L'Asie doit étouffer dans l'oeuf les risques d'inflation

 |   |  951  mots
PerspectivesHormis le Japon qui reste embourbé dans une déflation chronique, l'inflation en Asie a atteint 5,3 % entre novembre 2009 et novembre 2010, en nette hausse par rapport à l'année précédente (elle plafonnait alors à 3,5 %). La tendance inflationniste des deux géants asiatiques est particulièrement inquiétante : plus de 5 % pour la Chine et plus de 8 % pour l'Inde. L'inflation est également préoccupante en Indonésie (7 %), à Singapour (3,8 %), en Corée (3,5 %) et en Thaïlande (3 %). La hausse des prix des produits agricoles tient une place non négligeable dans l'inflation globale du continent. C'est un handicap considérable pour les familles à faibles revenus des pays en développement, car l'alimentation représente 46 % du budget familial en Inde et 33 % en Chine, soit deux à trois fois plus que dans les pays développés. Cette hausse des prix s'est accompagnée d'une nette aggravation de l'inflation sous-jacente qui ne tient pas compte des prix de l'alimentation et de l'énergie. Hormis le Japon, l'inflation sous-jacente était de 4 % en Asie fin 2010 - un point de pourcentage de plus par rapport à fin 2009.La crise inflationniste des années 1970 montre que les banques centrales ne peuvent se permettre de rester les bras croisés, rassurées par l'écart entre l'inflation globale et l'inflation sous-jacente. Un phénomène de vases communicants est inévitable et une fois que s'installe une attente d'inflation aux effets délétères, la distinction est encore plus difficile à faire. Il y a cependant un élément positif : la plupart des banques centrales de la région resserrent leur politique monétaire ; mais elles sont souvent trop lentes à agir. Les marchés financiers semblent s'attendre à un resserrement encore plus important de la politique monétaire des pays d'Asie - en tout cas, c'est ce que l'on peut déduire de la forte appréciation des devises asiatiques qui anticipe un mouvement possible des taux d'intérêt. Les variations du taux de change par rapport au dollar d'un panier constitué à égalité par les dix principales devises asiatiques (à l'exception du yen japonais) retracent les distorsions liées à la crise de 2008-2009. Ce taux de change a retrouvé maintenant la valeur pic qu'il avait avant la crise.Les économies basées sur l'exportation ne peuvent prendre à la légère l'appréciation de leur devise, car elle affecte leur compétitivité et réduit leur part de marché sur la scène internationale. Cette appréciation constitue également un appel d'air en direction des capitaux spéculatifs. Étant donné les incertitudes liées à l'après-crise et à l'évolution de la demande sur les principaux marchés des pays développés, l'Asie se trouve prise au piège classique : elle tarde à resserrer sa politique monétaire, mais n'échappe pas aux inconvénients d'une monnaie plus forte.Elle n'a qu'une solution pour s'en sortir : augmenter agressivement ses taux d'intérêt, que ce soit en termes réels ou corrigés en fonction de l'inflation. Ils sont actuellement inférieurs au taux d'inflation global en Inde, en Corée du Sud, à Hong Kong, à Singapour, en Thaïlande et en Indonésie. Ce n'est qu'en Chine, à Taïwan et en Malaisie qu'ils lui sont légèrement supérieurs. L'histoire économique enseigne une leçon fondamentale : des taux d'intérêt réels à court terme négatifs ou légèrement positifs ne peuvent contenir les pressions inflationnistes. La seule stratégie efficace consiste à resserrer fermement la politique monétaire avec une hausse marquée des taux d'intérêt. Plus longtemps ces mesures sont différées, plus leurs conséquences seront douloureuses quant à l'emploi et à la croissance lorsqu'il faudra finalement les mettre en oeuvre. L'inflation (qu'elle soit globale ou sous-jacente) s'accélérant, les banques centrales asiatiques ne doivent plus traîner des pieds pour prendre les mesures voulues.L'Asie a trop de questions stratégiques à résoudre pour rester prisonnière de ce piège. C'est tout particulièrement vrai pour la Chine dont le gouvernement veut rééquilibrer la politique économique en favorisant la consommation intérieure. Son douzième plan quinquennal qui devrait théoriquement entrer bientôt en application prévoit ce rééquilibrage. Jusqu'à présent, les dirigeants chinois ont une approche modérée de l'inflation. Leur politique vise essentiellement à accroître le taux des réserves obligatoires des banques. Ils ont toutefois adopté des mesures pour faire face à la pression à la hausse des prix de l'alimentation et ils ont approuvé une modeste hausse des taux d'intérêt couplée à une légère appréciation du yuan. La politique de resserrement monétaire doit cibler bien davantage les taux d'intérêt. Avec un taux de croissance proche de 10 % par an, le gouvernement chinois peut prendre davantage de risque à court terme pour libérer la voie en faveur des réformes structurelles.Le dilemme de la Chine est emblématique de l'un des plus grands défis auquel est confrontée l'Asie : adopter un modèle de croissance qui repose davantage sur la demande intérieure et moins sur la demande extérieure. Cela suppose d'augmenter les salaires et le pouvoir d'achat des travailleurs. Mais, dans un contexte de plus en plus inflationniste, des mesures en ce sens pourraient alimenter une redoutable spirale inflationniste des salaires et des prix - le scénario catastrophe à l'origine du chaos monétaire aux États-Unis dans les années 1970. Pour éviter cette situation tout en stimulant la consommation intérieure pour rééquilibrer son économie, l'Asie doit étouffer dans l'oeuf les premiers signes d'inflation.Copyright Project Syndicate (*) Stephen Roach est enseignant à l'université de Yale et cadre dirigeant de Morgan Stanley Asia. Il a écrit un livre intitulé « The Next Asia ».

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :