OPINION. « Repenser l'aide humanitaire mondiale : l'Union européenne face à l'enjeu de la puissance structurelle »
Véronique Chabourine

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En ce début 2025, les fondations de l'aide humanitaire vacillent. Aux États-Unis, l'administration Trump a suspendu plus de 90 % des contrats de l'USAID, soit 60 milliards de dollars, mettant fin à des milliers de programmes de santé, d'alimentation ou d'éducation dans des dizaines de pays. En Afghanistan, par exemple, le Programme Alimentaire Mondial (PAM) a dû réduire ses distributions de vivres de deux tiers. Au Bangladesh, plus de 600 000 femmes ont perdu l'accès aux soins reproductifs. Au Yémen, seuls 10 % des besoins de financement humanitaires sont couverts. Derrière ce désengagement, c'est la vulnérabilité du système qui apparaît : l'aide humanitaire mondiale repose encore massivement sur les décisions politiques d'un petit nombre de bailleurs étatiques.
La France elle-même n'échappe pas à cette tendance. Son aide publique au développement (APD) devrait tomber à 0,45 % du PIB en 2025, bien en deçà de l'objectif des 0,7 %. Depuis 2022, la France a réduit sa part d'aide publique au développement (APD), passant d'environ 0,56 % de son revenu national brut à un niveau en recul en 2023, restant ainsi en deçà de l'objectif mondial fixé par les Nations-Unies. Tandis que l'APD globale du Comité d'aide au développement (CAD) de l'OCDE a diminué de 7,1 % entre 2023 et 2024, les États européens enregistrent un repli encore plus marqué : l'effort global des membres de l'Union européenne a chuté de plus de 8 %. Ce désengagement relatif intervient alors que cette contribution reste l'un des piliers de la solidarité mondiale et de la responsabilité structurelle des économies développées. Selon un communiqué de l'OCDE publié en avril 2024, le recul de l'aide publique au développement s'explique par la baisse des contributions multilatérales, la diminution de l'aide à l'Ukraine, le reflux de l'aide humanitaire et la chute des dépenses liées aux réfugiés, dans un contexte de pressions macroéconomiques fortes.
Pourtant, la France conserve une position centrale dans l'écosystème onusien : 6e contributeur au budget ordinaire des Nations-Unis (143 millions de dollars), elle a versé 438 millions aux agences humanitaires en 2024. Elle figure parmi les 10 premiers fournisseurs mondiaux de biens et services à l'ONU, avec 669 millions de dollars de commandes passées en 2023 一 dont Nutriset, Sanofi et Cepheid. Parallèlement, l'Union européenne s'impose comme une zone d'approvisionnement majeure : en 2023, les seules commandes onusiennes passées à la Belgique (1,7 milliard de dollars), au Danemark (1,3 milliard de dollars) et à la France (698 M$) s'élèvent à près de 3,7 milliards de dollars. Ce croisement entre flux de financement et flux commerciaux illustre une interdépendance structurelle entre l'ONU et les économies européennes.
Mais l'enjeu dépasse le seul cadre humanitaire. Dans un monde de plus en plus fragmenté, la capacité d'un État ou d'une région à répondre aux besoins globaux devient un levier essentiel d'influence et de « soft power ». Les puissances qui se positionnent comme des « solutions providers », c'est-à-dire capables d'apporter des réponses concrètes aux défis mondiaux, renforcent leur visibilité, leur légitimité et leur attractivité sur la scène internationale. Plusieurs travaux l'ont démontré. Le chercheur Pierre Blanc souligne que les stratégies environnementales permettent aux États d'orienter les normes internationales. Camille Roussac observe que les pays leaders dans la transition écologique gagnent en légitimité et en capacité d'influence, tandis que les autres voient leur « soft power » s'éroder. Le Global Soft Power Index 2025 confirme cette dynamique : les pays qui progressent sont ceux qui investissent dans les biens publics mondiaux. Les Émirats arabes unis (EAU) illustrent cette stratégie avec leur engagement humanitaire, leur diplomatie climatique et leur présence renforcée dans les zones de crise. Ce positionnement stratégique a contribué à un gain de 7 places dans le Global Soft Power Index, permettant aux EAU d'intégrer le top 10 mondial. D'après le Elcano Global Presence Index, la « soft presence »一 qui inclut notamment l'aide au développement 一 constitue, aux côtés des dimensions économique et militaire, l'un des trois piliers de la projection extérieure d'un pays. On observe, dans le top 10 du classement Elcano, que les pays les plus puissants sont ceux qui cumulent une forte puissance économique et parviennent à maintenir un équilibre structurant entre leur présence militaire et leur « soft presence ». Comme le démontre l'étude de British Council (The value of Trust, 2021), l'aide au développement en tant que composante du « soft power » renforce la confiance envers le pays donateur. Cette confiance se traduit concrètement par une hausse des investissements directs étrangers, de la mobilité académique et de l'attractivité. L'APD contribue ainsi à positionner les États comme des acteurs influents, visibles et légitimes sur la scène internationale.
Si l'Union européenne ne peut, seule, compenser le retrait brutal de l'USAID 一 qui représentait plus de 40 % de l'aide humanitaire mondiale 一, elle peut en revanche assumer un rôle structurant : celui d'un catalyseur de solutions et d'un pouvoir normatif capable de repenser le financement de l'aide à l'échelle globale. Son poids 一 42 % de l'APD mondiale 一 et son ancrage multilatéral lui donnent les leviers nécessaires pour orienter un nouveau modèle de solidarité internationale, plus diversifié, plus résilient et moins dépendant des décisions unilatérales d'un seul État.
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Plusieurs pistes émergent pour esquisser ce nouveau cadre. L'Union européenne pourrait concentrer ses efforts sur les zones géographiques où le retrait américain crée un vide, en réorientant son aide vers les pays les plus vulnérables où les secteurs stratégiques, comme la santé, la sécurité alimentaire ou le climat. La mobilisation de capitaux privés 一 via des garanties publiques, des obligations à impact ou des cofinancements avec des banques de développement 一 permettrait d'élargir les ressources disponibles pour l'aide humanitaire en attirant des acteurs économiques aux logiques complémentaires. Qu'il s'agisse de fondations, d'entreprises partenaires des Nations Unies ou de fonds d'investissement à visée sociale, cette logique s'inscrit déjà dans le projet européen Global Gateway, qui mobilise des fonds publics et privés à hauteur de 300 milliards d'euros d'ici 2027 pour soutenir des projets durables dans les pays partenaires 一 y compris dans les secteurs de la santé, de l'énergie ou des infrastructures.
La fin de l'USAID ouvre une opportunité : à défaut de pouvoir compenser seule le retrait américain, l'Union européenne peut se positionner comme le catalyseur d'un nouveau modèle humanitaire.
Véronique Chabourine
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