Crises, chasse aux sorcières et éthique bricolée
La Tribune
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Entre indignation et lassitude, le constat tourne au leitmotiv : les crises tiennent de l'éternel retour, tout comme la volonté de justification de leurs responsables, montrés du doigt le temps d'une panique? vite oubliée. L'histoire bégaierait-elle ? C'est aller vite en besogne. Le livre de Paul Krugman, Prix Nobel d'économie 2008, sur les ressorts de la crise actuelle, et l'analyse de la philosophe et sociologue Anne Salmon sur ce que masque la quête d'une « moralisation du capitalisme » apportent, sur des registres différents, des éclairages complémentaires d'un monde en mutation.« Pourquoi les crises reviennent toujours », de Paul Krugman, dépasse la simple mise à jour d'un ouvrage écrit, il y a dix ans, pour décrypter la « crise asiatique ». Il le prolonge, à la lumière des dérives qui ont conduit le système financier international au bord de l'effondrement en 2007-2008 et les pays industriels au bord de la dépression. Avec un humour féroce, l'auteur rappelle que, en 2004, un spécialiste de la grande crise des années 1930, devenu président de la Fed, un certain Ben Bernanke, affirmait que, pour l'essentiel, « le cycle économique avait été apprivois頻. Illustration de la myopie née de la prospérité ambiante et d'un nouveau « romantisme » du capitalisme, alors que la « tragédie » du Japon, en déflation depuis vingt ans, aurait dû constituer un sérieux signal d'alarme.De même, l'image d'Épinal du « méchant spéculateur » semblait avoir disparu avec la chute du communisme. Il aura fallu la crise des années 1990 et celle des subprimes pour qu'elle réapparaisse. Et pour assister à une prise de conscience des dangers de la course folle à l'innovation financière et aux profits des « banques de l'ombre », celles qui, contrairement aux banques traditionnelles, n'ont « jamais été régulées ». Pour Paul Krugman, on « touche là au c?ur » de l'enchaînement maléfique qui nous a conduits à un « monumental bourbier ». À cette aune, les critiques menées, à droite, contre le Community Reinvestment Act, cette loi de 1977 destinée à favoriser l'accession à la propriété des minorités américaines grâce à des prêts bonifiés, tient de la chasse aux sorcières. Tout comme la bronca de la gauche contre les méfaits de l'abrogation de la loi Steagle-Act de 1999 qui a ouvert aux banques commerciales des opérations jusqu'alors réservées aux banques d'investissement.On est loin d'une analyse manichéenne de la situation actuelle. D'autant que l'auteur admet ne pas en comprendre tous les rouages. Et s'il appelle à en finir avec les « doctrines obsolètes » ? entendez la dérégulation à tout-va ou la théorie de l'offre à tous crins ?, les crises ne sont jamais identiques, en dépit de leurs similitudes, tant la mondialisation a bouleversé le système. Un bouleversement qui dépasse la seule finance, à en croire Anne Salmon, pour toucher au c?ur même de nos sociétés. Le titre même de son ouvrage, « Moraliser le capitalisme ? », en dit long sur le questionnement de la philosophe face au « bricolage » de l'éthique auquel s'adonne le monde des affaires. Une interrogation nourrie par une quête minutieuse de sociologue sur ce qui a amené les entreprises à changer de visage, au nom d'une nouvelle stratégie. Non, il ne s'agit pas, à ses yeux, d'un simple phénomène de « mode » utilisé par des politiques prompts à prôner une « moralisation du capitalisme » pour répondre aux angoisses de l'opinion publique. Mais d'un risque d'« instrumentalisation de l'éthique par l'économie ». Et d'un « mouvement beaucoup plus offensif » pour établir les bases d'une société où le marché déterminerait « la vie du corps social », pour permettre aux entreprises de gagner de nouvelles prérogatives mondiales.L'auteur n'a rien contre la recherche du profit. Mais, pétrie de la tradition de la sociologie historique chère à Weber, elle distingue, tout au long de l'ouvrage, trois phases : celle de l'éthique protestante, qui a ouvert la voie à un capitalisme « moderne », au nom d'une autorité supérieure, Dieu ; celle de l'éthique progressiste, qui a rationalisé la production industrielle, au nom d'une vision transcendante du développement de l'humanité ; une pseudo-éthique économique des entreprises, qui ne permet plus de « préparer l'avenir ».Bref, nous serions dans un « temps suspendu » où le capitalisme tenterait de sortir du « carcan moral » dans lequel il se sent à l'étroit, pour gagner de nouveaux espaces au détriment des États nations. Un phénomène récent. Il date, en France, des années 1980, de la volonté de grands patrons de redonner à l'entreprise une visibilité sur leur utilité sociale, puis du « concept » d'entreprise citoyenne, et de la multiplication sous toutes les latitudes de codes de bonne conduite, séminaires, colloques, cycles de formation en tout genre, voire d'un « lobbying éthique ». Ce « grappillage » étudié au travers de cas très concrets fait référence, pêle-mêle, à Kant, Socrate ou Protagoras. Il tranche avec la morale sociale traditionnelle qui prône le dépassement de soi au nom du bien commun dont l'État démocratique est le garant. Bien sûr, le pire n'est pas certain. Mais selon le professeur à Paris Dauphine, ce nouveau « mythe » séducteur de l'entreprise est lourd de risques. Celui de la fin du politique, voire de la régression totalitaire.Certes, Anne Salmon n'a pas la « légèret頻 d'écriture que revendique Paul Krugman pour se faire comprendre du plus grand nombre. Parfois aride, son ouvrage n'en est pas moins passionnant par sa capacité à défricher, comme le fait sur le terrain de la macroéconomie le dernier Prix Nobel, des cheminements nouveaux et? de nouveaux pièges pour la démocratie. Françoise Crouïgneau « Pourquoi les crises reviennent toujours », de Paul Krugman, Le Seuil (200 pages, 17 euros). « Moraliser le capitalisme ? » d'Anne Salmon, CNRS Éditions (262 pages, 25 euros).lectures l'actualité des idées et des concepts
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