« Nous sommes sous le coup d'une anesthésie »

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Le monde d'après Chaque jour, cet été, un grand témoin de l'actualité livre sa vision de l'après-crise. Aujourd'hui, Marcel Gauchet estime que nous ne sommes qu'à l'entrée d'un grand tunnel de remise en cause. La version intégrale de l'interview est à lire sur Latribune.frinterview Marcel Gauchet« Rien ne sera plus comme avant » a dit Nicolas Sarkozy. Quels seront pour vous les principaux changements ?Le retour à l'identique me paraît en effet tout à fait improbable, même si la plupart des acteurs attendent avec impatience le retour au « business as usual », de peur sans doute qu'il ne faille réfléchir ! Pour se projeter dans l'avenir, il faudrait d'abord pouvoir comprendre ce qui se passe. Or, ce qui est étonnant, c'est à quel point l'intelligence est désarmée. Nous avons beaucoup plus de moyens d'action qu'en 1929, mais encore moins de moyens intellectuels.S'il fallait néanmoins tenter de déceler la genèse de la crise, que diriez-vous ?La crise se déroule sur fond de bouleversements considérables. D'abord, les modifications des rapports de force. Nous sommes passés d'un monde dominé par les États-Unis à un univers polycentrique, où de nouvelles puissances financières ont émergé. Même l'Amérique latine s'est soustraite à la domination nord-américaine. Ce qui pose la question du rôle du dollar et de la nouvelle distribution du travail et des revenus à l'échelle de la planète. Nous avons aussi connu une révolution technique. L'informatisation de nos vies comme de nos sociétés a produit des effets considérables que nous avons sous-estimés. Comme naguère l'industrialisation ou l'apparition de l'électricité, elle a modifié en profondeur les rapports sociaux. Car l'informatisation a amplifié bien plus que le travail humain : elle a démultiplié la pensée elle-même et ainsi décuplé le potentiel de l'économie de l'innovation. Désormais, les machines font le travail du cerveau, touchant en haut à la commande sociale et en bas aux critères de l'employabilité. Enfin, la crise marque la fin de la révolution néolibérale, qui était aussi une révolution philosophique, où l'individu seul existait, le bien commun résultant de l'arbitrage par le marché des intérêts particuliers. Cette vision du monde a trouvé ses limites.Nous allons donc passer à autre chose?Oui, mais à quoi ? Car nous avons cessé de réfléchir à la marche de notre monde. Devant la force du consensus, les porteurs d'un modèle alternatif n'avaient qu'à se taire ! Les appels à une nouvelle régulation ne sont que des formules verbales sans consistance ni cohérence. Nous ne sommes qu'à l'entrée d'un long tunnel de remise en cause de notre système, et non dans une crise cyclique classique. C'est bien une crise morale, intellectuelle et politique qui va se dérouler sur des années. En d'autres termes, « le monde d'après », on ne le voit encore que de loin.Cette crise va-t-elle rebattre les cartes des valeurs dominantes ? Voir le retour de la communauté contre l'individualisme, de la logique de l'État contre les intérêts particuliers, du développement durable contre la croissance forte, du politique contre le tout économique ?Espérons-le ! Mais il ne faut pas se leurrer : cela ne se produira que si les gens le veulent. Or, pour l'instant, nous sommes sous le coup d'une anesthésie collective sans précédent historique ! Il faut dire que notre protection sociale crée une situation de confort peu propice aux remises en question. Contrairement aux années 1930, nous ne sommes pas dans une situation d'urgence.Voyez-vous de nouveaux risques émerger, par exemple celui du retour du protectionnisme contre le développement des échanges, ou des intégrismes contre l'équivalence des idéologies ?Je ne suis pas prophète, mais il est probable que nous allons voir un redoublement de la compétition entre des pays qui auront renforcé leur cohésion dans l'épreuve. Si l'Amérique a perdu sa position hégémonique absolue ces dernières années, les crises ont toujours été pour elle un moment propice pour prendre son destin en main par des décisions clés. Les nouveaux venus comme la Chine ne lâcheront pas aisément la corde. L'avantage compétitif déterminant sera, demain, de nature politique : les plus inventifs sauront mobiliser les énergies autour d'un projet identificateur. Cela pose un grave problème à l'Europe, qui n'a pas l'armature institutionnelle d'une telle politique et qui en a en grande partie amputé la capacité chez ses pays membres. Elle risque de se retrouver dans le peloton de queue. C'est le moment ou jamais de régénérer le modèle. Si les pays européens ne partent pas avec un projet coopératif pour le monde du type de celui qu'ils ont su bâtir entre eux, et s'ils ne savent pas le vendre, cette crise sera un cataclysme pour eux.Alors que les responsables de la crise sont tous issus des meilleures écoles, comment évoluera le rapport aux élites ?Le rejet des élites et de la connaissance est un risque réel. Il pousse dans le mauvais sens : puisque leurs belles théories nous ont menés dans le mur, à quoi bon réfléchir ! Or, c'est précisément de meilleures théories et d'idées plus justes que nous avons urgemment besoin. Mais, nécessité faisant loi, je penche pour un raisonnable optimisme : l'histoire montre que l'espèce humaine ne se résigne jamais tout à fait à subir son sort sans le comprendre. Elle s'adapte sans cesse et réinvente le monde.Propos recueillis par Valérie Segond Demain, suite de notre série avec l'interview de Denis Kessle

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