Éric Woerth, le ministre des caisses vides

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Rien de tel que l'air des cimes pour décompresser. Éric Woerth avait visiblement besoin de ce petit « break » en famille à Chamonix entre les fêtes pour oublier une fin d'année particulièrement mouvementée. Mi-décembre, le placide ministre du Budget, des Comptes publics et de la Fonction publique a été à l'origine d'un clash diplomatique avec la Suisse pour avoir reconnu l'utilisation par ses services de listings de 3.000 évadés fiscaux français volés à la banque HSBC.Ce début 2010 s'annonce guère plus reposant. Le 20 janvier, il présentera en Conseil des ministres, avant de le défendre au Parlement, le collectif budgétaire destiné à financer le grand emprunt et surtout à intégrer une nouvelle version de la taxe carbone après la censure du Conseil constitutionnel. Quelques jours plus tard, il animera à Bercy la conférence sur les déficits publics annoncée au début décembre par Nicolas Sarkozy. Un exercice presque surhumain lorsque le déficit budgétaire 2009 a atteint un chiffre record de 141 milliards et la dette publique va, pour la première fois, dépasser 78 % du PIB.Être ministre des mécomptes publics n'est pas une sinécure. À 54 ans ce 29 janvier, Éric Woerth le vit plutôt comme un tremplin vers d'autres fonctions ministérielles. Cet automne, après que « Le Point » lui a consacré un article élogieux titré « Le nouveau chouchou du président », il est apparu sur la liste informelle des « premiers ministrables ». D'autant que François Fillon était alors sous la ligne de flottaison et apparaissait en sursis. L'intéressé fait mine de jouer le vieux sage : « Un jour, votre nom apparaît, le lendemain il disparaît. » D'ailleurs, il sait pertinemment que d'autres, depuis, ont pris une option sur Matignon. À commencer par sa collègue de Bercy dont le bureau est juste au-dessus du sien, Christine Lagarde, encensée pour son action durant la crise financière jusqu'à être désignée « ministre de l'Économie de l'année » par « The Financial Times ».Embourbé dans les déficits quand elle surfe sur la vague, Woerth fait le dos rond mais ne cache pourtant pas « souhaiter rester au gouvernement » après les régionales. Il pronostique d'ailleurs que Fillon sera reconduit à Matignon. Une flèche en direction de Lagarde avec qui les relations ne sont pas empreintes d'une franche camaraderie ? Ce sera au président de choisir. Alors que certains ont cru déceler un agacement de l'Élysée devant l'activisme de Woerth dans sa traque des gros fraudeurs, le ministre du Budget dément une brouille : « Il ne peut pas y avoir de problème. Puisque le président soutient l'équité, il soutient donc mon action. »Les choses avaient pourtant mal commencé avec Nicolas Sarkozy. Pour ce dernier, Woerth avait a priori tous les défauts possibles : une carrière politique entamée sous la houlette de Jean-François Mancel, ancien secrétaire général du RPR inféodé à Chirac, un poste de conseiller parlementaire d'Alain Juppé à Matignon, trésorier de la campagne présidentielle du même Chirac en 1995 et 2002, fondateur du club La Boussole réunissant des jeunes parlementaires chiraquiens après la réélection de leur mentor? C'est finalement Dominique de Villepin qui va rapprocher Woerth et Sarkozy. En 2005, le nouveau Premier ministre « oublie » Woerth lorsqu'il compose son équipe. L'ancien secrétaire d'État du gouvernement Raffarin 2 ne le pardonne pas à Villepin, qui a été le collaborateur de Juppé comme lui. Est-ce pour se venger que Woerth affirme quelque temps plus tard dans « Le Figaro » : « On peut être chiraquien et soutenir la candidature de Nicolas Sarkozy à l'Élysée » ? « Vous remarquerez que j'ai dit cela alors que Villepin était largement devant Sarkozy dans les sondages », se défend-il aujourd'hui.Lorsque l'actuel chef de l'État prend la présidence de l'UMP en 2004, on ne donne pas cher de la longévité d'Éric Woerth comme trésorier du mouvement. « Nous avons eu alors une franche conversation et nous avons conclu qu'on pouvait travailler ensemble. » De fait, Woerth a été le trésorier de la campagne de Sarkozy en 2007 comme il l'avait été à deux reprises pour Chirac. Actuel trésorier de l'UMP, il préside même Le Cercle, un club très fermé qui regroupe les gros donateurs du parti. Depuis trois ans, il a réuni une quinzaine de fois ces généreux mécènes en présence du chef de l'État, comme, début décembre, dans les salons du Bristol. Malgré la polémique que cela a provoqué avec les socialistes, Woerth envisage de le faire à nouveau. « Je porte mes casquettes à l'endroit », lance-t-il pour tordre le coup à l'insinuation de confusion des genres entre ses fonctions ministérielles et politiques.Politique, le trésorier de l'UMP l'est d'ailleurs autant que d'autres dans la majorité même s'il possède plus une image de techno austère acquise dans des cabinets d'audit que de leader conquérant façonné à force de batailles électorales. Ce fils de médecin et petit-fils d'ingénieur alsacien venu s'installer au début du siècle dans l'Oise, cache finalement bien son jeu. Depuis que, à 21 ans, il s'est présenté sans succès en 1977 aux municipales à Creil, il a engrangé les mandats politiques : conseiller régional de Picardie, maire de Chantilly, député de l'Oise, ministre. S'il n'apparaît pas comme un véritable apparatchik, il a pourtant été membre du comité central du RPR auquel il a adhéré dès la victoire de la gauche en 1981, et il est aujourd'hui président départemental de l'UMP de l'Oise. Malgré ce long parcours, sa « cote d'avenir » mesurée par la Sofres ne dépasse pas 15 %, à peine celle de Jean-Pierre Raffarin ou de Philippe de Villiers? Trop discret ? « Je passe quand même trois ou quatre fois à la télévision chaque semaine », se défend-il.Mais fait-il tout pour se mettre en avant, à la manière d'un Jean-François Copé, avec qui le très flegmatique Éric Woerth vient d'avoir des mots lorsque le patron des députés UMP, qui l'a précédé au Budget, a critiqué sa gestion des listings d'évadés fiscaux ? À la différence du maire de Meaux, celui de Chantilly n'a jamais senti le besoin de constituer d'écurie à ses couleurs. Tout au plus a-t-il reçu l'an dernier à Bercy les 1.372 amis de l'époque qu'il compte sur Facebook. Depuis quelque temps, il organise quand même avec le concours de sa femme Florence, gestionnaire de fortune, des dîners à thèmes avec des éditeurs, des gens de théâtre ou des galeristes, pour s'ouvrir l'horizon. Pour l'instant, le sien est bouché par des caisses vides. Patrick CoquidéAprès avoir été au centre de la polémique avec la Suisse sur l'utilisation de listings fiscaux volés, le ministre du Budget va devoir trouver l'argent pour financer le grand emprunt, puis piloter la conférence sur les déficits publics voulue par Nicolas Sarkozy. En attendant mieux ?1956 : naissance à Creil (Oise).1981 : diplômé d'HEC ; adhère au RPR.1993 : directeur administratif et financier du RPR.1995 : maire de Chantilly ; conseiller parlementaire d'Alain Juppé.1997 : directeur chez Arthur Andersen.2002 : trésorier de la campagne de Jacques Chirac ; député UMP de l'Oise.2004 : secrétaire d'État.2007 : trésorier de la campagne de Nicolas Sarkozy ; ministre du Budget.

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