Voyage à Newcastle, qui se réinvente une industrie

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Accoudé à une balustrade le long de la rivière Tyne, Chris étend le bras en désignant les berges : « Vous voyez, il y avait au moins 50 grues ici, autrefois. Maintenant, il n'en reste que deux. Toutes les autres sont parties en Inde. » C'est ici que les chantiers navals de Newcastle, l'une des grandes fiertés de la ville, ont longtemps été installés. Leurs grues gigantesques, faites pour soulever des centaines de tonnes, ont été vendues en Inde, raccourci saisissant de la mondialisation.C'était les années Thatcher. Les chantiers navals ont fermé. Les mines de charbon de la région aussi. Au début des années 2000, l'espoir est revenu avec des emplois dans les centres d'appels téléphoniques, les commerces et la construction. Mais la récession a tout balayé. Aujourd'hui, un quart de la population est « économiquement inactive ».Chris, 29 ans, a fait partie des victimes de la crise. « On était une dizaine à travailler ensemble sur des chantiers. On a tous été virés. Aujourd'hui, seuls deux d'entre nous ont retrouvé un emploi. » Chris fait partie des chanceux. Une entreprise de réinsertion, Building Futures, lui a fourni une formation, puis l'a embauché pour encadrer d'autres apprentis. Mais son salaire a été divisé par deux.C'est pourtant à l'endroit exact où Building Futures est installé, dans les anciens chantiers navals de Newcastle, que l'espoir est en train de renaître. D'énormes travaux y ont commencé, avec une vision : en faire un centre pour la fabrication des futures centrales éoliennes en pleine mer.Juste à côté de Building Futures, une usine est en cours de construction pour fabriquer des pales d'éoliennes. Et pas n'importe lesquelles : celles-ci feront 72 mètres de long et sont destinées à équiper les gigantesques éoliennes hautes de 180 mètres qui seront installées en pleine mer, pour fournir de l'électricité renouvelable à la Grande-Bretagne. L'usine, de l'entreprise américaine Clipper Windpower, sera la première en Grande-Bretagne à fabriquer des pièces pour l'électricité éolienne en mer. Le nord-est de l'Angleterre parie sur l'explosion du secteur et espère voir se développer toute une filière industrielle.Les hommes politiques ne s'y trompent pas et se sont précipités pour visiter le chantier. Quel que soit le gouvernement élu, il lui faudra faire face à un énorme défi : le rééquilibrage de l'économie britannique. Depuis quinze ans, celle-ci était tirée par trois moteurs : la consommation des ménages, la finance, et les dépenses de l'État. L'éclatement de la bulle financière a mis fin à ce modèle. La Grande-Bretagne doit désormais se réinventer une économie, qui produise et exporte plus. L'industrie, dont la part dans le PIB a baissé de moitié depuis 1980, pour atteindre 17 % aujourd'hui (plus qu'en France, à 14 %), doit en particulier être reconstruite.Newcastle espère tenir la réponse à ce problème. L'installation de l'usine de Clipper Windpower ne doit rien au hasard. Un homme en particulier a eu une vision pour les anciens chantiers navals : Bruce Shepherd. « Il y a dix ans, nous nous sommes rendu compte que la demande pour les énergies propres allait exploser », explique cet arrière-petit-fils de directeur de chantier naval. Il avait raison : il y a pour 100 milliards d'euros de projets de fermes éoliennes offshore dans les vingt prochaines années. Même si un quart des projets aboutissent, le potentiel est réel.Visage carré coupé à la serpe, Bruce Shepherd a entrepris de reconvertir les terrains. Son entreprise, Shepherd Offshore, a investi 35 millions d'euros pour décontaminer les terrains et les préparer à recevoir de nouvelles usines.La ville et la région lui sont venues en aide : un peu avec des avances financières, mais surtout en faisant venir les investisseurs potentiels. « Nous espérons créer la ville la plus durable », explique David Slater, de la mairie de Newcastle. Les autorités tentent aussi de coordonner les centres de recherche. Ainsi, l'université de Newcastle est en train de créer Science City, un incubateur de start-up, avec un pôle dédié aux technologies propres.L'éolien n'est pas la seule voie prometteuse. Nissan vient aussi d'investir à proximité de Newcastle pour fabriquer pour l'Europe sa voiture électrique, la Leaf, fournissant 2.200 emplois. Le constructeur automobile n'a pas choisi l'endroit pas hasard : outre le fait qu'il y possédait déjà une usine traditionnelle, il a été aidé par la région, qui a promis d'installer 1.300 bornes de chargement électrique d'ici à l'année prochaine.Pour autant, l'exemple prouve à quel point réussir le redressement de l'industrie britannique sera difficile. Il faudra du temps avant que les voitures électriques ne s'imposent : deux heures de chargement de la batterie ne permettent de faire qu'une trentaine de kilomètres. Trouver des emplacements adéquats pour les bornes, et installer une méthode de paiement, constituent de véritables défis. La reconstruction d'une base industrielle risque de prendre du temps. Éric Albert, à Newcastle

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