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« Pas hyperréglementer mais bien réglementer »

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Publié le 04 septembre 2009 à 23:45 - Mis à jour le 04 septembre 2009 à 23:45

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On dit que la crise va nous faire entrer dans un monde nouveau. Y croyez-vous ?La mode actuelle consiste à dire que « rien ne sera plus comme avant ». Que cette crise fait prendre conscience de dysfonctionnements graves de notre système de création de richesse, que l'on doit corriger. C'est exactement ce que l'on avait dit après la crise mexicaine, la crise russe, la crise asiatique. Or, on n'a rien fait du tout. J'espère que cette fois on va agir, et fortement. Par sa violence, sa rapidité de propagation, par la peur qu'elle a engendrée, par son aspect global, cette crise est celle d'un monde nouveau. On pensait que la crise serait principalement américaine, à cause du problème des subprimes qui a servi de détonateur. Et on s'est aperçu que le monde entier était affecté par des produits financiers toxiques. On pensait qu'elle ne concernait que les pays développés, pas les émergents. Et on a redécouvert l'interdépendance du monde. On ne peut plus résoudre individuellement­, nationalement, des problèmes globaux, mais ensemble. Cette prise de conscience d'une plus grande solidarité internationale est la seule bonne réponse à la crise. Mais cela sera difficile. Le rêve des Américains n'est pas le G20 mais le G2 États-Unis-Chine, sans l'Europe. Ce jeu à deux est à éviter. L'Europe doit profiter de la crise pour se réimposer sur la scène mondiale.Le capitalisme va-t-il survivre à la crise ?L'économie de marché va bien sûr perdurer mais il faut que le marché soit régulé, sinon ce sera la loi de la jungle. Il y a un risque dans cette transition que certains pays choisissent la voie autoritaire et le repli sur soi. En période de crise, l'économie exige une capacité d'action rapide. Les démocraties parlementaires peuvent en souffrir. Je ne crois pas à de grandes révolutions. L'écologie prend de l'importance mais le capitalisme a des capacités d'absorption formidables. L'économie verte ne sera pas le retour à l'âge de pierre. Le monde a besoin de croissance, de confort. Mais c'est vrai que les gens ont envie de consommer autrement. On assistera à un retour vers la proximité, la nature, et on entrera peu à peu dans la société de post-consommation. En même temps, des milliards d'hommes et de femmes rêvent de consommer à l'occidentale, et cela posera le problème de la limitation des émissions de CO2. Enfin, il ne faut pas oublier la dimension démographique. Dans un monde qui va passer de 6 à 9 milliards d'hommes au cours du siècle, des renversements spectaculaires sont à l'?uvre. Le Japon, la Russie, l'Allemagne, l'Italie vont voir leur population se réduire, sauf à recourir à l'immigration. La Chine, avec sa politique de l'enfant unique, va devenir un pays vieux. Aux États-Unis, il y aura dans cinquante ans davantage d'Hispaniques que de Wasp [White Anglo-Saxon Protestants, c'est-à-dire les Blancs d'origine européenne, Ndlr], ce qui va complètement transformer la politique américaine, dont le centre de gravité sera l'Asie et l'Amérique du Sud.Quelles pistes de réforme pour le secteur financier ?La finance doit redevenir un outil au service de l'économie, indispensable certes, mais pas tourné exclusivement vers l'enrichissement sans fin de quelques individus. Le monde financier est excessivement spéculatif. Tout est fait pour le court terme. Les comptes trimestriels n'ont pas de sens économique. La volatilité de la Bourse fait qu'elle finit par ne plus rien vouloir dire. Il faut mettre un terme aux réglementations comptables et prudentielles procycliques. Je pense notamment aux normes IFRS [International Financial Reporting Standards] ou US Gaap. Cela n'a aucun sens de comptabiliser dans l'instant une valeur de marché qui ne reflète pas la valeur des actifs. Cela accélère la formation de bulles ou la production de krachs sans donner une image fidèle des entreprises. Il faut aussi réglementer les agences de notation dont les notes ne sont pas suffisamment transparentes et lisibles. Cela frise parfois la malhonnêteté. Il faut revoir tous les modèles mathématiques qui servent de base à la finance actuelle en tirant les leçons de la crise. On a fait de mauvaises mathématiques en oubliant que les probabilités avaient deux extrémités. Il faut faire de la physique financière, tenir compte de la nature qui, comme l'économie, est en changement perpétuel? Il faut enfin réformer tous les instruments financiers qui favorisent le court terme, le prêt de titres, les ventes à découvert, pour qu'ils ne puissent plus servir à la spéculation. Pour y parvenir, il est nécessaire de résister à la tentation d'un retour en arrière. Aux États-Unis, on constate de premiers craquements dans la volonté de Barack Obama de fixer des bornes. À Wall Street, nombreux sont ceux qui veulent rembourser les aides et revenir au « business as usual ». Au Royaume-Uni aussi, la City résiste aux tentatives d'encadrement des bonus. Pour l'instant, on ne voit pas sortir grand-chose des décisions prises lors du sommet du G20 de Londres. L'Europe doit faire pression pour ramener le monde anglo-saxon à la raison. Il ne s'agit pas d'hyperréglementer mais de bien réglementer. Il ne faut pas supprimer des instruments utiles, comme la titrisation, les hedge funds ou les produits dérivés, mais les rendre transparents. Les régulateurs doivent faire leur travail. Un bon capitalisme a besoin de règles comprises et respectées par tous.Faut-il une loi sur les rémunérations des traders et des patrons ?Il y a deux sortes de cupidité. Celle des individus et celle des investisseurs. La cupidité des individus pose problème car ils ne se préoccupent pas du résultat de leurs opérations dans le futur. Il faut que les rémunérations des traders tiennent compte des risques qu'ils font prendre à moyen et long terme. Une loi, cela se tourne et se contourne. Pour pincer un pour cent, on va nuire à la grande majorité. Dans ce domaine, un peu de populisme n'est pas mauvais. Dans toutes les sociétés cotées, on impose désormais une transparence totale des rémunérations des dirigeants. L'assemblée générale est là pour exprimer son désaccord, comme on l'a vu dans le cas de GDF Suez. Le comité des sages que je préside vient d'être saisi de son premier problème. Cela fait naître une prudence inquiète en amont et c'est comme cela que cela va marcher. Je suis d'accord avec ceux qui veulent que le comité puisse s'autosaisir. Cela va venir. Ce n'est pas en légiférant qu'on va y arriver mais par la pression exercée par les pairs. La loi n'est pas adaptée pour des entreprises internationales. Une rémunération acceptable aux États-Unis ne l'est pas en France? S'agissant de la cupidité des investisseurs, il faut revenir à un peu de bon sens. Entre l'argent sans risque et le risque, il y a sur le long terme une différence de 5 points. Dans un monde sans inflation avec un taux de l'argent sans risque de 4 %, on ne peut pas offrir du 15 % durablement sans être déconnecté de la réalité économique. Les grands fonds de pension américains se sont ruinés à ce jeu-là.La crise ne prend-elle pas aussi une dimension politique et morale ?La crise financière débouche sur une crise de l'économie réelle et une crise sociale très grave. Le système bancaire est toujours gelé. L'argent, le sang de l'économie, ne circule plus. Des entreprises fragiles tombent, le chômage augmente, cela pèse sur la consommation. D'un autre côté, les gouvernements réagissent avec vigueur. Le libéralisme débridé a montré ses limites. Dans certains cas, seule la collectivité peut agir efficacement. La relance s'est faite en désordre, mais, au total, des sommes énormes ont été engagées. La sortie de ces dispositifs sera délicate à gérer. N'oublions pas qu'en 1929 le repli protectionniste avait aggravé la crise. n Demain : Jean Boissonnat, cofondateur de « l'Expansion ».

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