Thierry Lepaon (CGT) : "Il faut revoir les politiques d'aides aux entreprises"

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La Tribune: Quel bilan tirez-vous de la seconde conférence sociale?Thierry Lepaon : La CGT a beaucoup travaillé pour préparer ce rendez-vous. Nos militants ont été fortement mobilisés. Résultat, sur chaque thématique abordée lors de la conférence, nous avons pu délivrer une analyse critique, avancer des propositions alternatives et suggérer des financements. Nous avons voulu éclairer le président de la République et les ministres sur la perception qu’ont les salariés de la politique gouvernementale et des ambitions patronales. C’est cela la valeur ajoutée de la CGT, acteur de la vie sociale. Mais de grandes questions ont été absentes de cette conférence, celles de l’emploi et des salaires. Sur l’emploi, il a fallu détourner une partie de la table ronde sur la formation professionnelle pour pouvoir en discuter. Tout simplement parce que le gouvernement a refusé d’aborder réellement cette question. En réalité, on n’a parlé que des contrats aidés. Rien sur la croissance, rien sur l’articulation entre les emplois industriels et les emplois de services. C’est dommage, nous sommes passés à côté de l’élaboration d’un diagnostic qui aurait pu être utile. J’ai l’impression que François Hollande ne veut pas aborder cette question de l’emploi, préférant attendre 2014, voire 2015, que les choses, croit-il, rentrent dans l’ordre. Or, ni l’Insee ni l’Unedic ne disent que ça va aller mieux.Et sur les salaires ?Au moment même où se tient la conférence sociale, Marylise Lebranchu, ministre de la Fonction Publique, annonce le gel de la valeur du point d’indice pour 2014. Et, parallèlement, le smic est devenu un non-sujet. C’est un très mauvais signal envoyé par l’État. Les entreprises vont se caler sur ce que fait l’État au moment où vont s’ouvrir les négociations salariales annuelles. C’est dramatique, cela signifie qu’il n’y aura pas de débat sur la répartition des richesses créées. Or, je le répète, les deux principales préoccupations des Français, à savoir l’emploi et le pouvoir d’achat, n’ont pas été abordées, comme si le gouvernement avait répondu aux injonctions du patronat qui ne veut pas discuter de ces sujets.En matière de financement de la protection sociale, quelles sont les préconisations de la CGT?Le débat sur l’accord national interprofessionnel [ANI] du 11 janvier 2013 a montré qu’il y avait deux visions. Ceux qui pensent que le travail est un coût qu’il convient de baisser et ceux, comme la CGT, qui pensent que le travail est une richesse et qui s’interrogent sur la façon de mieux répartir cette richesse. Ce sujet aurait mérité un grand débat national. J’avais écrit à François Hollande pour lui proposer de poser les termes de ce débat. Il m’a répondu que ce n’était pas à l’ordre du jour. Maintenant, pour répondre à votre question sur le financement de la protection sociale, nous contestons la façon dont le sujet est abordé. Tout est segmenté: la santé, les retraites, l’assurance chômage. À chaque fois, on est davantage dans l’adaptation, trouver de l’argent pour boucher les trous, plutôt que dans l’anticipation. La vraie question globale, c’est de savoir si le travail peut encore financer le hors-travail ou si cela doit plutôt revenir à l’impôt. Nous, à la CGT, nous pensons que le travail peut et doit financer le hors-travail.Comment? En augmentant les cotisations?Pourquoi pas une augmentation des cotisations? Mais aussi en ayant recours à la modulation des cotisations et en revoyant les politiques d’aides aux entreprises. Sur la modulation, il faudrait que certains taux de cotisation varient en fonction du secteur de l’entreprise, des profits réalisés, du nombre et de la nature des emplois, de la politique salariale, etc. Quant aux aides aux entreprises, il y a eu un glissement ces vingt dernières années: on est passé d’une politique d’aide à une politique de droit. Toutes les entreprises n’ont pas besoin d’être aidées car, en matière de compétitivité, elles ne sont pas toutes exposées au même risque. C’est le patronat qui a voulu ce glissement. En outre, ce droit général aux aides, c’est la négation de ce que devrait être une vraie politique publique, c’est-à-dire faire des choix. Regardez le crédit d’impôt compétitivité emploi, il aurait fallu qu’il soit sectoriel et adapté. Tel qu’il est construit, ce sont les plus grosses entreprises, voire les plus protégées, qui vont en bénéficier le plus.Ceci permettrait de dégager des moyens pour financer la protection sociale?Exactement, la modulation des cotisations et un meilleur ciblage des aides publiques aux entreprises permettraient de récupérer des milliards d’euros. Il faut donc un outil pour évaluer ces aides publiques, pour mesurer leurs résultats. Un demandeur d’emploi qui bénéficie de l’assurance chômage doit rendre des comptes, il doit montrer qu’il est actif dans sa recherche d’emploi. Pourquoi la même logique n’est-elle pas appliquée aux entreprises qui perçoivent des aides? Elles doivent avoir à se justifier.François Hollande et Angela Merkel ont précisé vouloir ouvrir le dossier de l’Europe sociale, avec notamment le principe d’un smic européen, n’est-ce pas aller dans la bonne direction?Incontestablement. Nous avons une Europe économique et monétaire, mais pas d’Europe sociale. Ce n’est plus possible, c’est cela qui éloigne les gens de l’idée européenne. Il faut lutter contre le dumping social qui existe au sein même de l’Europe, car 80% de ce qui est produit en Europe est vendu en Europe. Les 85 syndicats adhérents à la Confédération européenne des syndicats ont voté un texte contre les mesures d’austérité. Même les syndicats des pays du Nord, car ils ont compris qu’asphyxier les pays du Sud avec des mesures d’austérité nuisait à toute l’économie européenne.François Hollande a salué les réformes Schröder sur le coût et la flexibilité du travail. Qu’en pensez-vous?À mon avis, il a eu tort. Il avait même critiqué Schröder pendant la campagne électorale en évoquant la pauvreté grandissante en Allemagne. J’ai donc été surpris qu’il prenne ces réformes en modèle.Vous appelez à la mobilisation à la rentrée, notamment sur l’avenir des retraites. Or, le climat social est tendu. Ne craignez-vous pas de mettre le feu aux poudres?Dès qu’il y a un mouvement social, on n’est pas à l’abri de débordements. Pour autant, on ne peut pas taire les revendications des salariés sous prétexte qu’il y aurait des risques. Oui, il y a en France du désespoir et de l’exaspération. Mais si nous, les syndicats, nous ne faisons rien, alors soit la violence s’installe, soit la résignation domine, avec à la clé la montée du Front national, comme le montrent les élections partielles. 

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Commentaire 1
à écrit le 08/01/2014 à 17:35
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ainsi que les subventions aux syndicats qui coûtent de l'argent à la société

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