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Publié le 11 août 2010 à 21:25 - Mis à jour le 11 août 2010 à 21:25

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« Je suis la Coupe de Nestor?; c'est une joie de boire avec moi?; celui qui boira à cette coupe sera saisi par le désir de l'Aphrodite à la belle couronne.?» Le Grec qui, au milieu du VIIIe?siècle avant notre ère, a tracé ces quelques mots, devait être encore en proie aux vapeurs du banquet donné dans le cadre magnifique de l'île d'Ischia, au large de Naples. Il ignorait que ce geste sans doute anodin pour lui allait constituer, pour nous, le premier témoignage et la première preuve d'une rupture essentielle dans la technologie de l'écriture, celle de l'alphabet.À cette époque, l'écriture a cependant déjà une très longue histoire, de plus de deux millénaires et demi. Les symboles maladroits des premières tablettes mésopotamiennes des environs de 3400 avant J.-C. sont désormais oubliés et des systèmes fort complexes ont vu le jour. Deux d'entre eux dominent le Moyen-Orient, jusqu'au milieu du deuxième millénaire?: le cunéiforme mésopotamien et les hiéroglyphes égyptiens. Ils ont déjà permis de rédiger des textes de toutes sortes, commerciaux, militaires, historiques, pratiques, religieux, mais aussi littéraires, comme «?l'Épopée de Gilgamesh?». Ces systèmes sont donc parfaitement opérationnels. Mais ils sont très complexes et restreints.L'exemple du cunéiforme akkadien, lingua franca du Moyen-Orient au deuxième millénaire, suffira à en prendre conscience. La base de l'écriture reste des «?logogrammes?», signes ayant valeur de mots et formés de «?poinçons?» (en latin, «?cunei?»), petits traits tracés dans l'argile. La disposition des traits, leurs orientations, leurs nombres forment un logogramme. Mais certains de ces signes ont une valeur syllabique. Le signe signifiant ciel («?an?» en akkadien) peut aussi avoir la valeur phonétique «?an?». D'autres ont une valeur déterminative?: on place le signe d'un dieu non pas pour désigner le dieu, mais pour préciser que le mot suivant est de l'ordre de la divinité. Enfin, l'écriture recourt à des termes sumériens, une langue disparue au troisième millénaire. Si, en mille ans, de 3000 à 2000 avant J.-C., on a réduit le nombre de signes utilisés de 940 à 130, ces 130 signes représentent encore 230 sons. Ce type d'écriture suppose donc une sacrée dose d'expérience pour pouvoir la rédiger et la lire. En conséquence, son accès est souvent limité à la classe des scribes.Au cours du deuxième millénaire avant notre ère, plusieurs peuples vont tenter de simplifier l'écriture. L'idée est de rapprocher le signe écrit du son prononcé. C'est en Méditerranée orientale que prennent naissance ces tentatives. Elles ont alors deux formes. La première consiste à faire correspondre un signe à un groupe de sons. C'est l'écriture syllabique qui fleurit au milieu du millénaire dans la mer Égée et à Chypre. C'est une simplification importante qui permet de se débarrasser des logogrammes. Mais leur utilisation est encore lourde?: pour le linéaire B mycénien, il faut apprendre 90 signes, pour le chypriote 55. Et le système s'adapte mal aux évolutions linguistiques. Sur les côtes syro-libanaises, on va alors plus loin?: on décide de ne transcrire que les consonnes des mots. Au XVe?siècle avant notre ère, à Ougarit, près de l'actuelle Lattaquié, en Syrie, on utilise ainsi une série de 30 signes d'inspiration cunéiforme. Le pas franchi est important?: pour la première fois, on divise les mots en sons indépendants. L'idée de l'alphabet est née. Son avantage?: donner les clés pour une transcription complète de la langue à moindre effort. Les Phéniciens, installés sur les côtes de l'actuel Liban, perfectionnent cette trouvaille.Ce peuple de commerçants, de marins et d'aventuriers avait besoin d'un système d'écriture utilisable par un large public. Ils limitent donc le nombre de signes à 22 et utilisent des formes d'origine égyptienne plus commodes à copier que les cunéiformes qui nécessitent l'usage des tablettes d'argile. Pour faciliter la mémorisation, on utilise l'acrophonie. Le son ?alf, une sorte de coup de glotte, est la première consonne du mot «?boeuf?» en phénicien?; la lettre notant le ?alf s'inspirera donc d'une tête de boeuf. Le succès de ce système est immense. Les écritures hébraïque et arabe actuelles l'utilisent encore.Fort bien adaptée aux langues sémitiques, l'écriture phénicienne voit son expansion freinée par son caractère consonantique. En ne notant pas les voyelles, le lecteur devait, pour reconstituer le mot, réfléchir au contexte et à ses connaissances antérieures. Le mot écrit devait donc être déjà connu. On part de la compréhension pour arriver à la prononciation.C'est alors que les Grecs entrent en scène. Ces derniers ont toujours reconnu leur dette envers les Phéniciens. Dans ses «?Histoires (V, 58)?», Hérodote note que «?les Phéniciens qui vinrent avec Cadmos apportèrent en Grèce (...) l'alphabet qui était auparavant inconnu des Grecs?». Mais le génie des anciens Grecs consistait à adopter les bonnes pratiques étrangères en les adaptant à leur usage. C'est ce qu'ils firent avec l'alphabet. Sans doute les Grecs du VIIIe?siècle avant J.-C. furent-ils séduits par la simplicité du système phénicien, mais ils furent aussi frappés par ses limites. D'autant qu'en grec les voyelles ont un rôle grammatical majeur. Allant au bout de la logique alphabétique, les Grecs décidèrent de noter les voyelles et donc de donner à chaque son un signe. Ils alourdirent donc le système en adoptant 27 lettres (qu'ils réduisirent ensuite en raison de l'évolution de la langue grecque à 24). Mais avec cette série de signes, on avait immédiatement accès à l'ensemble de la langue sans connaître a priori les mots écrits. On partait de la prononciation pour arriver au sens. Le changement était majeur?: quiconque savait parler pouvait savoir lire. L'efficacité des échanges en était considérablement facilitée. Le succès de cette méthode fut reconnue par les langues européennes qui y auront toutes recours, par l'intermédiaire des écritures latine et cyrillique inspirées de l'écriture grecque.Certes, bien des civilisations s'en sont passées et ont été créatrices et fécondes. Mais il est indéniable que cette méthode n'a pas peu contribué au développement et à la spécificité de l'Occident. En divisant, classant et notant tous les sons de leur langue, les Grecs réalisaient un travail d'analyse qui pavait la voie à la philosophie. En simplifiant l'écriture, ils en ouvraient l'accès au point qu'un compagnon de beuverie devenait capable de noter une plaisanterie sur une coupe. Il s'agissait là du fondement essentiel de la démocratie, née deux siècles plus tard. Reste à connaître les motivations des Grecs. Beaucoup y ont vu une nécessité économique, mais les premiers textes connus sont surtout d'inspiration poétique.En 1991, un historien américain, Barry Powell, publiait une étude défendant l'idée que cet alphabet était né de la volonté d'un homme de transcrire par écrit l'oeuvre homérique. La théorie est très contestée, mais elle est séduisante?: l'attrait de la poésie d'Homère serait à l'origine d'une rupture technologique majeure pour l'Occident.Romaric God

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