sur le terrain.
On ne niera pas l'existence d'une certaine vulnérabilité environnementale (les « sales » quartiers) qui encourage d'autres crimes. D'autres facteurs prédictifs ne choquent pas plus : la saison, le jour de la semaine, les jours fériés et les événements sportifs. Y appliquer la police prédictive, c'est faire de la prévention et de la dissuasion.
Ceci dit, pas de blanc-seing : ce type de police concentrera ses ressources sur les crimes mesurables, pas sur tous les crimes et ils alimenteront les algorithmes avec plus de données (si ce n'est pas de l' auto-prédiction, on n'en est pas loin). Mais des algorithmes, c'est toujours mieux que l'intuition des forces, opaques, biaisées parfois, où concentrer les efforts. Et puis le crime-spectacle de nos jours al'avantage de générer des données en masse. Il faut juste éviter de tomber dans le simple déplacement géographique de la criminalité, à trop en faire.
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Si la police prédictive vise les gens, c'est autrement plus sensible même si elle vise autant l'auteur potentiel d'un crime que sa victime. Se retrancher derrière la constatation qu'un petit pourcentage de personnes est à l'origine d'une majorité des crimes violents se conçoit. Mais comment séparer faux positifs à éviter, les auteurs probables, et vrais positifs, ceux qui allaient passer à l'acte ? Il ne s'agit pas de créer une réserve de recrutement de criminels possibles !
Comment ensuite utiliser les pronostics sur le terrain ? Chaque agent aura sa sensibilité (et son humeur) avec un nom en poche de criminel prédit. Car un contrôle de police ne repose que sur un soupçon raisonnable sur la personne visée : la police prédictive en fera partie. Et un contrôle de police peut vite déraper sur un détail, hélas. Il faut un protocole.
L'erreur, c'est de ne considérer la police prédictive que comme un outil de répression alors que c'est surtout une arme de prévention ou de dissuasion. Cela sonne mieux d'ailleurs (quitte à évacuer le mot police). Mais la dissuasion et la prévention ne concernent pas que la police mais les services d'aides divers, associations de quartier, comités, municipalités, urbanisme, ... il faut les impliquer !
Mais il faudra aussi nettoyer les données des biais raciaux, géographiques et socio-économiques forcément accumulés par la pratique de terrain sous peine de répéter en prédictif les excès de la répression. D'accord mais comment mesurer l'efficacité de la police prédictive pour détecter les données biaisées ? Elle empêche un crime d'être commis. Mais les seules données pour la valider, ce sont les arrestations qui ont eu lieu (y compris les erreurs et autres faux positifs), pas les crimes qui ont été empêchés (son but !). Car prédire un crime, ce n'est pas l'empêcher (on ne le saura jamais). Quid s'il y a plus d'arrestations mais toujours autant de crimes : est-ce parce que le taux de criminalité augmente ou parce que la police prédictive est inefficace ?
La police prédictive sur les personnes, si elle a comme vocation la dissuasion et la prévention, doit utiliser des politiques en ce sens qui existent déjà. Ces politiques seront augmentées parce qu'alimentées en données objectives. Sans doute qu'avec la police prédictive, au sens large, se chevaucheront un peu répression et dissuasion/prévention. Mais impliquons alors plus de monde pour le faire accepter: les membres de la collectivité, ceux qui vivent dans des régions où la criminalité est élevée. Ils sont bien placés pour évaluer les approches policières prédictives et ils corrigeront les biais tout en les réconciliant avec les forces de l'ordre au passage.
Et puis n'oublions pas que de nombreux domaines ont profité de de la masse de données accumulée pour améliorer leur pratique, de la médecine à l'éducation. Si la police prédictive, encadrée, résout les abus, les biais ou les met en évidence simplement, tout en améliorant la dissuasion et la prévention , pourquoi ne pas la tester ?
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(*) Charles Cuvelliez, Professeur à l'université de Bruxelles (Ecole Polytechnique) et Jean-Jacques Quisquater, Professeur à l'université de Louvain (Ecole Polytechnique)
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